Les 300 millions $ de Chavez aux FARC : une invention

C’est dingue, non ?

La semaine dernière, la Colombie a envahi l’Equateur, a tué un chef

de la guérilla dans la jungle, puis a ouvert son ordinateur portable

et… devinez ce que les Colombiens ont trouvé ? Un message à Hugo

Chavez selon lequel celui-ci aurait envoyé 300 millions de dollars aux FARC

pour acheter de l’uranium et fabriquer une bombe !

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article6148

6 mars 2008

C’est ce que Bush nous raconte. Et il le tient de son copain, l’étrange

président d’extrême droite de la Colombie, Alvaro Uribe.

Donc : une fois l’acte accompli, la Colombie justifie sa tentative de

provoquer une guerre des frontières comme un acte destiné à

éliminer la menace d’une Arme de Destruction Massive ! Hum… on a

déjà entendu ça, quelque part…

La presse étasunienne a repris l’histoire des « 300 millions de dollars

de Chavez aux terroristes » en moins de temps qu’il n’aurait fallu au

jeune Bush pour sniffer un rail de poudre colombienne.

Ce que la presse étasunienne a omis de faire [pas que cette presse

là, d’ailleurs – NDT] c’est de vérifier l’information fournie par un

courrier électronique trouvé dans un ordinateur portable magique.

(On suppose que les dernières paroles du dirigeant des FARC furent,

« et mon mot de passe est … »)

J’ai lu ce courrier. Et vous aussi vous pouvez le lire, ici :

http://www.gregpalast.com/farc-docu…

Vous pouvez lire tout le document en espagnol, mais voici la

traduction du seul et unique passage qui fait mention des prétendus

300 millions de Chavez :

« … en ce qui concerne les 300, que nous désignerons désormais

comme le "dossier", des efforts sont déployés sur instructions du

chef au "cojo" (terme d’argot pour "handicapé"), que j’expliquerai

dans un autre courrier. Appelons le patron "Angel" et le handicapé

"Ernesto" ».

Vous avez compris ? Où est Hugo ? Où sont les 300 millions ? Et de

quels 300 parle-t-on ? En fait, remis dans le contexte, la note parle

de l’échange d’otages avec les FARC sur lequel Chavez travaillait à

l’époque (le 23 décembre 2007), à la demande du gouvernement

colombien. En réalité, tout le reste du courrier ne parle que des

modalités d’échange des otages. Voici la suite :

« pour accueillir les libérés, Chavez propose trois solutions : Plan A.

Recourir à une « caravane humanitaire » qui impliquerait le

Venezuela, la France, le Vatican [ ?], la Suisse, l’Union Européenne,

des démocrates [société civile], l’Argentine, la Croix-Rouge, etc. »

Pour ce qui concerne les 300, il me faut souligner que le précédent

échange des FARC concernait 300 prisonniers. S’agit-il des mêmes

300 dont parle Reyes ? Qui sait ? A la différence d’Uribe, de Bush et

de la presse US, je ne vais pas me lancer dans des conjectures ou

inventer une histoire fantasmagorique sur Chavez et des courriers

envoyés au milieu de la jungle.

Pour apporter de l’eau à leur moulin, les Colombiens affirment, sans

aucune preuve, que le mystérieux « Angel » est le nom de code de

Chavez. Mais dans le courrier découvert, Chavez est appelé par le

nom de code de… Chavez.

Et alors ? Et alors, ceci…

L’invasion de l’Equateur est une violation flagrante du droit

international, condamnée par tous les pays latins membres de

l’Organisation des Etats d’Amérique. Mais George Bush a tout

simplement adoré. Il a appelé Uribe pour soutenir la Colombie contre

« les assauts incessants des narco-terroristes ainsi que les

manœuvres provocatrices du régime vénézuelien ».

Notre président s’est peut-être bien un peu mélangé les pinceaux,

mais Bush sait ce qu’il fait : il soutient son dernier allié vacillant en

Amérique du Sud, Uribe, qui est désespéré et dans une situation

politique difficile. Uribe affirme qu’il va traîner Chavez devant la Cour

Pénale Internationale. Si Uribe s’y rend en personne, je lui suggère

d’apporter sa brosse à dents : on vient de découvrir que des

escadrons de la mort d’extrême droite on tenu des réunions

préparatoires dans le ranch même d’Uribe. Les amis d’Uribe ont été

convoqués devant la Cour Suprême colombienne et risquent la

prison.

En d’autres termes, c’est le moment où jamais pour Uribe de sortir ce

vieux lapin politique de son chapeau, la menace d’une guerre, pour

noyer les accusations de crimes portées contre lui. De plus, les

attaques d’Uribe ont littéralement mis fin aux négociations en tuant

le négociateur des FARC, Raul Reyes. Reyes était en pourparlers

avec l’Equateur et Chavez sur un nouvel échange de prisonniers.

Uribe avait autorisé les négociations. Cependant, Uribe savait que si

ces négociations aboutissaient à la libération de prisonniers, tout le

crédit en serait revenu à l’Equateur et à Chavez, et tout le discrédit

sur lui.

Heureusement pour un continent au bord d’une explosion, le

président de l’Equateur, Raphael Correa, est un des hommes les

plus réfléchis et les plus posés qu’il m’est arrivé de rencontrer.

Correa s’est rendu à Brasilia et Caracas pour tenter d’empêcher un

embrasement. Tout en plaçant des troupes à la frontière car aucun

chef d’état ne peut tolérer de voir des blindés étrangers fouler le

territoire national. Correa refuse que l’Equateur serve de sanctuaire

aux FARC. En fait, l’Equateur a démantelé 47 bases des FARC, plus

même que l’armée corrompue de la Colombie.

Pour sa gestion calme et posée de la crise, je vais pardonner à

Correa de s’être excusé d’avoir qualifié Bush de « Président crétin

(dimwitted – NDT) qui a causé beaucoup de dégâts dans son pays et

dans le monde. » (voir un extrait de mon interview de Correa ).

L’heure des amateurs a sonné

Nous pouvons faire confiance à Correa pour maintenir la paix au sud

de la frontière. Mais pouvons-nous faire confiance aux futurs

ex-présidents ? L’actuel occupant du bureau ovale, George Bush, ne

peut tout simplement pas s’en empêcher : une invasion illégale par

un promoteur des escadrons de la mort lui conviendrait

parfaitement.

Mais devinez qui n’a pas pu s’empêcher d’imiter Bush ? Hillary

Clinton, qui en est encore à expliquer que son vote en faveur de

l’invasion de l’Irak n’était pas un vote en faveur de l’invasion de

l’Irak, a fait une déclaration en termes quasi identiques à ceux de

Bush, qualifiant l’invasion de l’Equateur comme le droit de la

Colombie « à se défendre ». Elle ajouta, « Hugo Chavez doit cesser

ses provocations ». Ah bon ?

Je pensais qu’Obama éviterait ce terrain miné – surtout après avoir

été accusé d’être un amateur en politique étrangère pour avoir

suggéré qu’il franchirait la frontière Pakistanaise pour pourchasser

les terroristes. Il est embarrassant de voir Barack répéter

pratiquement mot pour mot les phrases de Hillary en déclarant « le

gouvernement Colombien a tout à fait le droit de se défendre ».

(Je suis certain que la position de Hillary n’a rien à voir avec le prêt

pour sa campagne électoral accordé par Frank Giustra. Giustra a

versé plus de 100 millions de dollars aux projets de Bill Clinton.

L’année dernière, Bill Clinton a présenté Giustra à Uribe, le président

Colombien. Aussi sec, Giustra a signé un accord juteux avec Uribe

sur le pétrole colombien.)

Sans oublier M. Héros de la Guerre, John McCain, qui en tient déjà

une sacrée couche, et qui a déclaré que « Hugo Chavez est en train

d’instaurer une dictature » probablement parce que, contrairement à

Bush, Chavez, lui, fait compter tous les bulletins de vote lors des

élections vénézueliennes.

Mais voici que les choses deviennent vraiment vicieuses.

Le critique des medias Jeff Cohen m’avait dit qu’il fallait guetter le

moment où la presse allait commencer à qualifier McCain d’expert en

politique étrangère et les Démocrates d’amateurs. Et ça n’a pas

loupé. Le New York Times, dans son édition de mercredi, qualifia

McCain de « pro de la sécurité nationale ».

McCain, c’est ce « pro » qui avait affirmé que la guerre en Irak ne

coûterait pratiquement rien en terme de vies et d’argent.

Mais, parlant de l’invasion de l’Equateur par la Colombie, McCain a dit

« j’espère que les tensions baisseront, que le président Chavez

retirera ces troupes de la frontière – de même que les Equatoriens –

et que les relations continuent à s’améliorer entre les deux. »

Ce n’est pas tout à fait de l’anglais (les approximations

grammaticales de McCain ont été plus ou moins rendues dans la

traduction française – NDT), mais ce n’est définitivement pas du

Bush. Et bizarrement, ce n’est définitivement pas du Obama ou du

Clinton en train de saluer bruyemment l’agression Colombienne

contre l’Equateur.

Démocrates, entendez-vous ? Il y a quelque chose de pire que de

voir les medias accuser Obama et Clinton d’être des amateurs, et

c’est de voir les candidats Démocrates se démener comme des fous

pour leur donner raison.

Greg Palast

6 mars 2008

Traduction par Le Grand Soir