Le véritable message d’Obama à l’Amérique latine ?

Le dégel diplomatique entre le Venezuela et les États-Unis pourrait-ilconnaître une fin abrupte ? Lors du récent sommet des Amériques quis’est tenu à Port of Spain (Trinité-et-Tobago) Barack Obama a serré lamain du président vénézuélien Hugo Chávez et a déclaré qu’ilpoursuivrait une politique étrangère moins arrogante à l’égard del’Amérique latine.

 

Bâtissant sur cette manifestation de bonne volonté, le Venezuela et les États-Unis se sont dits d’accord pour réinstaller leurs ambassadeurs à la fin de la semaine dernière.  De telles ouvertures diplomatiques ont constitué un contraste saisissant face à l’état misérable des relations durant les années Bush : il y a tout juste neuf mois, le Venezuela expulsait l’envoyé américain lors d’un bras de fer diplomatique. À l’époque, Chávez avait dit qu’il mettait l’ambassadeur américain dehors pour témoigner sa solidarité avec son allié de gauche, la Bolivie, qui avait également expulsé un important diplomate américain après l’avoir accusé d’ingérence politique flagrante dans les affaires internes de la nation andine.

Quelle que soit la bonne volonté présente la semaine dernière, elle pourrait toutefois être anéantie par les événements politiques turbulents que connaît le Honduras. À la suite du coup d’État militaire qui y a eu lieu dimanche, Chávez a accusé les États-Unis d’avoir contribué à la mise en scène du renversement du président hondurien Manuel Zelaya. « Derrière ces soldats, il y a les bourgeois honduriens, les riches qui ont transformé le Honduras en république bananière, en base politique et militaire au service de l’impérialisme nord-américain », a tonné Chávez. Le dirigeant vénézuélien a invité instamment les militaires honduriens à remettre Zelaya au pouvoir et a même brandi la menace d’une action  militaire contre le régime putschiste si l’ambassadeur du Venezuela était tué ou si les troupes locales faisaient irruption dans l’ambassade du Venezuela. On raconte qu’au cours du coup d’État militaire, des soldats honduriens ont tabassé l’ambassadeur et l’ont abandonné sur le bas-côté d’une route.

Les tensions ont monté à un point tel que Chávez a désormais mis ses forces armées en alerte.

En surface, au moins, il semble improbable qu’Obama applique une politique étrangère américaine interventionniste en Amérique centrale. Ces quelques derniers mois, il est allé très loin pour « reprofiler » l’Amérique aux yeux du monde en tant que puissance raisonnable engagée dans une diplomatie respectueuse, opposée à un unilatéralisme débridé. S’il est jamais prouvé qu’Obama a autorisé le renversement d’un gouvernement démocratiquement élu, la chose saperait complètement l’image prudemment façonnée du gouvernement américain.

Officiellement, l’armée à écarté Zelaya du pouvoir en prétendant que le président hondurien a abusé de son autorité. Dimanche, Zelaya espérait pouvoir tenir un référendum constitutionnel qui aurait pu lui permettre de concourir pour sa réélection pour un autre mandat de quatre ans, un acte que la Cour suprême et le Congrès honduriens ont qualifié d’illégal. Mais, alors que la controverse à propos du référendum constitutionnel de Zelaya a certainement fourni le prétexte de l’intervention militaire, ce n’est un secret pour personne que le président était en désaccord avec l’élite hondurienne depuis ces quelques dernières années et qu’il était devenu l’un des critiques les plus virulents de Washington dans la région.

La montée de Zelaya

Zelaya, qui porte une épaisse moustache noire, des bottes de cow-boy et un large Stetson sur le crâne, a été élu fin 2005. À première vue, il était difficile de l’imaginer en tant qu’homme politique capable de faire des vagues. Propriétaire terrien issu d’une famille très riche, il s’était engagé dans l’industrie du bois de construction. Zelaya dirigeait le Parti libéral, l’un des deux partis politiques dominants au Honduras. Le président soutenait le Central American Free Trade Agreement (CAFTA – Accord libre-échangiste centre-américain) qui éliminait les barrières commerciales avec les États-Unis.

Malgré des penchants conservateurs initiaux, Zelaya a commencé à critiquer les puissants intérêts établis dans le pays, tels les médias et les propriétaires de maquiladoras, ces usines-bagnes qui produisaient des marchandises pour l’exportation dans les zones industrielles libres. Progressivement, il s’est mis à adopter certaines mesures socialement progressistes. Par exemple, il a instauré une augmentation salariale de 60 pour cent au moins, laquelle a mis en colère la riche communauté des affaires. La hausse du salaire minimal, a déclaré Zelaya, allait « forcer l’oligarchie des affaires à se mettre à payer des salaires honnêtes ». « Le présent gouvernement est un gouvernement de grandes transformations sociales et il s’est engagé pour les pauvres », a-t-il ajouté. Les syndicats ont célébré cette décision, ce qui n’est nullement surprenant, étant donné que le Honduras est le troisième pays le plus pauvre de l’hémisphère et que 70 pour cent de sa population vit dans la pauvreté. Quand les associations privées du monde des affaires ont annoncé qu’elles allaient attaquer le décret salarial du gouvernement devant la cour suprême du Honduras, le ministre de l’Emploi et du Travail de Zelaya a traité les critiques d’« exploiteurs cupides ».

Dans un autre geste qui doit avoir fait froncer pas mal de sourcils à Washington, Zelaya a déclaré, durant un meeting des fonctionnaires responsables de la lutte antidrogue des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, que la consommation de drogue serait légalisée afin de mettre un terme à la violence accompagnant la contrebande. Ces dernières années, le Honduras a été tourmenté par le trafic de drogue et par ce qu’on appelle les maras ou gangs des rues qui commettent de cruelles décollations, des viols ou arrachent les yeux de leurs victimes. « Au lieu de poursuivre les trafiquants de drogue, les sociétés devraient investir des fonds dans l’éducation des toxicomanes et dans la régression de leurs besoins », a déclaré Zelaya. Rodolfo Zelaya, chef d’une commission du Congrès hondurien sur le trafic de drogue, a rejeté les commentaires du chef d’État. Il a déclaré aux participants du meeting qu’il était « confus et abasourdi par ce qu’a dit le dirigeant hondurien ».


Zelaya et l’ALBA

Non content de cela, Zelaya s’est mis à mener une politique étrangère de plus en plus indépendante. Fin 2007, il s’est rendu à Cuba, pour le premier voyage officiel d’un président hondurien dans l’île communiste depuis 46 ans. Là-bas, Zelaya a rencontré Raul Castro afin de discuter de relations bilatérales et d’autres sujets d’intérêt mutuel.

Mais ce qui a réellement poussé Zelaya vers une voie de collision politique avec l’élite hondurienne, ç’a été sa décision de rallier l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (l’ALBA), une alliance de nations latino-américaines et caribéennes de gauche dirigée par Chávez. Le groupe commercial régional, comprenant le Venezuela, Cuba, le Nicaragua, la Bolivie et la Dominique cherche à contrer les plans libre-échangistes favorables aux sociétés multinationales et soutenus par les États-Unis. Depuis la création de l’ALBA en 2004, les pays qui en font partie ont fait la promotion d’usines et de banques alliées, ils ont créé un fonds alimentaire d’urgence et ont facilité les échanges de pétrole vénézuélien bon marché contre de la nourriture, des logements et des investissements dans l’éducation.

Dans une rupture emphatique avec les précédents dirigeants honduriens qui avaient été les vassaux serviles des États-Unis, Zelaya a déclaré : « Le Honduras et le peuple hondurien n’ont pas à demander la permission de rallier l’ALBA. » Prenant la parole dans la capitale hondurienne, Tegucigalpa, devant une foule de 50.000 syndicalistes, des groupes de femmes, des paysans et d’indigènes, Chávez avait fait remarquer que le Venezuela allait garantir du pétrole bon marché au Honduras pour « au moins un siècle ». En signant son adhésion à l’ALBA, Zelaya était en mesure d’assurer un accès à des lignes de crédit, à l’énergie et à des bénéfices alimentaires. Pour montrer sa bonne foi, Chávez était d’accord de laisser tomber la dette hondurienne de 30 millions de dollars envers le Venezuela.

Mettant en colère l’élite locale, Chávez déclarait que les Honduriens qui s’opposaient à l’ALBA étaient des « vendus ». « Je ne suis pas venu ici pour me mêler des affaires internes », poursuivait-il, « mais (…) je ne puis m’expliquer comment un Hondurien pourrait être hostile à l’adhésion de son pays à l’ALBA, la voie du développement, la voie de l’intégration. » Chávez fustigeait la presse hondurienne qu’il qualifiait de pitiyanqui (minable imitatrice des Yankees) et d’« abjecte lèche-cul des Yankees ». De son côté, Zelaya déclarait : « Nous n’avons besoin de la permission de personne pour signer cet engagement. Aujourd’hui, nous faisons un pas en avant pour devenir un gouvernement de centre-gauche et si cela déplaît à qui que ce soit, eh bien, qu’il laisse tout simplement tomber le mot « centre » pour conserver le deuxième. »

Il ne fallut pas attendre longtemps avant que le monde des affaires privées se mît à attaquer amèrement Zelaya pour avoir placé le Honduras dans l’orbite de Chávez. En ralliant l’ALBA, prétendirent les représentants des affaires, le président mettait en danger la libre entreprise et le CAFTA conclu avec les États-Unis. L’ancien président Ricardo Maduro prétendit même que les États-Unis pourraient exercer des représailles contre le Honduras en expulsant les immigrés honduriens de leur territoire. « Ne mordez pas la main qui vous nourrit », prévenait Maduro, faisant allusion à Washington. Zelaya fut piqué au vif par les critiques. « Quand j’ai rencontré (le président américain) George W. Bush », dit-il, « personne ne m’a traité d’anti-impérialiste et la communauté des affaires m’a acclamé. Maintenant que je rencontre les peuples appauvris du monde, on me critique. »

La lettre de Zelaya à Obama

En septembre 2008, Zelaya donnait un coup de canif aux relations avec les États-Unis en reportant l’accréditation du nouvel ambassadeur des États-Unis par solidarité avec la Bolivie et le Venezuela qui venaient tout juste de connaître des querelles diplomatiques avec  Washington. « Nous ne rompons pas les relations avec les États-Unis », déclarait Zelaya. « Nous n’agissons de la sorte que par solidarité avec (le président bolivien) Morales, qui a dénoncé les ingérences américaines dans les affaires internes de la Bolivie. » Pour justifier sa décision, Zelaya déclara que les petites nations devaient se coller l’une à l’autre et s’unir. « Les puissances mondiales doivent nous traiter honnêtement et avec respect », ajouta-t-il.

En novembre, Zelaya applaudit à l’élection d’Obama aux États-Unis, disant que c’était « un espoir pour le monde » mais, deux mois plus tard exactement, des tensions apparaissaient déjà. Dans une lettre audacieuse adressée personnellement à Obama, Zelaya accusait les États-Unis d’« interventionnisme » et demandait à la nouvelle administration de Washington de respecter le principe de non-ingérence dans les affaires politiques d’autres pays. Selon l’agence de presse espagnole EFE, qui a vu une copie de la note, Zelaya disait à Obama qu’il n’avait pas l’intention de dire au président américain ce qu’il devait ou ne devait pas faire.

Toutefois, il continuait en le lui disant bel et bien. En premier lieu, Zelaya mit sur le tapis le problèmes des visas américains et pressa Obama de « revoir la procédure par laquelle les visas étaient reportés ou refusés à des citoyens de diverses parties du monde en tant que moyen de pression contre ces peuples qui ont des conceptions ou idéologies différentes qui ne posent toutefois pas de menace pour les États-Unis ».

Comme si ce n’était pas encore assez insolent, Zelaya passait alors au trafic de drogue : « La lutte légitime contre le trafic de drogue (…) ne devrait pas être utilisée comme une excuse pour appliquer des mesures interventionnistes dans d’autres pays. » « La lutte contre la contrebande de drogue, écrivait Zelaya, ne devrait pas être séparée d’une politique vigoureuse de contrôle de la distribution et de la demande des consommateurs dans tous les pays, de même que du blanchiment d’argent qui s’opère à travers des circuits financiers et qui impliquent des réseaux au sein des pays développés. »

Zelaya parlait également de « la nécessité urgente de revoir et de transformer la structure des Nations Unies, et de résoudre les problèmes du Venezuela et de la Bolivie par le dialogue qui produit de meilleurs fruits que la confrontation ». L’embargo cubain, en attendant, « était un instrument inutile » et « un moyen de pression injuste en même temps qu’une violation des droits de l’homme ».

La montée vers le coup d’État de juin

On ne sait pas très bien ce qu’Obama peut avoir fait de la lettre audacieuse que lui a adressée le dirigeant d’un petit pays de l’Amérique centrale. Il semble toutefois que Zelaya ait été quelque peu désenchanté par la nouvelle administration de Washington. Il y a tout juste trois mois, le président hondurien a refusé d’assister à une réunion du Système d’intégration centre-américaine (SICA) qui aurait réuni les présidents centre-américains et le vice-président américain Joe Biden à San José, au Costa Rica.

Aussi bien Zelaya que le président Daniel Ortega du Nicaragua ont boycotté la réunion, la considérant comme un affront diplomatique. C’est actuellement le Nicaragua qui détient la présidence du SICA et, de la sorte, le cours normal de l’action aurait été, pour Biden, de demander à Ortega qu’il organise la réunion. L’économiste sandiniste et ancien ministre nicaraguayen du Commerce extérieur Alejandro Martínez Cuenca a déclaré que les États-Unis avaient loupé une occasion vitale d’encourager une nouvelle ère de relations avec l’Amérique centrale en « faisant passer la priorité des relations personnelles avec (le président costaricain) Arias avant le respect de l’ordre institutionnel de l’Amérique centrale ».

Tous les tiraillements diplomatiques entre Tegucigalpa et Washington peuvent-ils avoir monté l’administration Obama contre Zelaya ? Dans les prochains jours, beaucoup d’attention et de curiosité iront au rôle de Romeo Vasquez, un général qui a dirigé le coup d’État militaire contre Zelaya. Vasquez est un diplômé de la tristement célèbre Ecole des Amériques, aux États-Unis, une institution qui a enseigné la torture aux militaires latino-américains.

Devons-nous croire que les États-Unis n’ont joué aucun rôle dans la coordination avec Vasquez et les auteurs du putsch ? Les États-Unis ont eu des liens militaires de très longue durée avec les forces armées honduriennes, particulièrement au temps de la guerre des Contras au Nicaragua, dans les années 80. La Maison-Blanche, inutile de le dire, a rejeté les allégations disant que les États-Unis avaient joué un rôle dans cette affaire. Le New York Times a rapporté des allégations disant que l’administration Obama savait qu’un coup était imminent et qu’elle avait tenté de persuader les militaires de faire marche arrière. Le journal écrit que ce sont les militaires honduriens qui ont rompu les discussions avec les officiels américains. Obama lui-même a emprunté la voie royale en faisant remarquer : « J’appelle tous les acteurs politiques et sociaux du Honduras à respecter les normes démocratiques (et) le pouvoir de la loi. (…) Toutes tensions et querelles existantes doivent être résolues pacifiquement, via un dialogue libre de toute interférence de l’extérieur. »

Même si l’administration Obama n’a pas joué un rôle en sous-main dans cette affaire, le coup d’État hondurien jette un puissant éclairage sur les tensions géopolitiques dans la région. Ces dernières années, Chávez a cherché à étendre son influence sur les nations plus petites de l’Amérique centrale et des Caraïbes. Le dirigeant vénézuélien ne montre pas l’intention de faire marche arrière à propos du coup d’État hondurien et fait remarquer que les nations de l’ALBA « ne reconnaîtront aucun gouvernement (hondurien) autre que celui de Zelaya ».

Chávez a ensuite raillé le président hondurien intérimaire, Roberto Micheletti. « M. Roberto Micheletti va soit se retrouver en prison ou il va lui falloir choisir l’exil. (…) S’ils l’intronisent, nous le renverserons, notez bien ce que je dis. Thugetti (thug = homme de main), comme je vais vous appeler désormais, vous feriez mieux de préparer vos bagages, parce que vous allez soit vous retrouver en taule, soit partir pour l’exil. Nous n’allons pas pardonner votre erreur, vous allez devoir être balayé de là. Nous ne laisserons pas passer une telle chose, nous allons vous rendre la vie impossible. Le président Manuel Zelaya doit rependre son poste de président. »

Avec les tensions qui s’accroissent très fortement, les chefs d’État des nations de l’ALBA ont souhaité se rencontrer à Managua pour discuter du putsch au Honduras.  Zelaya, qui a été exilé du Honduras vers le Costa Rica, prévoit de gagner le Nicaragua pour discuter avec ses collègues. Avec une telle unité politique au sein des nations de l’ALBA, Obama va devoir décider quelle sera la position publique des États-Unis.

Nikolas Kozloff est l’auteur de Revolution! South America and the Rise of the New Left (Révolution / L’Amérique du Sud et la montée de la nouvelle gauche) (Palgrave-Macmillan, 2008) consultez son blog sur senorchichero.blogspot.com

Traduit par Jean-Marie Flémal et révisé par Benoit Collet pour Investig’Action.

Source: Counterpunch