Le sous-impérialisme brésilien en Bolivie et en Amérique Latine

L’émergence du Brésil comme puissance économique en Amérique latine va-t-elle permettre aux pays de la région de se libérer de l’impérialisme yankee? Ou au contraire, va-t-elle simplement les faire passer d’une forme de domination à une autre? (Investig’Action)

Cela fait presque cinq ans, au lendemain de la Nationalisation des Hydrocarbures, en Bolivie, le premier mai 2006, le quotidien El Juguete Rabioso (Le Jouet Enragé) révéla, en première page, que Petrobras était parvenu a contrôler 45,9 % des réserves de gaz prouvées et probables, 39,5 % du pétrole et les deux raffineries du pays et que cette opération avait été menée à bien par des procédés plus que douteux, par exemple l’embauche d’ex-dirigeants de Yacimientos Petrolíficos Fiscales Bolivianos par Petrobras Bolivia. Et c’est alors que fut rendue publique la découverte d’immenses réserves dans les méga-champs pétrolifères de San Alberto et de San Antonio récemment concédés à Petrobras. Tout cela contribua à la naissance d’un courant critique qui mit sur la sellette le pouvoir sous-impérialiste du capitalisme brésilien. (1)
 
Dans la conjoncture actuelle, cette même tendance sous-impérialiste persiste dans d’autres secteurs et se manifeste par des pressions pour la construction du barrage hydraulique de Cachuela Esperanza et de la route « des deux océans », projets qui répondent aux besoins de la haute bourgeoisie brésilienne laquelle veut une énergie moins chère et diminuer les temps et les coûts du transport du soja brésilien vers les marchés d’Asie. L’objectif est de réduire les coûts du capital constant et la durée de rotation du capital, ce qui représentera pour les grands exportateurs brésiliens un profit extraordinaire grâce à la hausse annuelle de la plus-value. (2)
Aujourd’hui, le capitalisme brésilien contrôle une part importante des principales sources de devises des pays de la région : les hydrocarbures en Bolivie, les mines au Pérou, le bétail et les entrepôts frigorifiques en Uruguay ; l’énergie de Itaipu et le soja au Paraguay. L’Argentine, qui disputait au Brésil le leadership du Cône Sud, a vu d’importantes branches de son économie absorbées par de grandes entreprises brésiliennes, ces dernières années.
Des entreprises comme Petrobras, Vale, Votorantim, Oderbrecht, Gerdau e Friboi sont devenues de grandes multinationales qui figurent dans les classements de l’UNCTAD. Elles ont même acheté des entreprises nord-américaines et canadiennes ; elles ont accru leurs actifs, sous leurs comptes propres, à l’extérieur, et elles ont participé activement à l’appropriation du butin des privatisations en Amérique Latine, soit au moyen des fusions-acquisitions soit à travers des privatisations déguisées comme les contrats de capitalisation ; et elles se sont même substituées, dans certains cas, au capital nord-américain et d’autres pays de l’impérialisme dominant.
 
Aujourd’hui, le capitalisme brésilien contrôle 50 % de l’investissement direct en Amérique du Sud et génère des processus massifs de pillage et de prolétarisation de nos populations de façon aussi funeste que l’impérialisme dominant. Tel est le cas de Oderlecht, en Equateur, qui dépouille des peuples indigènes de leurs territoires et qui impose des méga-projets comme ceux qui envisagent de transférer les eaux de certains fleuves pour irriguer des monocultures privées destinées à l’exportation. (3)
Tout cela exige que nous redécouvrions le concept de sous-impérialisme formulé par le Brésilien Ruy Mauro Marini dans le cadre de la Théorie Marxiste de la Dépendance, dans les années 60 et 70. Avant de poursuivre dans notre exposé, il nous faut réfuter deux interprétations infondées.
 
La première : au Brésil, certains universitaires et fonctionnaires liés au lulisme, ont essayé de défendre leur gouvernement contre la critique de sous impérialisme en vendant l’idée qu’il s’agit de l’intégration de l’Amérique du Sud, du renforcement des chaînes de production régionales, d’un processus vertueux de développement généreux dans lequel tout le monde est gagnant, le Brésil diminuant les asymétries existant dans la région et contribuant à élever le niveau de vie de sa population et de celle des autres nations.
L’autre argument c’est que le pouvoir hégémoniste du Brésil, sur le continent, est préférable à celui de l’impérialisme nord-américain, car l’expansionnisme actuel serait, pour le Brésil, la garantie d’une élévation du niveau de vie de l’ensemble de sa population et de son leadership, sur la scène mondiale, en tant que porte-parole des pays du Sud.

 
 

Qu’est-ce que le sous-impérialisme ?
 
Les théoriciens de la IIº Internationale ont défini l’impérialisme comme la forme que le capitalisme revêt lorsqu’il atteint l’étape des monopoles et du capital financier. Lénine souligna le fait que la fusion du capital bancaire avec le capital industriel avait donné naissance à des trusts capitalistes internationaux en guerre pour le partage du marché mondial. Hilferding a mis en évidence le rôle de l’exportation de capitaux vers de nouvelles régions pour contrecarrer la tendance à la baisse du taux de profit ; Boukharinesouligna le phénomène de l’accumulation à travers lequel l’État renforce le pouvoir des monopoles capitalistes privés. Rosa Luxembourg analysa le thème de la dissolution des formations sociales communautaires et leur prolétarisation comme conséquence de l’exportation de capitaux par l’impérialisme.
 
Ruy Mauro a réuni plusieurs de ces idées dans son étude du mode de fonctionnement du capitalisme dépendant latino-américain et il a proposé le concept de sous-impérialisme. (4) La nouvelle division internationale du travail de l’après-guerre a conduit à l’ascension de sous-centres politiques et économiques tels que le Brésil qui passaient aussi — à leur façon dépendante et subordonnée — à l’étape des monopoles et du capital financier. Dans les années 70, le Brésil arrivait au neuvième rang mondial dans l’industrie automobile ; il était le second exportateur d’armes du tiers-monde — juste derrière Israël — et il impulsait un marché de capitaux. En relation avec ces aspects-là, le Brésil passait au pillage des matières premières et des sources d’énergie à l’extérieur comme nous l’avons vu avec le traité de Itaipu et il intervenait dans des pays comme la Bolivie en soutenant le coup d’État contre Torres et contre le danger qu’il voyait dans l’Assemblée Populaire, au moment où les intérêts de la bourgeoisie brésilienne commençaient à trouver une assise à Santa Cruz de la Sierra.
 
On oublie souvent, cependant, un trait fondamental du sous-impérialisme signalé par Marini : le capitalisme dépendant a pour caractéristiques principales la surexploitation de la force de travail et le divorce que cela génère entre la structure productive et les besoins des grandes masses. Cela conduit à accentuer la concentration de capitaux dans les branches qui produisent des biens de consommation de luxe, par exemple les voitures particulières, et cela oblige de nombreux secteurs à réaliser de plus en plus leur capital-marchandise à l’extérieur du pays. C’est ce qu’on a constaté dans l’économie brésilienne, dans les années 60 et 70, lorsqu’une branche comme celle de la chaussure cherchait à l’extérieur des débouchés qu’elle ne trouvait pas au Brésil en raison de la surexploitation de la classe ouvrière ; la même chose s’est produite avec le secteur automobile qui, entre 1974 et 1977, a réalisé 50 % de ses profits dans les ventes à l’exportation après épuisement du « miracle » économique qui avait financé la consommation somptuaire des couches moyennes et supérieures, entre 1968 et 1973. Ce qu’il faut souligner c’est que jamais cet expansionnisme n’a été bénéfique pour les travailleurs brésiliens ou le peuple en général.
 
En outre, avec les subventions à l’exportation accordées aux industriels par le gouvernement brésilien, des entreprises étrangères, comme Volkswagen et la General Motors, ont réduit de plus de la moitié leurs prix de vente à l’étranger, réalisant ainsi un transfert de plus-value vers les firmes des pays du capitalisme dominant. Autrement dit : le projet de la dictature militaire, au Brésil, a accru l’exploitation des travailleurs du Brésil et des pays voisins et, en même temps, il a approfondi un modèle de développement associé et intégré à l’impérialisme dominant tout en essayant de négocier avec l’impérialisme des liens plus favorables dans le cadre de sa dépendance.

Cela dit, qu’est-ce qui justifie, aujourd’hui, que nous parlions de l’impérialisme brésilien alors qu’il semble que toutes nos nations latino-américaines ont été, à un degré comparable, soumises au processus de reconversion que nous a infligé l’offensive néolibérale ? Cette question renferme la clé qui permet de comprendre le phénomène du sous-impérialisme brésilien actuellement. Nous avons connu, en Amérique Latine, le passage du modèle industriel diversifié, des années 60 et 70, pour certains de nos pays, au nouveau modèle exportateur de spécialisation productive qui incombe à l’Amérique Latine dans la phase actuelle de l’impérialisme et dans sa nouvelle division internationale du travail. (5)
 
Au cours de cette phase, on nous a réservé le rôle de fournir des produits primaires et semi-finis, des matières premières et des matières secondaires telles que les combustibles pour réduire les coûts du capital constant et le capital variable des grands centres capitalistes mondiaux et des centres émergents, comme la Chine, pour ralentir la baisse du taux de profit et offrir, au sein de la mondialisation, des avantages concurrentiels aux grandes firmes.
C’est dans ce même contexte que le sous-impérialisme brésilien prend une nouvelle forme dans le nouveau modèle exportateur. Tandis que l’ensemble des pays de la région faisait face à une avalanche de privatisations néolibérales, le capitalisme brésilien — même s’il est vrai qu’il a suivi le même processus — le suivait dans un parcours différent. Tirant profit de la condition du Brésil en tant que sous-centre économique et politique, quelques entreprises de la bourgeoisie brésilienne ont agi en tant que facteurs déclencheurs ou comme parties prenantes dans le processus de privatisations mis en œuvre sur le continent. Le Brésil a adopté le même modèle exportateur néolibéral en ayant recours à un processus de partenariat entre l’État et un groupe d’entreprises qui exploitent de manière intensive les ressources naturelles.

La même année où, au Brésil, fut votée la loi qui mit fin au monopole Public de Petrobras ouvrant ainsi la voie aux investisseurs étrangers, fut créée la filiale Petrobras Bolivie ce qui amplifia les activités internationales de l’entreprise associée au capital étranger. Ce fut là un mouvement parmi tant d’autres dans la vague d’exportations de capitaux opérée par les grandes entreprises brésiliennes. Petrobras a acheté la Pecom avec le contrôle des raffineries de la Bolivie. Elle a acquis aussi une partie du butin de la YPF d’Argentine ; Votorantim a acheté la raffinerie de zinc de Cajamarquilla, au Pérou ; Gerdau s’est emparé de la plus grande usine sidérurgique du Pérou, l’ex-entreprise publique Siderperú. Camargo Correa a absorbé la plus grosse cimenterie d’Argentine ; l’entreprise frigoriste Marfrig, qui allait fusionner par la suite avec le groupe Friboi, actuellement le plus grand groupe de réfrigération du monde, a incorporé dans ses actifs la plus grosse part de la chaîne des industries de la viande et le contrôle des installations qui travaillent pour l’exportation situées en Uruguay ; Odebrecht a créé son petit empire, en Equateur, en obtenant des profits considérables grâce à des aménagements importants du territoire avec la construction d’infrastructures destinées à satisfaire les demandes du grand capital. Odebrecht, ainsi que d’autres entreprisse de BTP, comme Andrade Gutiérez y Camargo Correa, allaient ensuite constituer des consortiums et des lobbies pour la réalisation des méga-projets en infrastructures de l’IIRSA (6).
 
Cette énumération de fusions et d’acquisitions et autres formes d’investissements traduisent la croissante dépendance économique et politique des nations d’Amérique du Sud au sous-impérialisme brésilien dans le cadre du nouveau modèle exportateur de spécialisation productive. Il s’ensuit que le désir de changement social porté par les mouvements populaires et les combats de la gauche doit affronter, non plus seulement l’impérialisme nord-américain et celui des autres pays centraux, mais aussi le sous-impérialisme brésilien.

À ce jour il est possible de distinguer quatre approches à propos du sous-impérialisme au cours de ces deux premiers lustres du XXIº siècle.
 
Premièrement, au lieu du sous-impérialisme des années 60 et 70, marqué par l’exportation de manufactures, on a aujourd’hui, comme trait principal, l’expansion de grandes entreprises brésiliennes qui exploitent intensivement les ressources naturelles et qui contrôlent la fourniture de matières premières et les sources d’énergie et les marchés terminaux dans d’autres pays.
 
Deuxièmement, ce contrôle se fait de trois façons : (1) fusions et acquisitions et investissement directs, c’est-à-dire exportation de capitaux ; (2) importation d’énergie bon marché, en exerçant des pressions pour imposer des méga-projets, après ceux de Itaipu et de Gasbol (dans les termes où il fut négocié) comme ceux des barrages de Cachela Esperanza, en Bolivie, et d’Inambari, au Pérou ; (3) en remodelant le territoire pour exporter des marchandises brésiliennes à partir des ports du Pacifique, comme c’est le cas des routes Santos-Arica et Acre-Puerto Maldonado — ports du sud du Pérou. Ces trois mécanismes visent les buts suivants : l’exportation des capitaux accroît leur concentration et leur centralisation par les grandes entreprises et génère une plus grande reproduction ; les importations d’énergie et de matières premières à bas prix réduisent les coûts du capital constant, c’est-à-dire des moyens de production ; et le remodelage du territoire par des méga-projets logistiques qui diminuent le prix du transport du capital constant, outre qu’il accélère la rotation du capital, c’est-à-dire qu’il permet que le capital complète son cycle un plus grand nombre de fois par unité de temps, augmente le taux de profit. Autrement dit, on peut vendre plus de tonnes de soja, ou d’autre chose, par an.
 
Troisièmement : quel est le mobile de cette tendance sous-impérialiste qui s’est manifestée ces dernières années ? Il y en a deux. La hausse conjoncturelle des prix des matières premières qui a causé un renversement conjoncturel de la tendance à la dégradation des termes de l’échange en faveur des exportations des pays dépendants, surtout à cause de la demande chinoise. L’autre facteur c’est la concordance d’intérêts entre la bourgeoisie et le groupe qui dirige la diplomatie brésilienne qui pense que le Brésil doit tirer profit de ses avantages dans le nouveau modèle exportateur pour devenir une grande puissance dans des secteurs comme l’agroalimentaire et les agrocombustibles. Cela permet de comprendre l’insistance de la diplomatie brésilienne lors dans la Ronde de Doha de l’OMC, acceptant de libéraliser encore plus l’industrie en échange d’une plus grande ouverture pour les produits agricoles et tant pis si on accroît encore davantage l’actuelle division internationale du travail ou si on pousse à la faillite des milliers de petits paysans des nations exploitées du Sud, y compris des petits agriculteurs brésiliens qui perdront leurs terres au profit du soja, etc. (7). Ce dernier aspect nous permet une transition avec l’élément suivant.
 
Quatrièmement, le sous-impérialisme ne transforme pas l’exploitation des peuples voisins en avantages pour les travailleurs brésiliens comme c’était le cas avec le phénomène de l’aristocratie ouvrière analysé par Lénine. C’est ce que démontrent les faits, la contradiction entre la structure productive et les besoins du peuple. Durant ces dernières années, le Brésil est devenu le principal exportateur mondial de viande et pourtant, au Brésil, des centaines de milliers de personnes souffrent de malnutrition ; les quintiles supérieurs de la population consomment six fois plus de viande que les quintiles du bas de l’échelle des revenus. Les entreprises de BTP brésiliennes réalisent jusqu’à 75 % de leurs profits à l’étranger ce qui inclut les méga-projets de l’IIRSA alors que les travailleurs des métropoles brésiliennes ne disposent pas d’un système de transports de qualité. Le Brésil est le premier exportateur mondial de soja alors qu’il importe du blé ce qui provoque la hausse du prix du pain et du panier de la ménagère. Le lulisme, autoproclamé défenseur des peuples opprimés, protège le grand capital et les projets qui conduisent au pillage. Petrobras n’est plus une entreprise publique qui pourrait fournir du combustible subventionné aux entreprises publiques de transport. Le milliardaire Erike Batista a raflé, en un seul jour, lors d’une mise aux enchères de parts du capital de Petrobras, un montant égal à tout ce que le gouvernement du Brésil investit, en un an, pour sa politique sociale de « fonctionnarisation de la pauvreté » qui est le sens du programme Bolsa Familial (allocation pour l’alimentation sur le modèle des food stamps des USA), programme insuffisant puisqu’il s’attaque uniquement aux effets de la pauvreté et non à ses causes. En moyenne, 36 % du budget national de ces dernières années ont été destinés au paiement des intérêts de la dette aux banques nationales ou internationales, alors qu’on a investi moins de 8 % du budget national dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la science et de la technologie. (8)
 
Si le Brésil continue d’être soumis au capital financier international, qu’est-ce qui a permis le mouvement expansionniste de ses entreprises ? Trois mécanismes. (1) La BNDES ; (2) les acquisitions boursières ; (3) et la diplomatie. La BNDES est la plus grande banque de développement d’Amérique Latine ; elle gère des fonds qui proviennent de l’épargne de la classe ouvrière brésilienne et qui sont détenus par l’État. Créée durant le second gouvernement populiste de Getulio Vargas (1951 — 1954) avec pour mission de financer des projets de développement technologique et industriel, elle est de plus en plus devenue, ces dernières années, une banque vouée au développement des exportations. La BNDES finance les méga-projets d’infrastructure de l’IIRSA à travers l’exportation de services d’ingénierie des entreprises de BTP brésiliennes et, à la fin de la législature de Cardoso, elle a été l’objet d’une réforme légale pour pouvoir financer également des exportations de capitaux, projet qui a été consolidé durant les deux législatures de Lula. Avec de tels moyens, le grand capital brésilien a acquis d’importantes entreprises dans les pays d’Amérique Latine, y compris des entreprises publiques privatisées.
Second mécanisme : les acquisitions boursières. Comme le Brésil conserve un degré de libéralisme qui offre aux capitaux financiers les garanties qu’ils souhaitent et des taux de profit élevés, une grande quantité de capitaux, excédentaire dans les économies centrales, s’expatrie au Brésil et s’investit dans les entreprises qui constituent l’axe dynamique du nouveau modèle exportateur. Ainsi, des banques d’affaires comme Merryl Lynch sont derrière certaines opérations par exemple l’acquisition de la raffinerie de zinc péruvienne de Cajamarquilla par l’entreprise Votorantim, pour nous en tenir à ce seul exemple. Cette même BNDES est associée à des entreprises comme FRIBOI, Gerdau ou Vale.
Le troisième mécanisme, c’est la diplomatie du gouvernement brésilien qui a usé de plusieurs procédés pour mener à bien l’actuel projet sous-impérialiste. Durant la tenue de l’Assemblée Constituante, en Bolivie, et alors qu’était débattue la réforme agraire, le ministre brésilien des Affaires Etrangères, Celso Amorim, prévint que le Brésil couperait les prêts de la BNDES pour l’acquisition de tracteurs si on s’en prenait aux propriétés des latifundistes brésiliens du département de Santa Cruz. En Equateur, lorsque le mouvement populaire exigea le départ de Pétrobras d’un groupe pétrolier à qui avait été accordée, irrégulièrement, une concession d’exploitation du champ pétrolifère Parque Yasuní, territoire indigène et zone protégée, il y eut des pressions qui conditionnaient l’octroi de prêts de la BNDES au fait que Pétrobras conservât sa concession. En plus de ces pressions de négociations croisées, on a cherché à coopter des défenseurs de l’environnement et des techniciens critiques envers les méga-projets d’infrastructures en leur offrant des voyages et autres cadeaux dans le but de leur faire abandonner leur prise de position honnête en faveur des populations qui allaient être victimes. Tout cela se combine avec la présence d’un président tel que Lula dont l’origine ouvrière et le discours charismatique cachent, bien souvent, la logique de ce qui est réellement en marche.

Sans perdre de vue ce bilan que la bourgeoisie sous-impérialiste cherche à consolider dans l’économie politique de l’Amérique du Sud, et cela avec le soutien du gouvernement brésilien, notre évaluation de la scène politique régionale doit distinguer initialement trois projets dans la région. L’alternative ne s’est jamais résumée à l’opposition entre l’ALCA/TLC et le MERCOSUR. Nous avons plutôt, d’un côté, le projet de l’impérialisme nord-américain qui a incorporé le Chili, le Pérou et la Colombie aux TLCS ; le projet sous-impérialiste avec, à sa tête, certaines fractions des classes dominantes du Brésil qui se traduit par l’échange inégal du Mercosur et le pillage des peuples à travers l’IIRSA et, d’un autre côté, le projet de l’ALBA qui a représenté une importante opposition au modèle néolibéral dans la formulation d’un discours radical anti-impérialiste, mais qui, c’est vrai, commence à tomber dans le piège de la nouvelle politique du développement à outrance et se conduit de façon très inquiétante en ce qui concerne les droits des travailleurs et ceux des communautés indigènes. En Equateur, Rafael Correa n’a-t-il pas déclaré qu’une organisation populaire aussi représentative que la CONAIE est l’exemple-même de « l’infantilisme de gauche ». Aux dires de Correa, « ce sont ceux qui ont la panse bien pleine » qui refusent l’extension de l’exploitation pétrolière dans les territoires indigènes ou bien le projet de loi sur l’eau qui entend privilégier l’usage de l’eau pour les grandes cultures destinées à l’exportation, et se conduisent comme « des mendiants assis sur un tas d’écus ». (9)
 
Au Venezuela, il y a lieu de s’inquiéter de l’hyper-centralisation du pouvoir, du culte de la personnalité et de la criminalisation du droit de grève comme on l’a vu avec les ouvriers de Sidor et, aussi, avec Sabino Romero, ce Chef de village qui défendait les droits du peuple yukpa et qui a été emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis. En Bolivie, aussi, nous devons nous inquiéter du fait que l’on ait essayé de rendre illégale la manifestation de la 7ème Marche Indigène de juin 2010 en l’accusant d’être financée par l’USAID. (10) En vérité, tous ces mouvements qui s’expriment dans les pays de l’axe sud-américain de l’ALBA ne font rien d’autre que remettre en question le choix d’un développement à outrance actuellement mis en œuvre, y compris en conservant l’actuel modèle exportateur.
Par ailleurs, c’est un fait que la mise en route de transformations anticapitalistes, en Bolivie, s’oppose aux intérêts de l’impérialisme dominant et du sous-impérialisme brésilien ce qui entraîne des pressions énormes. Cela rappelle que le triomphe de la révolution dans un pays aussi dépendant que la Bolivie est lié à une transformation également radicale au Brésil, comme le pensait Lénine à propos du sort de la Russie qu’il liait à l’issue de la révolution en Allemagne, pour que la transformation fût solide.
Les pressions des intérêts sous-impérialistes ont été déterminantes pour empêcher que soit promulgué, par exemple, le décret de nationalisation des hydrocarbures comme c’était prévu. Cependant, cela ne justifie pas que l’on ait abandonné la position critique envers l’IIRSA exprimée au sommet de Cochabamba de 2007 ou qu’on essaie de délégitimer ceux qui revendiquent la lutte pour le Programme d’Octobre ou pour le droit des communautés indigènes à être consultées.
 
De sorte qu’aujourd’hui, alors qu’on peut dire qu’à un certain moment il y a eu une forte polémique entre la conception sous-impérialiste et anti-impérialiste au sein de l’UNASUR, on court le risque que l’axe sud-américain de l’ALBA, sous l’effet du développement à outrance — qui conserve l’essence du modèle exportateur, même si la présence de l’État y est plus forte —, renonce à la construction du pouvoir du peuple et au dépassement des relations capitalistes de production et, au contraire, renforce le modèle de production extractif et exportateur sous l’hégémonie régionale du sous-impérialisme, lequel n’est qu’un maillon de la chaîne impérialiste.
Si cela était confirmé, ce qui a été proclamé Socialisme du XXIº Siècle en resterait au stade de projet et ne serait en réalité qu’un capitalisme d’État sous d’autres formes, un capitalisme exportateur qui revêt un caractère plus étatisé, mais qui ne peut pas aboutir à la transformation structurelle. Il faut un changement radical de cap pour éviter l’échec du projet d’intégration des peuples sous l’axe de l’ALBA contre l’impérialisme et le capitalisme dans sa phase destructrice la plus prédatrice. Il est urgent de rechercher l’unité des peuples latino-américains et de rectifier les caps pris par les gouvernements de l’axe sud-américain de l’ALBA avant qu’il ne soit trop tard. La solution appartient aux organisations de base qui n’ont pas renoncé à lutter pour mettre fin à l’exploitation des êtres humains et de la nature.

En ce qui concerne le Brésil, l’élection de Dilma Roussef, le 31 octobre, signifie qu’a été écarté le danger d’une plus grande droitisation du pays (il faut penser à tout ce que représentait la campagne du candidat Serra dirigée contre les « sans-terres », à son programme politique réactionnaire envers la Bolivie, lui qui considère le gouvernement bolivien comme l’allié du narcotrafic). Cependant, la poursuite du lulisme ne va pas représenter un changement, mais plutôt un approfondissement du modèle qui privilégie le grand capital et qui opprime à la fois le peuple brésilien et les peuples latino-américains.
Elle est toujours d’actualité cette phrase de Marini, estraite de Sous-développement et Révolution, et écriteil y a plus de 30 ans : « Le caractère international que la bourgeoisie sous- impérialiste prétend donner à sa domination assimile la lutte de classe du prolétariat brésilien à la guerre anti-impérialiste livrée sur le continent » (11)

Notes :
 
1.        Le sous-impérialisme brésilien et Pétrobras. El Juguete Rabioso. 1º mai 2006
2.        Le barrage de Cachuela Esparanza est un projet conçu pour produire 800 Mw sur le fleuve Madre de Dios, près de la commune de Riberalta, dans le nord de l’Amazonie bolivienne, dont 80 % sont destinés à être exportés au Brésil. La région du nord de l’Amazonie bolivienne consomme 20 Mw et toute la Bolivie 1.000 Mw. Les communautés locales n’ont pas été consultées pour savoir si elles étaient d’accord avec ce méga-projet qui, s’il est mené à terme, touchera des milliers d’habitants avec l’inondation de milliers d’hectares de forêt, obligeant les habitants à perdre leur principale ressource : la récolte des châtaignes. cf. le livre organisé par FOBOMADE, Le Nord de l’Amazone de Bolivie et le Complexe du Fleuve Rio Madera. Diponible sur www.fobomade.org.bo.
3.        Cf notre article : L’expansion du sous-impérialisme brésilien. Patria Grande, Décembre 2008. Disponible sur http://www.patriagrande.org.bo/articulosdiciembre2008.php?idrevista=14&idarticulo=315
4.        Cf. Marini : Sous-développement et Révolution. México. Siglo XXI, 1974, 5º édition corrigée et complétée. Et : L’accumulation capitaliste mondiale et le sous-impérialisme disponible sur : www.marini-escritos.unam.mx.
5.        Sur la notion de modèle de reproduction du capital, voir : Jaime Osorio. Critique de l’économie vulgaire. México, Miguel Ángel Porrúa, 2004.
6.        cf. Notre article déjà cité. L’expansion…
7.        Cette évaluation a été proposée par l’économiste Reinaldo Gonçalves, qui a formulé une des meilleures critiques de la position du gouvernement du Brésil lors des négociations de la Ronde de Doha, de l’OMC.
8.        Cf : http://www.divida-auditoriacidada.org.br.
9.        cf. Raúl Zibechi. Equateur. L’État contre les peuples indiens. Memoria, México, n.246, pp.19-23.Fen Bolivie, dans son article déjà cité.
10.     Ruy Mauro Marini, Le caractère de la révolution brésilienne, in : Sous-développement…

YProfesseur d’Économie Politique Internationale du Brésil ; version légèrement modifiée de l’exposé présenté au Forum : Socialisme du XXIº Siècle ou capitalisme par d’autres voies ? », organisé par le Forum Bolivien de l’Environnement et du Développement (fobomade, par son sigle en espagnol), La Paz, 29 octobre 2010. Source : Boletín N. 83 del Servicio de Noticias Ambientales (SENA) du Fobomade.
 
 
Traduit de l'espagnol par Manuel Colinas pour Inesvtig'Action
 
Source: www.investigaction.net

Source originale: Bolpress
 
 
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