Le regard critique d’un spécialiste de la Chine

Comme un Chinois parmi les Chinois

Interview : Frank Willems, le regard critique d’un spécialiste de la Chine

Depuis 25 ans, Frank Willems étudie tout ce qui se passe en Chine. Il est membre actif de l’Association Belgique-Chine. Il a été cadre dans le secteur des relations économiques et commerciales et il a visité la Chine à plus de 40 reprises. Depuis un an, il réside en Chine.

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www.solidaire.org, 18 septembre 2007

Shenyang : la ville où réside Frank

La politique de l’urbanisation

Le niveau de vie et les salaires

Les travailleurs migrants chinois dans leur propre pays

Le syndicat chinois

Que pense et dit le Chinois moyen de la politique intérieure et étrangère ?

La Chine est-elle capitaliste, socialiste ou autre chose encore ?

Les défis de l’avenir

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C’est la pension anticipée qui m’a fourni l’occasion de partir pour la Chine et d’ainsi confronter mes connaissances théoriques à la réalité en vivant désormais parmi les Chinois.

J’ai débarqué à Shenyang, une ville importante du nord-est de la Chine. En tant que bénévole, j’y donne des cours à l’Ecole normale universitaire, où 25.000 étudiants suivent des formations pour devenir enseignants. Ma section est celle des langues étrangères : anglais, français, russe et japonais. J’ai l’intention d’y résider deux ans. La première année vient de se terminer et je suis en Belgique pour un peu de vacances.

Pourquoi avoir choisi Shenyang ?

Frank Willems. Shenyang est à mes yeux une ville intéressante. C’était la capitale de la Mandchourie, dans les années 30. Elle a été industrialisée par le Japon, qui y avait établi un état vassal, le Mandchoukouo, un pays qui s’était séparé de la Chine mais qui, en fait, était une colonie japonaise. Les Japonais y avaient établi une industrie militaire.

Après la Seconde Guerre mondiale, les Chinois et les Russes ont pu poursuivre la construction de la région. On y a donc vu un grand nombre d’industries lourdes, d’entreprises mécaniques et de firmes d’armement.

La ville aujourd’hui compte 2,5 millions d’habitants. Nous, qui habitons à la périphérie, ne sommes pas repris dans ce chiffre. Notre quartier est pourtant absorbé par la ville. Disons donc qu’il y a au moins 3 millions d’habitants à Shenyang.

Quelle impression avec-vous de Shenyang ?

Frank Willems. Shenyang se développe, il n’y a plus de traces de la « vieille ville ». Tout ce qui n’est pas antique et qui a plus de trente ans n’a tout simplement plus aucune valeur. La ville fonctionne comme un aimant pour les investissements étrangers. Des exemples ? L’usine d’assemblage de BMW, dont la capacité va doubler ou tripler en collaboration avec Brilliance, une marque chinoise qui, outre les BMW, veut exporter ses propres modèles en Europe. Sans grand succès pour l’instant, mais quand même…

Michelin y construit la plus grosse usine de pneumatiques au monde et Bekaert y a également deux usines.

Dans les années 90, c’était l’une des villes les plus sales au monde. L’assainissement des sols, de l’air, de l’eau, la lutte contre les nuisances sonores, tout cela a commencé en 1995 et s’est même accéléré depuis 2000. Aujourd’hui, Shenyang est une ville moderne et écologique, se présentant comme une « ville verte ».

En ville, aujourd’hui, on voit de beaux cours d’eau et les sous-sols pollués ont été excavés.

L’air, toutefois, est encore pollué, non plus par l’industrie ou par le charbon, mais bien par la circulation, comme dans la plupart des grandes villes.

Il y a davantage de voitures privées, de mobilité, de taxis aussi. L’essence et le mazout ne sont pas bons, la plupart des moteurs ne sont pas encore propres. On voit également un smog au-dessus de la ville et c’est également une source de danger.

En outre, la pollution atmosphérique vient également des chantiers de construction. Il y a peu de pluie, mais il y a du vent. La poussière est partout. De plus, le désert n’est plus qu’à 100 km désormais, et il ne cesse de gagner du terrain. La Chine a toujours connu une grande désertification. Depuis cinquante ans qu’on plante des arbres, on n’a toujours pas remédié à ce phénomène.

On voit beaucoup de gratte-ciel, de 20 ou 30 étages, avec des appartements de luxe. Toutefois, on voit surtout des immeubles de cinq étages. La norme, en Chine, est qu’il n’y ait obligatoirement un ascenseur qu’au-dessus de cinq étages…

La ville s’étend très vite, les villages agricoles sont absorbés par la ville. D’abord, on a laissé ces villages en place et on a construit tout autour mais, aujourd’hui, on les démolit.

La méthode de travail est celle-ci : on démolit beaucoup. Nous le voyons à la réalisation d’un plan dans le nord de la ville. Là pousse une nouvelle ville, comparable à Pudong (la nouvelle ville bâtie près de Shanghai) : 280 km², un million d’habitants, soit… 350 fois le projet de la « Nouvelle Tamise », chez nous, sur les terrains des chantiers navals Boël en faillite. En phase deux, 500.000 habitants de plus dans une zone moins dense de 850 km². D’abord, on commence par démolir, puis on pose des routes de six à dix bandes de circulation. Les villages sont rasés, des dizaines d’appartements surgissent, on installe une nouvelle université, des terrains industriels… Avec des milliers de travailleurs, des machines et le travail du week-end, le gros œuvre est rapidement mis en place. La finition, ensuite, prend beaucoup plus de temps et n’est pas un point fort par excellence.

Et c’est ainsi qu’on assiste à une métamorphose et une extension complètes.

La politique de l’urbanisation

Pourquoi s’attelle-t-on à de tels projets ?

Frank Willems. La politique centrale consiste à urbaniser la Chine. Soixante pour cent des gens vivent encore dans les campagnes. « Nous devons les faire venir le plus rapidement possible dans les villes », dit le gouvernement. Chaque année, le pourcentage de la population rurale baisse régulièrement. Chaque année, quinze millions de personnes quittent les campagnes.

Il y a 700 millions d’habitants, dans les campagnes. Plus de 100 millions d’entre eux ne sont pas des paysans mais travaillent dans les industries rurales qui, pendant longtemps, ont été considérées comme l’avenir de la Chine. Le niveau de vie s’améliorerait via le développement des industries rurales, ont estimé Mao, puis Deng. Aujourd’hui, on en revient seulement et la parole est désormais à l’urbanisation. Il ne s’agit pas toujours de très grandes villes, l’écrasante majorité de la migration se fait dans les provinces. Les Chinois optent donc pour la construction dans les campagnes de nouvelles villes de 100.000 habitants, combinées avec la poursuite du développement de villes géantes.

Pourquoi préférer des industries urbaines à des industries rurales ?

Frank Willems. Les industries rurales ont généralement une technologie primitive. Elles consomment beaucoup d’énergie et sont polluantes, il n’y a pas de contrôle de qualité, on y travaille dans de mauvaises conditions sociales, etc. C’est l’une des raisons de s’en éloigner et de tout miser sur l’industrie urbaine.

En outre, il se fait que l’industrie urbaine est plus moderne et cela vaut également pour les petites entreprises. L’industrie urbaine a été intégrée dans un système économique. En l’encourageant, la Chine veut également être à même de résoudre un problème social et même politique. Les industries rurales échappent aujourd’hui à toute législation en matière de sécurité, d’hygiène, de protection de l’environnement ainsi qu’à toute législation sociale.

La Chine est encore très décentralisée. Le pouvoir central n’a de bureaux qu’au niveau des arrondissements. En dessous de ce niveau, ce sont les administrations villageoises qui décident de tout, et cela vaut également pour les industries rurales. La bonne intelligence et la corruption règnent souvent entre les propriétaires privés et les administrations locales. Cela crée des situations déplorables qui défraient souvent la chronique. Ne pensons qu’aux petites mines dangereuses des campagnes, aux scandales de l’environnement et au tout récent scandale de l’esclavage dans les fours à briques.

Aujourd’hui, dans les campagnes, le parti communiste essaie de faire respecter la législation sociale, la sécurité dans les mines et dans les autres entreprises rurales, ainsi que l’environnement. Cela n’est toutefois possible que via les comités locaux du parti. Ces derniers mènent pour l’instant l’un de leurs grands combats contre la corruption aux niveaux inférieurs. Rien que cette année, 25.000 dossiers judiciaires ont déjà été traités. Divisez cela par cent pour obtenir un chiffre à la belge (la population de la Chine est cent fois supérieure). Dans ce cas, en Belgique, vous auriez en six mois quelque 250 dossiers de corruption à charge d’agents de l’État. Cela signifie qu’il y a quand même de sérieuses tentatives de lutte contre la corruption et qu’on ne va certainement pas laisser les choses s’enliser.

Comment réagissent les gens à cela, qu’en pense la population ?

Frank Willems. Parfois, on entend parler d’émeutes chez les paysans lorsqu’il y a des expropriations. Pas chez nous, à Shenyang, toutefois. J’ai demandé leur avis à quelques personnes. Elles trouvent ça bien, elles reçoivent de l’argent pour leur terre et un nouvel appartement. La terre est propriété de l’État ou de la commune populaire, qui n’existe plus que comme unité administrative. Les terrains à bâtir en Chine coûtent encore plus cher qu’ici, je pense. Les administrations locales font du bénéfice : vendre des terrains à des promoteurs immobiliers est un moyen important de maintenir leur budget en équilibre.

Un paysan reçoit une nouvelle habitation et une indemnité pour la terre en fonction de ce qu’elle rapporte sur un certain nombre d’années. Donc pas sur la valeur de la terre en tant que terrain à bâtir, mais sur sa valeur en tant que terre agricole. En certains endroits, les paysans disent : « Notre terre rapporte plus, vous nous donnez si peu et puis vous vendez ces terres bien plus cher. » Et parfois, en effet, il s’ensuit des conflits. La transformation des terres agricoles en terrains à bâtir ou en terrains industriels provoque la corruption et cela nous donne un important sujet de conversation. Il y avait également de la corruption au milieu des années 90, lors de la privatisation de toutes les PME. De cela, on a également dit : « Elles ont été vendues bien trop bon marché. » La grande vague des privatisations est passée, maintenant, et il y a donc moins de corruption sur ce plan-là.

Le niveau de vie et les salaires

Vivre et habiter à Shenyang, comment est-ce, en fait ?

Frank Willems. Nous, les enseignants étrangers, nous avons de petits appartements très simples, qu’on ne peut comparer à ce qu’on aurait ici en occupant de telles fonctions.

Les assistants chinois célibataires vivent dans un bâtiment de l’université, à deux ou trois par chambre. Les étudiants aussi, mais à six par chambre. Ils passent souvent leurs soirées à la bibliothèque car il y fait calme, ou ils regardent également la TV ou surfent sur Internet sur l’un des nombreux ordinateurs. En outre, il n’y a pas de possibilités de détente. Les étudiants doivent organiser eux-mêmes les choses : chorales d’amateurs, théâtre, fêtes… Ils ne vont ni au café, ni au cinéma.

Les enseignants mariés ont de bons appartements à deux ou trois chambres à coucher. De 100 à 180 m² de superficie, du beau mobilier. Ils font donc partie de la classe moyenne naissante.

Entre 150 et 200 millions de citadins vivent en fait très bien, dans de beaux appartements confortables : TV, DVD, de plus en plus souvent une voiture privée. Ils sortent pour leurs repas, font des voyages touristiques dans le pays même. Le tourisme intérieur augmente d’ailleurs : partout où l’on va, on voit des touristes chinois, ils submergent les touristes étrangers.

Les gens qui gagnent entre 100 et 200 euros par mois vivent autrement, naturellement. Dans le temps, ils pouvaient louer un logement de l’organisation du travail. Aujourd’hui, on encourage les gens à devenir propriétaires de leur propre logement.

Les logements sociaux n’existent encore que pour les très bas revenus.

Les vieux appartements ont été vendus pour une bouchée de pain, pour ainsi dire bradés, en fait. Ils étaient parfois en mauvais état. Partout, on voit des gens occupés à transformer et rénover : chacun à sa façon, avec des fenêtres ou des couleurs différentes, c’est un peu spécial mais, enfin, c’est une preuve manifeste qu’il y a un désir d’amélioration.

Les jeunes achètent des logements subsidiés. Les entreprises doivent lancer une caisse d’épargne de sorte que leur personnel puisse acheter une habitation. Ensuite, chacun doit y aller de sa propre contribution.

En guise d’avantage extralégal, les entreprises achètent souvent les habitations elles-mêmes et elles les revendent ensuite à perte au personnel.

En général, les personnes âgées vivent donc encore dans les appartements qu’elles ont reçus presque gratuitement.

Dans les campagnes autour des villes, les habitations des paysans sont spacieuses, bien entretenues, il y a aussi beaucoup de nouvelles constructions. Mais cela est également visible dans les villages plus éloignés, si l’on si rend en train. Les nomades au Tibet reçoivent de 60 à 70 % de subsides pour se fixer dans des maisons. Dans les régions les plus pauvres, les nouvelles constructions et le confort de l’habitat sont encore des exceptions.

Et les salaires ?

Frank Willems. Mes collègues étrangers peuvent gagner entre 500 et 600 euros par mois.

Beaucoup se font des salaires d’appoint grâce aux petites écoles privées spécialisées dans les langues et où l’on peut également gagner 500 euros par mois.

À mon grand étonnement, dans notre seule université, enseignent 25 étrangers : des Américains, des Indiens, des Philippins, des Australiens, non par admiration pour la Chine, mais parce qu’ils ont un emploi qui leur permet d’épargner plus que dans leur propre pays. C’est très intéressant d’émigrer en Chine en raison des salaires…

Quant aux collègues chinois, un assistant débutant gagne 150 euros par mois, et ça peut aller jusque 300, et les professeurs établis, qui ont passé le doctorat et qui sont nommés pour de bon, gagnent entre 500 et 600 euros par mois. Au-dessus de 200 euros par mois, ils paient 10 % d’impôts. Les prix sont en moyenne – grosso modo – cinq fois plus bas qu’en Belgique, donc un tel salaire revient à 2500 euros par mois, ce qui n’est déjà pas si mal…

Un assistant débutant à 150 euros par mois gagnerait donc ici 750 euros par mois et, en outre, pourrait habiter un appartement de l’université.

Quels salaires les gens gagnent-ils, en fait, dans les autres secteurs ?

Frank Willems. Les salaires des ouvriers sont de 200 euros par mois pour le travail qualifié et, pour les emplois moins qualifiés, cela va jusque 100 euros par mois. En Belgique, il s’agirait donc respectivement de 1000 et de 500 euros.

Y a-t-il de vrais riches ?

Frank Willems. Il y a effectivement de vrais riches, des milliardaires qui figurent dans le top 500 mondial. Mais c’est un groupe très restreint, toutefois. De temps à autre, d’ailleurs, on croise bien une Ferrari ou une Rolls. Il y a çà et là des quartiers avec de luxueuses villas, mais pas beaucoup, à vrai dire. À Shenyang, je ne connais qu’une seule zone verte avec des villas.

Et il y a une sécurité sociale ?

Frank Willems. Dans le temps, il y avait ce qu’on a appelé le bol de riz en fer, une sécurité sociale complète du berceau au tombeau. C’est fini, ça. Aujourd’hui, tout le monde travaille sur base contractuelle et, comme chez nous, il est possible de se faire licencier. Souvent aussi, il y a des contrats à durée déterminée, de 3 à 5 ans, que les employeurs prolongent automatiquement s’ils sont satisfaits.

Dans les villes, la sécurité sociale est payée par les employeurs et les travailleurs ensemble. Dans les services publics et les grandes entreprises, cela fonctionne bien mais, dans les petites entreprises, il y a beaucoup de travail au noir et au gris. Travailler pour les grandes entreprises et les services publics signifie bénéficier d’une assurance maladie, recevoir une pension, des indemnités de chômage.

À Shenyang, il y a pas mal de chômage, comme dans toutes les villes chinoises, d’ailleurs. En 1997 a débuté le grand assainissement des entreprises d’État. Un grand nombre des entreprises non rentables ont été fermées, d’autres ont été très sévèrement rationalisées : parfois même 90 % de leur personnel a été licencié. Ils ont reçu une prime unique, de 1.500 euros minimum et de 7.000 euros maximum, en fonction de leur âge et de leur ancienne fonction. Et, avec cela, ils doivent s’en tirer jusqu’à leur pension, à 55 ans pour les ouvriers, 50 pour les ouvrières, 60 ou 55 pour les employés de bureau.

Le gouvernement a pu faire face quelque peu au chômage en encourageant la création d’entreprises privées et en continuant à attirer les investissements étrangers. Au-delà de quarante ans, toutefois, vous n’avez plus aucune chance d’encore être embauché.

Ce qui surprend à Shenyang, c’est le grand nombre de petits indépendants avec des restaurants, des boutiques, parfois même en rue s’ils n’ont pas assez d’argent pour s’installer dans un bâtiment. Par chance, Shenyang jouit d’un climat sec et l’on voit même des gens qui vendent des marchandises de seconde main sur une couverture ou un bout de plastique. Ce petit commerce florissant représente un bon complément pour ceux qui doivent vivre d’une petite indemnité de chômage ou d’une pension modeste. Le revenu minimal se situe entre 20 et 30 euros par mois, soit entre 100 et 150 euros par mois, selon nos proportions. Donc, même avec un logement gratuit, c’est à peine suffisant pour acheter sa nourriture de base et une pièce de vêtement de temps en temps. La solidarité entre les familles est toutefois plus grande qu’ici : la jeune génération paie pour les parents quand ceux-ci ne parviennent pas à joindre les deux bouts. L’inverse est vrai aussi. Les jeunes qui vont à l’université doivent payer entre 500 euros (candidatures) et 1000 euros (licences) par an en minerval, plus des frais comme le service obligatoire dans une maison d’étudiants. Parents et grands-parents y vont donc de leur contribution et il est vraiment nécessaire aussi qu’ils le fassent.

Les travailleurs migrants chinois dans leur propre pays

Voit-on de la réelle pauvreté ?

Frank Willems. Le groupe des revenus les plus bas est constitué de gens qui viennent des campagnes et qui fournissent un travail non qualifié. Ce sont en fait des migrants dans leur propre pays. Ils vivent en bordure de la ville, dans des quartiers délabrés, les anciens villages urbains. Les précédents habitants ont quitté leurs petites maisons qui, aujourd’hui, sont louées pour pas grand-chose. Ces travailleurs migrants internes y habitent très nombreux dans un espace trop restreint, comme c’est le cas chez nous pour les locataires des marchands de sommeil. Leur nombre est estimé à 100 ou 150 millions sur les 600 millions de citadins. C’est un groupe bel et bien visible, en fait.

À Shenyang, la plupart de ces travailleurs gagnent le salaire minimal de 60 euros par mois. Dans d’autres endroits, c’est peut-être moins. Les migrants internes qui font un travail lourd gagnent plus, 100 euros par mois dans la construction. Dans ce secteur, on voit beaucoup d’heures supplémentaires, il y a également beaucoup de contestations quant à leur paiement. On en parle souvent dans la presse. Ces migrants ne gardent pas grand-chose de leur salaire, mais doivent pourtant encore envoyer de l’argent à leurs familles. Ils vivent et résident souvent sur leur lieu de travail. Par exemple, dans les restaurants et magasins, on voit parfois quelques lits dans un coin, derrière une tenture. Sur les chantiers de construction, il y a des baraquements avec des lits superposés ou des tentes, l’été.

Ces migrants internes peuvent-il faire appel à la sécurité sociale ?

Frank Willems. La situation légale des migrants internes est particulière : officiellement, ils restent domiciliés dans les campagnes d’où ils proviennent. C’est là qu’ils ont tous leurs droits, pas en ville. Mais la sécurité sociale est organisée au niveau urbain, ce sont les municipalités qui gèrent généralement les caisses de sécurité et il est donc malaisé pour les migrants internes de bénéficier de la sécurité sociale car, officiellement, ils sont toujours domiciliés dans leurs campagnes d’origine.

S’ils sont malades, ils doivent donc payer le prix plein à la clinique de la ville. S’ils font venir leur famille, ils doivent envoyer leurs gosses dans une école privée et c’est cher. C’est pourquoi ils organisent souvent leurs propres écoles, qu’ils tentent de gérer de la façon la moins onéreuse possible.

Cela arrive-t-il que des migrants internes soient renvoyés dans les campagnes ?

Frank Willems. Moi-même, je n’ai jamais rien remarqué de tel. Il y a toutefois le phénomène des migrants internes qui retournent chez eux une ou deux fois par an, vers le 1er octobre, par exemple, quand ils ont une semaine de congé, ou lors du nouvel an chinois, quand ils ont également une semaine ou plus, ou encore aux alentours du 1er mai, avec une semaine de vacances aussi.

Nombreux sont ceux qui, alors, retournent chez eux. Parfois, ils ne reviennent plus en ville ou ne reviennent que plus tard, car les transports publics sont alors complètement saturés.

Les migrants internes vivent mieux que dans les campagnes, sinon ils ne viendraient pas. Ils épargnent beaucoup aussi, malgré les problèmes de paiement des heures supplémentaires, voire des salaires. Parfois, dans la construction, ils ne reçoivent leur salaire qu’à la fin d’un projet. Dans les PME, il arrive souvent que le salaire soit également reporté jusqu’au moment où les migrants rentrent chez eux. Cela occasionne des abus de la part d’employeurs qui disent : « Je ne peux pas vous payer maintenant, pas avant l’an prochain. En attendant, voici un acompte. »

Le syndicat chinois

Le syndicat défend-il les droits de ces personnes ?

Frank Willems. Il y a deux ou trois ans, le syndicat a lancé une cellule parmi les migrants internes. Avant cela, ces migrants n’étaient pas affiliés. Aujourd’hui, ils sont déjà 50 millions. On ne sait pas exactement combien de migrants internes il y a, 100, 150 millions peut-être. Donc, entre un tiers et la moitié sont syndiqués, maintenant. Ce chiffre augmente vite : visiblement, ces migrants ont bien compris l’avantage qu’il y avait à se syndiquer.

Et, dans les autres secteurs, qu’en est-il du syndicat ?

Frank Willems. Jusqu’en 2002 environ, le syndicat était davantage un service social qu’une organisation de lutte pour les intérêts des travailleurs.

Ça a changé avec la multiplication des entreprises privées dans les années 90 : presque toutes les petites et moyennes entreprises ont été privatisées et le besoin d’un véritable syndicat s’est considérablement accru. Depuis cinq ans, les statuts ont changé. Aujourd’hui, le syndicat peut négocier les conventions collectives de travail (CCT) et même, au besoin, organiser des mouvements de lutte. C’est d’abord resté théorique mais, progressivement, ils s’y mettent aussi dans la pratique. Le syndicat compte aujourd’hui 150 millions de membres. Avec le soutien du gouvernement, il peut exercer plus de pression sur les entreprises qu’un syndicat belge. C’est pourquoi, dans les entreprises employant beaucoup de monde, on n’en vient pas rapidement à la grève. Les grèves sauvages et les manifestations ont lieu dans les entreprises où il n’y a pas encore de syndicat.

Quelles sont les principales victoires enregistrées par le syndicat ?

Frank Willems. Certains dossiers ont été de véritables symboles. Le plus connu, c’est celui de Wal-Mart : ici, le syndicat est parvenu à créer des cellules syndicales dans la plus grosse chaîne de magasins au monde, une entreprise américaine qui joue un rôle prépondérant dans les exportations chinoises et qui en a profité pour tenter de mettre le gouvernement sous pression. Dans tous les endroits du tiers monde où Wal-Mart est actif, la chaîne est une adversaire acharnée et par principe de toute présence syndicale. La Chine est le seul pays qui soit parvenu à lui imposer un syndicat. C’est devenu désormais un levier face à d’autres entreprises antisyndicales comme Kodak, Kentucky Fried Chicken et, aujourd’hui, face à des entreprises privées chinoises aussi.

Récemment, j’ai lu que Kentucky Fried Chicken, qui est omniprésent en Chine, avait été forcé de concéder une importante augmentation salariale à ses travailleurs temporaires et à ceux qui y travaillent comme étudiants.

Quelle est l’attitude du pouvoir à l’égard du syndicat ?

Frank Willems. Le pouvoir est partisan de la paix sociale et de l’harmonie et dit qu’il n’y a en ce moment, en Chine, aucune contradiction antagoniste entre la classe ouvrière et la classe des capitalistes. En ce moment, nous devons les laisser collaborer au développement et ce développement est la première priorité. Le raisonnement est le suivant : la Chine est encore un pays du tiers monde sous-développé et le développement vers une économie moderne passe avant tout. Le pouvoir essaie de jouer un rôle de médiation en direction des entreprises et il prêche l’harmonie.

Pourtant, cette recherche d’harmonie n’est pas sans limites. Quand l’autre partie rompt l’harmonie, il faut intervenir, de préférence par la « persuasion ».

En cas de manifestations et d’actions, il y a des interventions, surtout par crainte des troubles.

Frank Willems. Des manifestations ont été dispersées et des dirigeants ont été jetés en prison, entre autres, à Shenyang en 2001. À l’époque, des chômeurs étaient mécontents de l’indemnité en cas de fermeture et certains fonctionnaires profitaient des privatisations. À Shenyang, cette corruption a provoqué la mise sur pied de grandes manifestations de plusieurs milliers de personnes. Mais il s’agissait aussi de grandes entreprises.

Le problème a fini par être réglé à l’amiable par les autorités. Le maire et d’autres fonctionnaires ont été démis de leurs fonctions et sévèrement punis pour corruption. Mais, de l’autre côté, quatre dirigeants de grève ont été condamnés à quatre ans de prison. Ils doivent avoir été libérés, aujourd’hui.

Vous-même avez-vous parlé avec des gens du syndicat ou du parti ?

Frank Willems. Sur mon lieu de travail, l’université, je ne vois pas le syndicat. Il doit bien y en avoir un, mais il ne se montre pas publiquement.

Le PCC (Parti communiste chinois) est, lui, bien actif et très visible. Le secrétaire du parti a son bureau près de celui du doyen. J’ai l’impression qu’il a plus à dire que le doyen (c’est d’ailleurs lui qui était doyen avant celui-ci et il a alors été promu au rang de secrétaire de parti).

À la faculté, il y aurait des réunions tous les mois ou tous les deux mois avec des discussions sur la situation de l’université. J’ai demandé un entretien avec le secrétaire du parti et il m’a expliqué la politique du PCC telle qu’elle est exposée dans les publications officielles.

Quand j’ai continué à poser des questions sur des sujets de politique générale, il m’a dit : notre rôle en tant que parti, ici, est de montrer le bon exemple, de travailler plus dur que les autres.

Pour toute l’université, il y a cinq ou six permanents du parti. Le secrétaire de la faculté n’est pas un permanent, il est prof à temps plein et son travail pour le parti vient en sus.

Les permanents s’occupent activement de politique, selon lui. Je ne les ai pas encore rencontrés, mais j’ai rencontré par contre des membres du parti parmi les profs et les étudiants (membres du mouvement des jeunesses communistes). Je n’ai pas eu avec eux des conversations politiques très approfondies. Ils disent généralement qu’ils sont membres du PCC parce qu’ils veulent faire quelque chose de plus pour leur pays. Il est possible que certains soient membres dans l’espoir d’une promotion plus rapide, mais je ne puis donner mon avis à ce propos.

Pour devenir membre de la jeunesse communiste, il faut toutefois être élu par les autres étudiants, les non-membres y compris. Tous les étudiants peuvent établir la présélection des candidats membres.

Que pense et dit le Chinois moyen ?

Frank Willems. J’essaie d’apprendre le chinois mais c’est horriblement difficile. Je ne peux pas très bien parler avec les gens. Sauf avec ceux qui parlent anglais à l’université, ils sont assez nombreux et j’ai donc eu pas mal de conversations malgré tout.

Ce qui surprend vraiment, c’est la confiance en l’avenir. Bien des Chinois sont convaincus que leur pays va se développer, va prendre une place importante dans le monde et que leur vie va s’améliorer.

Mais l’incertitude règne aussi. Dans le temps, les parents investissaient dans l’enseignement sous la devise : « Cela ira mieux pour nos enfants que pour nous. » Mais, en moins de dix ans, l’enseignement supérieur a été multiplié par quatre. Il y en a vraiment beaucoup aujourd’hui qui ont un diplôme universitaire et ce genre de diplôme n’est plus aujourd’hui une garantie de carrière importante. Depuis deux ou trois ans, c’est terminé : il y a beaucoup plus de concurrence, désormais, pour décrocher un bon emploi. On en arrive très vite au fait que les universitaires, comme chez nous, vont devoir se contenter d’un emploi en dessous de leur niveau. J’ai rencontré beaucoup d’étudiants de dernière année qui n’étaient donc pas optimistes et qui se faisaient du mouron pour leur avenir. Aujourd’hui, chez les paysans, on commence aussi à douter de l’excellence de l’idée d’épargner durement pour permettre aux gosses de faire des études supérieures. Je dois dire que, dans mon enquête, je remarque qu’au maximum dix pour cent de mes étudiants sont originaires des campagnes. La grande majorité vient des villes et sont fils de cadres ou d’indépendants. Sans aucun doute, il y a bien chez les étudiants une polarisation sociale. Nombreux sont ceux qui se méfient des hommes politiques. La corruption est un sujet de conversation qui revient sans cesse sur le tapis.

Et que pensent-ils de la politique intérieure ?

Frank Willems. Ils ont presque tous une grande confiance dans le gouvernement national.

Le président et le Premier ministre sont très populaires. Le nouveau gouvernement en place depuis 2002 est plus populaire que le précédent. Partout, on l’entend. L’actuel gouvernement a d’ailleurs corrigé la politique du précédent et a un nouvel objectif : la mise sur pied d’une société harmonieuse, ce qui veut dire que ce n’est plus la croissance qui a la priorité absolue au détriment de tout le reste. On dit : outre la croissance, nous devons également nous soucier des rapports sociaux, des gens à bas revenus, d’un filet protecteur social, de l’environnement, etc.

Ce discours a beaucoup de succès parmi la population. Jusqu’en 2002, on a eu droit à l’économie pure et dure, au chacun pour soi. Il est bon que le gouvernement corrige désormais cette voie. Mais les discussions politiques ne vont généralement guère plus loin.

Y a-t-il un débat sur le socialisme ou le capitalisme, sur la voie qu’emprunte la Chine ?

Frank Willems. Socialisme, capitalisme, la plupart des gens à l’université semblent avoir tendance à considérer tout cela comme étant la même chose.

Ils doivent tous suivre les cours obligatoires de marxisme et ceux-ci ne sont pas adaptés. Les cours se basent sur d’anciens textes et ils n’établissent pas le lien avec le monde actuel ni avec la situation actuelle de la Chine. Il y a deux ans, le PCC a ordonné de réaliser de nouveaux manuels mais, dans la vie quotidienne de l’université, on n’en voit toujours pas les résultats. Le marxisme est une théorie et il est peu utilisable pour eux. Dans la pratique de tous les jours, nous voyons que la Chine est passée à une économie de marché. L’économie de plan a été supprimée et la Chine a privatisé – ou est occupée à le faire – toutes les entreprises, sauf les toutes grosses.

Ils savent que le gouvernement a dit : « À court terme, il vaut mieux qu’on laisse le secteur privé devenir fort. Cela va accroître le rendement et améliorer le développement. »

Si le gouvernement dit quelque chose de ce genre, cela contribue naturellement à la confusion que nous constatons également alors chez les jeunes. À mon avis, idéologiquement, cela soulève un grand risque. Comment peut-on être sûr qu’ils sauront encore dans cent ans que l’intention était de construire le socialisme ? Une telle chose peut aboutir à ce que la société déraille quelque part en raison de la faiblesse idéologique. Ce danger est vraiment réel.

Et la politique internationale, suscite-t-elle un grand intérêt ?

Frank Willems. En comparaison avec ce qui se passait il y a vingt ans, les Chinois ont acquis une grande confiance en eux-mêmes. Ils savent que la Chine figure à nouveau sur la carte et qu’elle va devenir un leader mondial. Il y a vingt ans, ils regardaient encore du côté de l’Amérique, mais cette admiration pour l’Amérique – et pour l’Europe aussi – est passée. Ils sont très fiers d’organiser les jeux Olympiques. Cela doit devenir un point culminant : la Chine va montrer au monde de quoi elle est capable.

Beijing doit devenir une ville modèle en 2008, Shenyang aussi, car il s’y passera également des événements olympiques, une partie de la compétition de football. On construit des stades, une nouvelle ligne de métro. Shenyang-Sud, où doivent se dérouler les compétitions, est également la section la plus moderne de la ville.

Que savent-ils du monde ?

Frank Willems. La TV donne pas mal de nouvelles de l’étranger. Je ne peux pas toujours suivre, je regarde généralement les programmes en anglais. Le niveau des programmes de TV est par ailleurs scandaleusement faible. Plus bas qu’en Europe. Ils ont toutefois des émetteurs très spécialisés. Là, on peut trouver quelque chose de convenable. Les nouvelles étrangères concernent exclusivement les pays, les sujets et les conflits dans lesquels la Chine est directement impliquée ou a des intérêts à défendre. Les voyages des dirigeants, qui sont d’ailleurs bien plus souvent en voyage que les nôtres, sont présentés en détail dans les informations. Ensuite, on donne chaque fois des informations de contexte sur le pays et ses relations avec la Chine. Les programmes généraux avec des explications sur le monde entier, je n’en vois pas tellement. L’Irak est une exception. On en parle, de l’Irak. Si les Chinois peuvent montrer que l’Amérique est bien embourbée là-bas, ils ne vont pas laisser passer l’occasion. À propos de la Palestine, ils restent très distants à nouveau et on en parle rarement dans les infos. Ils ont de bonnes relations, tant avec Israël qu’avec les Palestiniens, mais ils ne veulent provoquer aucune des deux parties. L’antiterrorisme est un sujet très chaud. La Chine occidentale, avec ses minorités turques islamistes et, dans une mesure moindre, iraniennes, connaît beaucoup d’agitation sous forme d’attentats, de mouvements séparatistes clandestins, etc. Cela rend la Chine très sensible à la question du terrorisme et de la lutte pour l’éradiquer. La Chine soutient cette lutte complètement. À ses yeux, l’Afghanistan tombe complètement sous le dénominateur de la lutte contre le terrorisme et la Chine soutient à cent pour cent ce qui s’y passe.

Il est exact que sa frontière occidentale, Xinjiang, n’est pas stable. À propos du Tibet, également, où je suis allé récemment, on n’a pas encore dit le dernier mot. On y rencontre des sentiments hostiles aux Chinois, surtout en raison de ce qui s’est passé durant la Révolution culturelle. Les atteintes à la religion, à l’époque, n’ont absolument pas encore été digérées. Là-bas, malgré tout, le dalaï-lama est encore très populaire. Dans ces deux régions, il peut encore se produire toutes sortes d’événements que les Chinois veulent absolument éviter, d’où leur soutien à l’antiterrorisme.

Ce qui est intéressant, c’est la Corée du Nord. On en a beaucoup parlé quand ce pays a effectué des essais nucléaires. On a été très indigné à ce propos. La Chine est absolument partisane d’une péninsule coréenne sans armes nucléaires. Car elle pense que les armes nucléaires demeurent un prétexte pour les États-Unis – et pour le Japon aussi – d’installer des armes nucléaires ou d’envoyer dans la région des navires de guerre américains. Les Coréens du Nord avaient manifestement effectué des essais nucléaires sans en avertir au préalable la Chine. Les gens du parti avec qui j’en ai discuté ont dit : « Ils nous ont trompés et ils vont avoir les sanctions qu’ils méritent. » Entre-temps, le calme est revenu mais il était clair qu’un conflit sérieux entre la Corée du Nord et la Chine menaçait.

Bien des gens disent : « L’Amérique veut dominer le monde. » D’autres : « Ce ne sera pas si terrible que ça, nous devons quand même coexister amicalement avec eux. » Aujourd’hui, les Chinois ont bien plus peur du Japon. Le passé de guerre n’a pas été digéré et bien des jeunes éprouvent vraiment, par ailleurs, des sentiments antijaponais. Il y a quelques années, à Shenyang, par exemple, on a ouvert un nouveau musée sur l’occupation japonaise de la Mandchourie. Je l’ai visité. Une propagande vraiment antijaponaise, non pas sur les fascistes de la guerre, mais sur le Japon d’aujourd’hui, du genre : « Nous devons faire attention, ils vont revenir. » Et ce, dans un tout nouveau musée. Je trouve cela particulièrement inquiétant.

Et que pensent-ils de l’Europe ?

Frank Willems. Dans la région où je me trouve, l’Europe est la grande inconnue. Ils savent situer l’Allemagne, l’Angleterre, la France, mais quand, par exemple, j’ai demandé à mes étudiants combien de langues on parlait en Europe, j’ai reçu une réponse hésitante : « Quatre ? Cinq ? » Ils connaissent quelques pays. Là-bas, en Mandchourie, il n’y a pas tellement de collaboration avec l’Europe. Ça commence à venir : Michelin et quelques autres. Mais c’est encore récent. On ne voit pas d’étrangers non plus en ville, sauf quelques Coréens. Ceux-ci constituent là une importante minorité ethnique. Il y a des quartiers coréens à Shenyang avec des inscriptions en coréen. Là, on ne peut faire la distinction entre les citoyens coréens et les Coréens chinois. En outre, ce ne sont pratiquement pas des étrangers, partout où l’on va, on est donc seul. On vit donc vraiment là dans des conditions chinoises, car il n’y a pas d’équipements spéciaux prévus pour les étrangers. C’est ce qui fait qu’il est particulièrement intéressant d’y habiter. Mieux qu’à Beijing ou à Shanghai, où beaucoup de choses tiennent compte de la présence des étrangers. À Shenyang, nous vivons la véritable vie chinoise.

La Chine est-elle capitaliste, socialiste ou autre chose encore ?

Nos médias présentent la Chine comme un pays capitaliste. Qu’en pensez-vous ?

Frank Willems. Je ne pense pas que la Chine d’aujourd’hui soit capitaliste. Le parti communiste est au pouvoir, toutes les grandes entreprises importantes appartiennent à l’État, qui dispose donc encore des moyens de corriger le cours de l’économie dans la direction voulue par les communistes. D’ailleurs, c’est cette main puissante de l’État qui explique aussi le succès économique de la Chine.

Le pays est socialiste, alors ?

Frank Willems. Si vous parlez de socialisme classique, comme nous l’avons connu en URSS et en Europe de l’Est, la Chine n’est pas socialiste. Les entreprises d’État représentent aujourd’hui tout au plus un tiers de l’économie. L’économie planifiée a été officiellement supprimée. Il reste cependant toute une kyrielle d’interventions de l’État, mais il ne s’agit pas de ‘plan’. Ils parlent même de ‘socialisme à la chinoise’, parce que c’est quelque chose qui n’a encore jamais existé. Ils parlent également de ‘première phase du socialisme’.

Leur raisonnement est le suivant : « Nous sommes à la traîne du monde développé. Nous sommes prêts, dans une première phase, à mettre de côté une partie de nos principes au profit d’un développement économique rapide. Nous cédons jusqu’à un certain niveau l’économie à des entreprises privées, mais pas toute l’économie. » La réorientation de 2002 était la toute première correction apportée à cette politique. Mais la ligne maîtresse de l’ économie de marché n’est pas non plus remise en question par le nouveau gouvernement.

Eux-mêmes disent que tout cela n’est que temporaire : une première phase, donc. Mais qui, à leurs yeux, durera au moins cent ans. Il se pourrait bien que, chemin faisant, le parti communiste oublie le socialisme ou que la nouvelle bourgeoisie boute les communistes hors du pouvoir.

Il y a des risques qui font qu’une évolution vers le socialisme est loin d’être sûre.

J’ai déjà parlé de la faiblesse idéologique. Les gens ne savent plus très bien à quoi ils sont occupés. Depuis deux ans, ils essaient d’y remédier par une étude renouvelée et rénovée du marxisme. Ils essaient de concevoir théoriquement la situation actuelle. Est-ce suffisant ? Je n’en sais rien.

Pourriez-vous dire que, depuis cette réorientation de 2002, la Chine opte pour la voie de l’État providence tel que l’a défendu la social-démocratie après la Seconde Guerre mondiale ?

Frank Willems. Nombre de mesures que les Chinois ont prises depuis 2002 ressemblent en effet à la politique de la social-démocratie après la seconde Guerre mondiale. Mais la différence fondamentale est toutefois qu’en Chine, le PCC tient fermement le pouvoir en main. Les social-démocrates européens voulaient mener des réformes sociales dans une société où c’étaient les capitalistes qui avaient le pouvoir.

Les défis de l’avenir

Comment voyez-vous l’évolution politique du Parti communiste chinois dans un proche avenir ?

Frank Willems. D’importants capitalistes ont déjà été admis au sein du PCC. C’est une arme à double tranchant : sans aucun doute cela contribue à faire en sorte que les capitalistes ne fondent pas leur propre parti et il est certain qu’on peut mieux les contrôler une fois qu’ils sont au sein du parti communiste.

Par ailleurs, ils constituent aussi, sans aucun doute, un soutien important pour ceux qui, au sein du PCC, veulent passer depuis belle lurette au capitalisme. Personne ne peut prévoir l’évolution dans le futur de cette contradiction. En septembre, il va y avoir un congrès. D’importants points de discussion, sujets à controverse, ne figurent pas à l’agenda, pour autant que je sache. Lors du précédent congrès, toutes les décisions prises étaient d’importants sujets de controverse. Cette année, il semble bien que la session n’aura rien d’historique. Toutefois, un groupe d’anciens cadres pensionnés du parti a sorti un manifeste dans lequel il est dit que le PCC a dévié beaucoup trop vers la droite, qu’il y a trop de privatisations, que l’on ne peut tolérer de capitalistes au sein du parti, etc. Après quelques jours, ce manifeste a déjà été retiré de la circulation. Un autre manifeste, un peu plus tôt, était venu de l’ancien secrétaire de Zhao Ziyang, le dirigeant du parti qui, en 1989, avait été déboulonné en raison de sa ligne droitière. Ce secrétaire de Zhao a été en prison mais, aujourd’hui, il est libre et, manifestement, il est à nouveau politiquement actif. Dans son manifeste, on peut lire que le parti, ou plutôt la Chine, « doit introduire la démocratie » d’urgence. Cet homme n’est plus membre du parti, mais je pense qu’il pourrait toutefois représenter certaines tendances au sein du parti même.

À quels problèmes l’économie chinoise est-elle ou pourrait-elle être confrontée ?

Frank Willems. Si la Chine se retrouve dans une crise économique, il s’ensuivra immédiatement des conséquences politiques. Les risques principaux ici ressortent de l’intégration à l’économie capitaliste mondiale. À l’époque de la crise asiatique des années 90, la Chine est encore parvenue à s’isoler et à tenir la crise hors de chez elle. Aujourd’hui, la Chine est à ce point intégrée que ça ne marchera plus en cas de nouvelle crise. Importations et exportations représentent environ la moitié du PNB, donc si elles tombent à l’arrêt, les conséquences vont se faire sentir directement.

L’extension du marché intérieur sera alors insuffisante pour en compenser les effets.

Le pays possède pour 1200 milliards de dollars de réserves en devises étrangères (surtout en dollars). Si cette monnaie reçoit un sale coup, la Chine sera la première perdante. Sur papier, elle va se retrouver beaucoup plus pauvre d’un seul coup. Elle a depuis longtemps investi dans des certificats du trésor aux États-Unis mais sans doute n’a-t-elle pas jugé bon d’encore soutenir directement le gouvernement américain. Pour diversifier, elle participe maintenant à un énorme fonds américain d’investissement. Elle refile désormais son argent aux tout grands capitalistes américains au lieu de le donner au gouvernement. Ce sont des choses qui ne vont pas et qui comportent pas mal de risques. En cas de krach boursier, l’État chinois sera l’un des grands perdants. Via son investissement dans ce fonds, il a d’ailleurs perdu des milliards de dollars lors de ces dernières semaines.

Et les défis en matière d’environnement et de consommation d’énergie ?

Frank Willems. La Chine a trop peu d’énergie. Le développement y concerne surtout l’industrie lourde, grande consommatrice d’énergie et, en plus, particulièrement polluante. Le gouvernement, les politiques sont très conscients de la nécessité d’intervenir radicalement dans tout ce domaine. La population ne s’en rend pas encore compte au même point. Dans le temps, on disait : « Attendons que l’Occident arrive avec ses belles technologies et, après cela, nous les reprendrons à notre compte. » C’est ce qu’ils font aussi, d’ailleurs : cellules photoélectriques, turbines éoliennes, etc. La Belgique va y investir dans le traitement des immondices et l’Amérique dans la transformation propre de la houille. Mais la conscience grandit de ce que la Chine et l’Inde influencent tellement l’énergie et la pollution de la planète qu’elles-mêmes doivent jouer un rôle de pionnier en la matière.

Elles vont devoir développer elles-mêmes des technologies de haute valeur contre la pollution et pour la durabilité de l’énergie. Autrement, elles-mêmes et le monde courent à leur perte.

Officiellement, par la voie diplomatique, on dit encore aujourd’hui : « Nous ne devons pas encore en faire autant, car ce sont toujours l’Américain et l’Européen moyens qui consomment et polluent le plus, après tout. Commencez donc de votre côté ! » En fait, la Chine se rend compte qu’elle ne peut se permettre d’attendre. Le problème, c’est que, sur le plan technologique, elle a toujours entre vingt et trente ans de retard.

Des défis à suffisance, mais voyez-vous aussi des points forts ?

Frank Willems. Naturellement, si on fait une fixation sur les problèmes, il est impossible d’expliquer cette croissance époustouflante.

Le gouvernement chinois est un facteur puissant. Chaque fois que se pose un problème, il y a des experts occidentaux pour prévoir la catastrophe : la crise asiatique, l’arriération des paysans, le chômage dû à la modernisation des entreprises d’État, les différences régionales, le SRAS, le sida, la peste aviaire et la langue bleue des cochons, pour n’en citer que quelques-unes. Jusqu’à présent, le gouvernement chinois a su garder sans faille le contrôle sur tous ces défis.

Le pays est dirigé par des professionnels, il y a une continuité dans la gestion qui rend possible une vision à long terme. Le Parti communiste chinois est en mesure de diriger le pays en fonction de ce qu’il considère comme étant les intérêts du peuple, sans tenir compte des puissantes entreprises privées lorsque celles-ci vont à l’encontre de l’intérêt général.

La stratégie est définie de façon pragmatique selon le principe de Deng : « Traverser la rivière en allant de pierre en pierre », c’est-à-dire tester les choses à échelle réduite, puis généraliser ce qui fonctionne correctement et corriger quand les problèmes apparaissent clairement. Pour nous, Occidentaux, il semble manquer une base théorique mais, jusqu’à présent, ça marche.

Et il y a enfin la dynamique de la population et sa foi en un meilleur avenir. Et elle est derrière le gouvernement tant que les choses fonctionnent bien. En Occident, on écrit et parle beaucoup plus de la démocratie en Chine que sur place.