Le raciste Luc Ferry et le « clash civilisationnel désiré »

Luc Ferry est un philosophe. Et tout ce qu’il dit prend aussitôt le goût et l’ampleur d’une pensée profonde hautement philosophique. Quand le sieur Ferry s’exprime, ce sont toutes les mannes des plus grands penseurs qui sont invoquées.


Ainsi peut-il déclarer « philosophiquement » sur LCI que les musulmans ont un rapport banal à la mort (de l’Autre s’entend), ontologiquement différent du nôtre (« nous » = les Occidentaux bien sûr) ; et, à l’appui de cette affirmation, il évoque et invoque un ami tunisien (« donc » musulman) qui lui aurait déclaré quelque chose comme : « Tu sais, nous on a l’habitude d’égorger, avec tous les moutons qu’on tue ; égorger, ça ne nous fait rien… »

Cet ami tunisien est la touche ethnique du propos qui est censée apporter une dimension de subjectivité qui objective dans le même mouvement les commentaires de Luc Ferry ; en effet, cet ami, puisqu’on le suppose musulman, ne peut donc être soupçonné d’amalgames, de raccourcis ou de racisme contre sa propre religion. CQFD…



Tristes tropismes

Que dire face à ce salmigondis de propos « philosophiques » ? Rappelez d’abord que l’abattage traditionnel des animaux en terre d’islam prend sa source dans la tradition abrahamique et mosaïque (commune au christianisme et au judaïsme). Luc Ferry ignore-t-il, dans sa grande sagesse, que l’islam se réfère explicitement au sacrifice d’Abraham commémoré par l’Aïd-el-Kebir et que le rituel d’abattage musulman est identique au rituel juif prescrit à Moïse (Deutéronome, chapitre XII, verset 16 : « Seulement le sang, vous ne devrez pas le manger. Tu le verseras à terre comme de l’eau » ?

Ce genre de raisonnement court, d’autres, en leur temps, l’ont tenu : faut-il rappeler que, dans les délires antisémites, les rabbins étaient accusés de sacrifier ou d’égorger des nouveaux-nés chrétiens pour fabriquer avec leur sang le pain azyme nécessaire à Pessah (La Pâque juive commémorant la sortie d’Egypte). Eh oui, eux aussi étaient censés ne pas faire de grande différence entre un être humain et un mouton… Myopie religieuse, quand tu nous tiens !

On peut encore rappeler, en ces temps de commémoration de la bataille sanglante, inutile et monstrueuse de Verdun, les « profondes pensées » tenus par un autre philosophe, Henri Bergson, en août 1914 : « La lutte engagée contre l’Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la Barbarie » [1 ].
Déjà l’argument de « la civilisation » et des « barbares », le « eux contre nous » à l’origine de tant de guerres…

C’est la même ratiocination qui se développe en Europe aujourd’hui contre les « barbares mahométans ». Ceux-ci menaceraient de l’extérieur et de l’intérieur la « civilisation judéo-chrétienne » (dixit Max Gallo), ou plus récemment encore « les valeurs de la République » (dixit Philippe Val). Ces mêmes « valeurs républicaines », d’ailleurs, qui en leur temps ont poussé un autre Ferry (Jules, cette fois-ci) à favoriser la conquête et l’occupation de pays supposés inférieurs car déjà férocement égorgeurs (mais ça devait être moins gênant à l’époque…).

Paul Nizan, en son temps, dénonçait dans les années 30 la bêtise et la veulerie de la presse et des intellectuels « chiens de garde », les deux étroitement liés : « La guerre devenue Idée, l’objet même de guerre disparaît (…). Non point un jeu sanglant au profit des fabricants d’armes mais une croisade philosophique, mais une bataille d’esprits » [2 ].

Chronique d’un clash civilisationnel désiré

Luc Ferry, comme tant d’autres, « pro"F"étise » du haut d’une prétendue chaire en philosophie appliquée. Et on assiste, depuis quelques temps, à la vaticination d’un choc des religions. Une guerre des monothéismes révélés entre la « civilisation judéo-chrétienne » et l’Islam se profilerait insidieusement.

On pythonise, dans les vapeurs médiatiques, une pseudo-incompatibilité atavique et culturelle de l’islam avec les autres religions.

Pourtant, car encore une fois les faits sont têtus, les Juifs ont été pendant 2000 ans rejetés et persécutés par cette « civilisation chrétienne » pour ces mêmes raisons d’incompatibilité supposée, jusqu’à l’horreur de l’Holocauste… Pourtant les musulmans se réclament des « Gens du Livre » (ce mot désigne la Bible) et reconnaissent les prophètes juifs comme les prophètes chrétiens…

Pourtant les mots utilisée dans cette nouvelle islamophobie rappellent étrangement le champ lexical utilisé dans l’antisémitisme des années 30. Les "rats" musulmans d’Oriana Fallaci font ainsi douloureusement écho au film de propagande nazi, le "Juif Suss" dans lequel se superposait aux visages de supposés Juifs des rats grouillants . De même, le journal de Goebbels, édité récemment, fait souvent référence à une "racaille juive" dont il voulait "nettoyer" l’Allemagne nazie ; son champ lexical y est totalement prophylactique, hygiéniste…

Il faut se rappeler que la théorie fumeuse de Samuel Huntington, proche des néo-conservateurs, sur le « clash des civilisations » n’a été formulée que pour permettre aux Etats-Unis de se créer un ennemi après la chute du bloc communiste. En effet, c’est une constante dans les relations internationales, l’Empire, quelqu’il soit, a besoin de la figure de l’Ennemi pour justifier son emprise, l’extension militaire et le tribut impérial qui l’accompagnent.

Ainsi à travers l’Histoire, les Médo-Perses se sont opposés à l’Empire babylonien, Athènes à Sparte, Rome à Carthage, la France à l’Angleterre ou à l ’Allemagne, les Etats-Unis à l’URSS, etc. D’ailleurs après la chute du bloc communiste, Arbatov, conseiller de Gorbatchev avait déclaré : « Nous allons vous rendre le pire des services : nous allons vous priver d’un ennemi utile ».

Les think-tanks et autres « spécialistes » ont eu tôt fait de remédier à ce vide stratégique angoissant en érigeant la menace « islamiste » comme le nouvel ennemi total. Commode menace mondiale, a-territoriale, sans centre politique effectif, ce qui permet ainsi de moduler et d’étendre à l’infini les points possibles d’intervention et de main-mise de l’Empire.

Cette théorie est auto-réalisatrice : il s’agit de créer concrètement les conditions de son existence effective. Cette théorie n’est pas conclusive, elle est inaugurale. Elle crée les conditions de sa propre existence et de sa propre justification dans un mouvement continu.

Et c’est là que sont nécessaires les médias, les penseurs, les philosophes…les « idiots utiles » ou « mouche du coche » d’une géopolitique d’un clash civilisationnel programmé. Yves Lacoste, géographe, disait que « La géographie, ça sert avant tout à faire la guerre ». Et la « philosophie médiatique », ça sert à quoi ?

[1 ] Cité in Mélanges. Durée et simultanéité. Correspondance, Henri Bergson (préface de André Robinet), éd. PUF, 1972.

[2 ] « Paul Nizan, intellectuel et polémiste », décembre 2005, Le Monde Diplomatique.