Le pire reste à venir

Il y a quelques semaines, j’ai publié un courriel que m’avait envoyé un banquier dégoûté de ce qu’il observe dans sa pratique.

Ce week-end, j’ai reçu un nouveau message de sa part, qu’il m’a également autorisé à publier. Un autre cri d’alarme.

Hélas, personne n’écoute.

New York Times du 30 novembre 2008

Actuellement, nous renflouons les banques parce qu’elles ont adopté des pratiques cupides et trompeuses en matière de prêts hypothécaires. Il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg. Désolé d’avoir à le dire, mais le pire reste à venir.

Des licenciements par dizaines de milliers sont annoncés dans tous les Etats-Unis. A mesure que les gens perdront leur emploi, ils ne paieront plus les factures de leurs cartes de crédit. Et les banques reviendront, la main tendue, pour qu’on leur fasse l’aumône, une fois de plus.

Je viens de recevoir un catalogue de Casual Living, dont la première page affichait en gros caractères : « ACHETEZ MAINTENANT, NE PAYEZ RIEN ». En dessous, il était précisé, en nettement plus petit : (avant avril). Voilà exactement l’alléluia qu’on nous chante sur tous les marchés du crédit depuis plus de 10 ans. Les banques agitent une carotte devant les consommateurs, les embobinent et les poussent à s’endetter de plus en plus. Dans ce dessein, ils sélectionnent, par l’intermédiaire d’agences de crédit, les destinataires auxquels ils vont envoyer par mail des offres de financements alléchantes, parfois à des taux proches de 0 %. Ces offres sont basées sur le score de crédit, [un nombre obtenu à partir de quelques informations financières concernant le demandeur, NDT] et non sur la capacité de remboursement. Or, même si ce score est élevé, la capacité de remboursement n’est nullement garantie.

Au cours de ma carrière, j’ai vu des milliers de personnes dont le montant du crédit de leur carte dépassait leur salaire annuel. Certains croulent sous les charges. D’autres adoptent une attitude fiscalement responsable et n’ont que de petites dettes en souffrance.

Ma fille, une collégienne de 21 ans, reçoit sans cesse des offres pré accordées, alors qu’elle n’est absolument pas en mesure de rembourser quelque dette que ce soit. Nous savons tous comment on en arrive à cumuler les crédits. Tant que les clients effectuent les paiements minimums en temps voulu, les banques, dont la stupidité n’a pas de limite, augmentent les lignes de crédit. D’abord fixée à 1000 dollars, celle de ma fille est passée à 4400 dollars au cours des deux dernières années, sans qu’elle n’ait eu d’augmentation de revenu lui permettant d’assumer cette charge. Les banques effectuent l’augmentation sans consulter le client, sans que celui-ci ne la demande. Elles forcent la main des consommateurs, appliquent des taux d’intérêt supérieurs à ceux de la “mob”, augmentent les lignes de crédit sans avoir reçu de demande ni de consentement de la part des clients, qu’elles embobinent pour qu’ils multiplient les emprunts. Et l’on peut être sûr qu’elles feront mine d’être surprises si elles ne sont pas remboursées. Quelle honte !

Laissez-moi vous décrire, en tant que banquier, les fautes que nous commettons lorsqu’on nous demande une carte de crédit. Premièrement : nous ne vérifions pas le revenu. Nous faisons absolument fi du premier « C » de crédit, c’est-à-dire la capacité de remboursement, comme nous en avons fait fi pour approuver les « subprimes ». Nous commençons par demander le revenu du ménage — comme si d’autres membres du ménage pouvaient être tenus pour responsables de la dette. De toute manière, puisque nous n’exigeons aucune attestation de revenu, le client peut mettre ce que bon lui semble.

Ensuite, nous demandons si le client est propriétaire ou locataire de son logement, et combien il paie mensuellement. Si son nom n’est pas sur l’hypothèque immobilière, il peut indiquer zéro. Si son loyer est de 1000 dollars, il peut indiquer 500. (Il y a des années, nous demandions une copie du bail pour vérifier le montant.)

Enfin, nous ne demandons pas quelle ligne de crédit le client souhaite obtenir. De toute manière, aucune rubrique n’est prévue pour cette information dans le système. En bref, nous introduisons des informations non vérifiées dans un ordinateur stupide qui nous indique le score de crédit de la personne et lui accorde le montant le plus élevé auquel ce score et le revenu (sic !) donnent droit.

Récemment, une cliente m’a adressé une demande de carte de crédit. Elle est femme au foyer et n’a pas de revenu personnel. La maison qu’elle habite est au nom de son mari. Elle aurait souhaité 3000 dollars, pour couvrir diverses dépenses et disposer de sa propre carte. Revenu du ménage introduit dans le système : 150 000 dollars; remboursement de la dette hypothécaire-loyer : zéro, alors qu’en réalité, son mari paie 7000 dollars par mois (qu’il a obtenus par un prêt concédé sans vérification de revenu). Elle a obtenu un bon score de crédit, mais une limite a été fixée, en raison du fait qu’elle n’était établie aux Etats-Unis que depuis trois ans. Le système lui a accordé une ligne de crédit de 26 000 dollars!

Il faut que cela cesse. Les gens vont sentir leur douleur ces prochaines années. Les banques devraient changer d’attitude sans tarder pour empêcher que la situation n’empire. Demain, il sera déjà trop tard.

En 2003, le Congrès a adopté le Fair and Accurate Credit Transactions Act, une loi appliquée au moyen de réglementations édictées par la Commission fédérale de commerce, en consultation avec les banques et les établissements de crédit. En vertu de cette loi, les demandes de cartes de crédit ou d’assurance devront toutes contenir des indications sur les offres sélectionnées, que nous connaissons tous. Il s’agit des dizaines d’offres non sollicitées de cartes de crédit que nous recevons habituellement par mail. La loi prévoit que les consommateurs peuvent appeler un numéro 800 pour refuser (opt out) de recevoir des offres sélectionnées.

A mon avis, le Congrès a fait les choses à l’envers. Peut-être pourrait-il amender la loi, qui devrait plutôt exiger un accord préalable du consommateur (opt in) pour que des offres de carte de crédit puissent lui être envoyées. Ainsi, personne ne recevrait d’offres sans en avoir fait la demande. Dans ce cas, le consommateur devrait avoir la possibilité d’appeler un numéro 800 pour accepter de son plein gré de recevoir des offres, s’il a besoin d’une carte. Il pourrait aussi en commander une en ligne ou se rendre en personne à la banque locale. Pour avoir une idée des meilleures cartes de crédit offertes au niveau national, on peut consulter bankrate.com, un site extrêmement utile pour les consommateurs.

Autres avantages:

(1) Le message selon lequel le crédit est gratuit serait moins diffusé, ce qui limiterait peut-être l’accumulation irresponsable de lignes de crédit.

(2) Les banques seraient contraintes d’appliquer des taux plus compétitifs. Les consommateurs vont très bientôt avoir besoin d’une pause. Souvent supérieurs à 22%, les taux d’intérêts appliqués relèvent du vol organisé.

(3) Supprimer les courriers postaux massifs sauverait des milliers d’arbres.

Ces derniers mois, j’ai passé en revue le rapport annuel de nombreuses banques, sans y trouver une seule allusion à l’augmentation des défauts de paiement. Si le Congrès n’intervient pas immédiatement, les banquiers referont bientôt leur tête d’enterrement, et ils reviendront pleurer devant le Senate Banking Committee [superviseur des banques et institutions financières, NDT] pour que leurs caisses soient renflouées une fois de plus avec l’argent du contribuable.

C’est triste, mais c’est comme ça.

Traduction Investig’Action