Le gouvernement ne sait pas combien il a prêté aux banques !

Depuis la crise financière de 2008, les pouvoirs publics ont tout fait pour éviter la même situation que la crise de 1929 en prêtant des milliards d’euros aux banques. Quels ont été les véritables causes de la crise financière ? Devons-nous encore craindre le pire ? Existe-t-il une alternative à la politique actuelle ? L’avis de Xavier Dupret, chercheur au Gresea et auteur d’une brochure sur la question. « Banques made in Belgium » que vous pouvez commander au prix de 2 euros à gresea at skynet.be

 


 

Fortis, KBC, Dexia et Ethias ont traversé une grave crise à partir de 2008. Peut-on établir des traits communs de ces différents cas ?

Xavier Dupret. Dans tous ces cas de figures, on retrouve effectivement un élément commun : les stratégies spéculatives à très haut risque. 

Dexia a assuré des spéculateurs sur le marché des subprimes aux Etats-Unis via sa filiale d’assurance FSA, qui doit couvrir les éventuelles pertes des spéculateurs. Lorsqu’arrive la crise immobilière aux Etats-Unis, Dexia se trouve en situation de pompier involontaire, ce qui va lui coûter très cher. 

Prenons Ethias. Le fait d’être un assureur mutualiste, ça ne l’a pas empêché de recourir à des produits spéculatifs pour garantir un taux d’intérêt élevé à son produit phare, le compte « First ». Pour le financer, ils ont dû surélever la part en actions de leurs actifs. 

Dans le cas de Fortis, il y a la présence d’actifs dit toxiques, liés aux subprimes, mais on trouve également une stratégie d’internationalisation avec l’achat de la banque néerlandaise ABN Amro. Fortis se retrouve ainsi avec cette facture à payer alors que, au même moment, ses actifs sont dévalués à cause de la crise des subprimes

Finalement pour KBC, même logique spéculative : ce qui va handicaper la banque, ce sont les résultats des actifs liés à l’immobilier américain (subprimes). 

Autre élément commun : toutes ont joué la carte de l’aide des pouvoirs publics, en affirmant : « Si on tombe, tout s’effondre, nous sommes la Belgique. »

 

 

Depuis, le système bancaire a-t-il fondamentalement changé?

 

Xavier Dupret. Non. Voyez les débats sur les bonus, qui sont une véritable incitation à la prise de risque. Aujourd’hui, un trader touche de la banque, en plus de son salaire une rémunération variable. Donc, plus le bonus est élevé, plus il va être incité à prendre des risques. 

Le rôle des paradis fiscaux a également très peu changé. La seule chose qui a changé dans le monde bancaire, c’est la stratégie d’investissement. Aujourd’hui, les banques ne sont plus intéressées par les obligations des États très endettés du Nord. Ils préfèrent les obligations des pays émergents, les matières premières, les denrées alimentaires. En gros, ils ne retirent aucune leçon de cette crise.

 

Les banques belges présentent-elles encore des risques de défaillance ? Qu’est-ce qui pourrait déclencher une nouvelle crise ?

Xavier Dupret. Bien entendu, les banques feront encore de nouvelles pertes et il y a aura d’autres crises financières. On parle déjà des problèmes liés à une éventuelle chute des matières premières. A mon avis, le risque le plus immédiat va concerner la question des dettes publiques. 

Si, demain, la Grèce ne peut plus rembourser sa dette, il est clair que nos banques vont perdre de l’argent. Elles ne pourront plus jamais revendre les titres liés à la dette grecque sur le marché. Donc, elles auront en caisse des titres qui valent zéro, puisque plus personne n’en veut. On aura alors un souci majeur avec nos banques. 

Et il n’y a pas que la Grèce. Il y a toutes les dettes dites périphériques, c’est-à-dire accordées au Portugal, à l’Irlande, à l’Espagne, aux pays d’Europe de l’Est…  Les banques belges sont mal car elles détiennent pour 91 milliards d’euros de titres liés aux dettes périphériques.


Et, concernant la dette publique belge, où en est la situation ?

Xavier Dupret. La dette publique belge, c’est différent. Car à côté de cette dette, les ménages belges détiennent une épargne importante. Une banque comme Dexia pourrait théoriquement financer la dette publique belge par l’épargne des ménages. Seulement, c’est rendu impossible par l’internationalisation des flux de capitaux. La Belgique, qui est un pays très solvable, se trouve ainsi prisonnière de décisions prises ailleurs. 

Vous affirmez que les contribuables belges pourraient devoir débourser de l’argent, à l’avenir, au profit des actionnaires de Fortis holding, devenu Ageas. Dans quel cas ?

Xavier Dupret. L’État belge a accordé à Ageas une option sur les titres qu’il détient dans BNP Paribas. L’option pourrait être activée entre le 10 octobre 2010 et 10 octobre 2016. Si, dans ces dates là, le cours de l’action de BNP Paribas atteint 66,66 euros, la plus-value est intégralement versée sur les comptes de l’État. En revanche, si on dépasse ce cours-là, par exemple si on atteint 70 euros, la différence entre 70 et 66,6 devra être versée aux anciens actionnaires de Fortis holding. Donc, l’État est encore potentiellement redevable de quelque chose aux actionnaires de Fortis. 

Ça prouve clairement qu’en fait, le règne de l’actionnaire privé sur l’État ne s’est pas éteint. On leur a laissé une porte de sortie assez confortable. Cette situation permet de contrer l’idée selon laquelle il s’agit d’un investissement bénéficiant entièrement à l’État. 

 

Vous indiquez qu’Ethias surestime ses résultats réels. Comment ?

Xavier Dupret. Ethias est un actionnaire de Dexia. Et entre octobre 2008, moment où Ethias a acheté de nouvelles actions Dexia pour sauver la banque, et aujourd’hui, le titre a encore chuté. Lorsque la direction d’Ethias dit « Nous faisons du profit, nous sommes une entreprise saine », il y a pas de soucis. Mais, en même temps, il serait logique d’acter dans le bilan la perte de valeur des titres Dexia.  Ce qu’Ethias n’a pas fait. On peut donc parler de surestimation des résultats réels.

 

 

Vous écrivez par ailleurs que certaines aides publiques sont secret d’État. Expliquez-nous. 

Xavier Dupret. Il est possible pour une banque centrale d’aider les banques de son pays parce qu’elles ont des problèmes de liquidité et de leur apporter des liquidités de secours pour rembourser les prêts qu’elles ont contractés auprès d’autres banques. 

En Belgique, dans le cadre de l’Assistance des liquidités d’urgences (ELA), la Banque nationale (BNB) a bel et bien aidé certaines banques, mais un rapport de la Cour des comptes indique que « vu le caractère strictement confidentiel de ces opérations, la BNB n’est pas tenue d’informer l’administration de la Trésorerie des fournitures de liquidités d’urgence. »

 

Donc, même le gouvernement n’est pas censé être au courant ?

Xavier Dupret. En effet. Pourtant tout ça a représenté énormément d’argent et je crois bien que dans le cas de Fortis, on a pu retrouver une partie de ce qui avait été versé au titre de la ELA : 54 milliards d’euros. Ce qu’on devrait savoir, c’est combien a coûté à l’État la mise en œuvre totale de l’ELA en Belgique. 

 

Est-ce intéressant pour les banques, aujourd’hui, d’acheter la dette des États ?

Xavier Dupret. Les banques sont de moins en moins incitées à acheter de la dette des États développés. Les banques veulent emprunter à 1 % à la Banque centrale européenne et placer leur argent sur des marchés financiers qui rapportent. Or, aujourd’hui, on ne peut pas dire que les finances publiques sont florissantes dans les États industrialisés. Et on ne sait pas si, demain, la dette de certains pays de l’Union européenne ne sera pas annulée ou au moins sérieusement restructurée, ce qui pourrait faire voler l’éclat de la zone euro. 

 

Vous évoquez un « État Bancontact ». Vous pensez que les aides de l’État belge aux banques pèsent lourdement dans la dégradation des finances publiques ? 

Xavier Dupret. Certains affirment que les aides aux banques sont marginales pour les finances publiques, par rapport à la diminution de l’activité économique. Certes, avec la crise, l’État perçoit moins de recettes – puisqu’on produit moins et qu’on consomme moins, ce qui réduit la TVA et les impôts – et, en même temps, le chômage augmente, ce qui accroît les dépenses publiques. Ce sont bien des réalités. Mais ne sous-estimons pas l’impact de l’aide aux banques. On a tout de même sorti 21 milliards d’euros de capital. Et, aujourd'hui, les rentrées financières enregistrées à partir de ce capital sont modestes.

 

Justement, combien de dividendes l’État a-t-il touché depuis 2008 sur le capital injecté dans Fortis, Dexia, KBC et Ethias ?

Xavier Dupret. En brut, les banques remboursent 1,8 milliard par an depuis 2008. Mais il faut tenir compte d’une dette de 20 milliards à rembourser sur vingt ans. Il faut aussi payer les intérêts. Donc, en 2010, on est à un rendement net de 300 millions d’euros. Nous faisons donc face à une situation moins sympathique que ce qu’on nous présente. 

En plus, l’État est un investisseur sympa. Il a fourni des capitaux à KBC et n’a aucun pouvoir décisionnel dans le conseil d’administration. 

Mais il y a une autre partie, pour moi la plus importante : ce sont les garanties que l’Etat a accordées aux banques. Si l’une d’elles ne rembourse pas une autre banque, l’État en est garant et devra payer cette somme. Cela dit, jusqu’ici, ces garanties n’ont jamais fait l’objet d’un déboursement de la part de l’État. Donc ces garanties rapportent actuellement de l’argent à l’État, puisque les banques doivent rémunérer cette garantie. 

 

Vous critiquez la gestion de la crise bancaire par l’État. Est-il possible de faire autrement ?

Xavier Dupret. Le gros problème, c’est qu’on a socialisé les pertes des banques. Ce qu’il faudrait, c’est nationaliser le crédit et l’épargne pour éviter les effets de contagion des segments spéculatifs de l'activité bancaire. Ainsi, on doit scinder les banques. Une banque « universelle », aux mains du public, qui collecte de l’épargne et accorde les crédits aux ménages et aux entreprises. Et la banque d’affaires, celle qui spécule et qui prend des risques pour l’actionnaire, celle-là doit rester privée. 


Source: PTB Solidaire



Xavier Dupret, chercheur au Gresea et auteur d’une brochure sur la question. « Banques made in Belgium » que vous pouvez commander au prix de 2 euros à gresea at skynet.be