Négociations en Colombie : Espoirs et craintes d’un peuple avide de changements

La Colombie vit en situation de guerre civile ininterrompue depuis 1948. Les FARC, la plus grande guérilla du pays, se bat contre le gouvernement colombien depuis bientôt 50 ans entre autres pour une répartition plus équitable des terres agricoles. Dans un conflit qui s’éternise, les négociations de paix entre les deux parties sont une possibilité inédite de mettre fin à la guerre et de fixer les bases d’une nouvelle Colombie.

 



 

 

L’état des lieux


 

Lors de l’ouverture des négociations à Oslo, le panorama de la Colombie dressé par Iván Márquez, le chef de la délégation des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), ne laissait planer aucun doute : la situation du pays est catastrophique et nécessite des changements en profondeur (Márquez). Sur 46 millions d’habitants que compte le pays, quasiment 6 millions de paysans ont été contraints de quitter leur terre à cause du conflit armé. 70% des Colombiens sont pauvres et 12 millions d’entre eux vivent dans l’indigence. La Colombie est un des pays les plus inégalitaires du monde. Cette inégalité s’accroit encore davantage si l’on se focalise sur les campagnes. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant. 0,4% des propriétaires possèdent 61,2% des terres cultivables et 8 millions d’hectares [80.000 km², soit plus de 2,5 fois le territoire de la Belgique] ont été acquis par les latifundistes et les multinationales grâce à la dépossession systématique et criminelle des petits paysans, organisée par les paramilitaires.

 


Si on analyse la répartition et la destination des sols en Colombie, on s’aperçoit que sur les 114 millions d’Ha que comptent le territoire, 38 millions sont réservés à l’exploitation pétrolière, 11 millions à l’exploitation minière, 12 millions à l’exploitation forestière (bois précieux et biocombustibles) et 39 millions à l’élevage « extensif » de bétail. Un véritable El Dorado pour les multinationales ! Dans le cadre des TLC, les accords de libre-échange que la Colombie a signé avec les USA et, bientôt, avec l’Union Européenne ; l’on comprend mieux la voracité des multinationales qui s’empressent d’obtenir coûte que coûte d’immenses concessions sur le territoire colombien. La volonté du gouvernement est claire : le développement endogène ne les intéresse pas. Ce qui compte c’est de faciliter l’entrée des capitaux étrangers et d’accentuer le modèle « extractiviste » du pays, c’est-à-dire basé sur l’exportation des matières extractives et agro-alimentaires. Pour le garantir, le gouvernement colombien consacre d’ailleurs 25% des effectifs de son armée (pourtant en guerre contre les FARC) à la seule protection des installations des multinationales sur son territoire.


 

Les négociations


C’est dans ce contexte-là que les deux parties se sont assises à la table des négociations. Avec chacune un point de vue différent, cela va de soi. Il apparait clairement que pour le gouvernement, la négociation de paix se limite à vouloir obtenir la démobilisation des FARC. Et rien de plus. Il clame haut et fort qu’une assemblée constituante n’est pas envisageable et que, surtout, le modèle économique du pays ne se discute pas. Si les FARC veulent le changer, elles n’ont qu’à défendre leurs propositions au sein du parlement une fois qu’elles auront rendu les armes et qu’elles auront obtenu des élus aux prochaines élections. Mais les organisations démocratiques réclament un accord de paix sérieux. Il faut savoir que la guérilla, au travers d’un nouveau parti, l’Union Patriotique (UP), avait accepté de participer aux élections, voici plus de 25 ans. L’UP avait obtenu un nombre important d’élus. Cinq mille membres de l’UP, élus y compris, se sont alors fait massacrer.


Par ailleurs, le gouvernement colombien fait tout son possible pour maintenir la population et particulièrement les travailleurs, à l’écart des négociations. Pour lui, la seule participation de celle-ci doit se cantonner à un référendum de ratification à effectuer une fois les accords trouvés entre gouvernement et guérilla.


De leur côté, les FARC soutiennent que les négociations, bien qu’elles soient bilatérales, doivent être le plus inclusives possibles. La population des villes et des campagnes, première victime de l'énorme militarisation et répression avec lesquelles d'État colombien a choisi de répondre au mouvement révolutionnaire, ne demande d’ailleurs qu’à participer activement au processus. Le foro agrario (forum agricole) qui s’est tenu à Bogotá en décembre 2012 a réuni plus de 1300 participants de divers horizons représentant 75% du PIB agricole colombien. Les multiples propositions qui y ont été formulées par les différentes commissions ont été officiellement transmises aux négociateurs début janvier pour qu’ils en tiennent compte lors des négociations sur la question agraire.


Suite au succès de ce premier forum, les différents secteurs de la population colombienne ont bien l’intention d’en organiser d’autres pour chacun des quatre autres sujets qui sont à l’agenda des négociateurs afin que le point de vue et les propositions de la population soient pris en compte. Il s’agit de la participation et les garanties à l’exercice d’une l’opposition politique, la fin du conflit armé, l’issue au problème du narcotrafic et la réparation des victimes du conflit.


Cette participation populaire massive constitue sans aucun doute la meilleure des garanties pour couronner de succès ce processus de paix.


D’une part, elle fournit une forte pression populaire auprès des négociateurs. Ceux-ci seront dès lors moins enclins à quitter la table des négociations et faire capoter le processus comme cela s’est vu lors des négociations précédentes.


D’autre part, avec un gouvernement qui, peu avant Noël, a fait voter par le parlement deux lois très controversées visant à favoriser les multinationales (en diminuant le taux d’imposition des sociétés de 33 à 25%) et à empêcher que les militaires soient poursuivis devant la justice civile (fuero militar), il apparaît clairement que la logique du président Santos (1) est celle de maintenir inaltéré le modèle socioéconomique anti-populaire. Coûte que coûte. Pour contrer cette volonté, la participation populaire et les alternatives concrètes qu’elle propose et proposera à chacun des points de l’agenda des négociateurs est essentielle. Plus elle sera importante, plus le gouvernement et l’oligarchie qu’il représente seront contraints de faire des concessions aux revendications du peuple.


A la croisée des chemins


Cette année 2013 s’annonce dès lors très mouvementée en Colombie. Au cours des dernières décennies, la société civile n’a jamais pu exprimer ses revendications et conquérir des victoires sociales car la violence invraisemblable et systématique mise en œuvre par les forces de l’ordre et les paramilitaires a fait taire par tous les moyens possibles les voix contraires au projet de spoliation du pays. Grâce aux négociations de paix actuelles, le peuple colombien perçoit le moment historique et favorable dans lequel il se trouve et met dès lors tout en œuvre pour placer ses revendications à l’ordre du jour des négociations. Et il descendra en masse dans la rue pour les faire inclure dans l’accord de paix. Car le peuple est bien conscient que c’est une partie de quitte ou double qui est en jeu : soit un accord est atteint et les bases d’une nouvelle Colombie plus juste et plus sociale en seront le fruit ; soit on assistera à un échec des négociations qui générera inévitablement un nouveau cycle de violence intense.



(1) Il est bon de noter que le président Uribe, qui précédait le président Santos, s’appuyait surtout sur les grands propriétaires terriens, tandis que le président Santos s’appuie davantage sur la grande bourgeoisie liée directement aux multinationales et qui aspire à une « modernisation » capitaliste du pays. Ce changement d’orientation explique en bonne partie pourquoi le président Santos veut que les FARC rendent les armes, car la guerre civile empêche une exploitation/spoliation de la population plus efficace pour la bourgeoisie.



Lisez aussi l'interview avec Carlos Lozano sur  les négociations de paix, fait à ManiFiesta en 2012.


Source : intal.be