Le « front des images » et les bombardements sur Benghazi

Chaque soir, nous pouvons écouter dans nos journaux télévisés qu’avec Khadafi, c’est également une guerre des communiqués. Ceci pour nous faire comprendre que le gouvernement libyen ment aux journalistes internationaux afin de manipuler l’opinion publique. Mais seul le dictateur serait un menteur ?

 

Par exemple, dimanche 20 mars, toute la presse étrangère a été emmenée, de son hôtel au cimetière, voir les funérailles des premières victimes tombées sous les bombardements de la coalition. Mais cela sentait la mise en scène. En arrivant, le convoi a été accueilli par une foule de « sympathisants pro-Khadafi ». Malgré l'ambiance triste d'un cimetière, les Tripolitains ne pleuraient pas, mais montraient plus de portraits du dirigeant que ceux de victimes. Pas d'enterrements, mais des fosses vides prêtes à accueillir des cadavres qui n'arriveront jamais. Les journalistes ne se sont pas laissés avoir et ont su rester critiques. Bravo pour leur professionnalisme !

 

Mais sont-ils toujours aussi lucides ? Lors des guerres précédentes, plusieurs faits d'abord accordés véridiques se sont révélés plus tard être des mensonges destinés à tromper l'opinion et préparer les esprits à l'acceptation de la guerre. Les médias n'avaient pas mis en question les affirmations venues de l'extérieur et contribuaient alors à justifier ces guerres pour des raisons humanitaires ou de défense de la civilisation.

 

Lors de la première guerre du Golfe, un mensonge parmi d'autres se résume dans l'affaire des couveuses. Une jeune fille koweïtienne avait pleuré devant les écrans que les soldats de Saddam Hussein avaient sorti des bébés de couveuses pour les jeter au sol et les tuer. Cette affirmation avait été soutenue par un diplomate de ce même pays en allant même jusqu'à dire qu'il avait lui-même enterré quatorze nouveaux-nés. Quelle horreur ! L'information a fait le tour du monde. L'attaque pouvait être lancée.

 

L'ONU affirma bien plus tard, après enquête, que ceci n'avait jamais existé. La jeune fille était la fille d'un ambassadeur du Koweït qui avait joué la comédie.

 

Avec la seconde guerre « pour la démocratie » en Irak, on nous a fait le coup des fameuses armes de destructions massives (ADM). L'Irak était un danger. Il fallait désarmer Saddam et libérer son peuple. Tony Blair a récemment reconnu que ces ADM n'avaient jamais existé.

 

Avec cette nouvelle guerre de l'Occident contre la Libye, il est encore difficile de prouver quels sont les médiamensonges utilisés pour convaincre le citoyen d'accepter cette attaque. Mais des questions se posent déjà.

 

Par exemple, y a t-il vraiment eu des bombardements intensifs sur Benghazi ? Du moins, les a-t-on vus ?

 

Claire Chazal, elle, semblerait les avoir vus et nous le présente dans son édition du 18 mars, deux jours après la résolution de l'ONU. Elle commence son JT en annonçant « des bombardements intensifs ont provoqué un premier exode ». Sans utiliser le mode conditionnel et en sous-entendant que d'autres exodes auront lieu. Elle continue avec un logique « Le cessez le feu n'est donc apparemment pas observé et les Occidentaux préparent leur intervention ».

 

Tout de suite, les preuves en images. Sur place, l'envoyé spécial répète d'entrée l'expression « violation du cessez-le-feu » tandis que nous voyons un avion de chasse tomber. Il ajoute : « une petite victoire pour les opposants » avec en fond sonore « des tirs et des cris de joie » joliment mixés par l'ingénieur du son à Paris. A l'écran, une dizaine de civils. Pourtant « la bataille fait rage, les forces de Khadafi sont entrés dans Benghazi », tout cela « selon les insurgés ».



 

Tout va très vite sur TF1 car ensuite, nous nous retrouvons à Tripoli où,selon le journaliste, le porte-parole du régime « nie toujours avoir violé le cessez-le-feu demandé par les Nations Unis ». Le ministre des Affaires étrangères demande de faire venir des observateurs internationaux pour le constater par eux-mêmes. Mais on ne la fait pas à ce reporter de guerre : il prouve le contraire avec les images amateurs d'un téléphone portable. Selon lui, on peut y voir des bombardements. Mais regardez plusieurs fois la scène et vous ne verrez qu'une fumée blanche qui ressemble plus à celle d'un fumigène de stade de football qu'à celle d'un missile de forte puissance.


 

Avec ces quelques secondes d'images de source inconnue, il prétend donc que le Ministre ment. Toujours pas de bombardements intensifs sur les images, mais il en arrive à la même conclusion que Claire Chazal : « le régime de Tripoli est plus que jamais sous la menace de frappes aériennes. » Pas besoin d'observateurs donc, on peut balancer des missiles pour sauver le peuple libyen.

 

Alors, si le téléspectateur n'est pas encore convaincu au bout de ces deux petites minutes, on en remet une couche avec un autre envoyé spécial. Mais comme il n'a pas de caméra, on nous ressert les images déjà vues au début du JT. Encore cet avion qui tombe et laisse une fumée noir se dégager. Ce Mig tombe trois fois en moins d'une minute. Cette fumée, vue sous différents angles de la ville, donne l'impression, en effet, qu'il y a de nombreux foyers d'incendie dans Benghazi. Le reporter de choc dit timidement qu'il y a des « échos de bombes », qu'on lui a parlé de snipers, mais … « impossible à vérifier. »

 

Pas une image, malgré le matériel que peut se procurer la chaine française comme ces appareils photos connectés en permanence avec les rédactions pour envoyer les images instantanément. Non, à la place, on nous montre une photo floue de … encore cet avion qui est tombé. Cela fait cinq fois maintenant. Mais en fait aurait-il eu quelque chose à photographier ?


 

Cela fait deux semaines qu'il y aurait des « bombardements intensifs » et Benghazi a l'air intact. L'image la plus violente vient d'être redistillée plusieurs fois et est parue dans tous les quotidiens comme preuve du mensonge de Khadafi sur les cessez-le-feu et justification de l'attaque qui viendra 24 heures après.

 

Il est difficile d'affirmer qu'aucun bombardement n'aurait eu lieu puisque tous les médias le répètent. Alors nous n'allons pas mettre en doute le professionnalisme de ces journalistes qui ne se laissent pas facilement berner. Quoique…

 

La Russie qui a des satellites d'observations plus puissants qu'un iPhone affirme qu'ils n'ont pas vu d'attaques massives comme le prétend la coalition. TF1 ne semble pas en avoir entendu parler.

 

Par contre, Claire Chazal a raison quand elle énonce : « le combat se livre aussi sur le front des images »

 

Lien vers les 3 minutes de Claire Chazal (désolé pour les publicités)



Source : investigaction.net

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