Le conflit de Gaza reste sans solution

Hamas et Israël obsevent un cessez le feu séparé 22 jours après l’assaut Israélien sur la bande de Gaza.

Alastair Crooke, fondateur du “think tank” du forum des conflits, partage avec nous ses points de vue sur le conflit, la région et ce qu’Obama est susceptible d’y apporter.
Source: aljazeera.net

Al Jazeera: Israël peut-il prétendre avoir atteint ses objectifs à la faveur de son offensive sur Gaza ?

Au fil du temps, il apparaîtra de plus en plus clairement qu’Israël n’a pas atteint les objectifs qu’il s’était fixés. Le but – celui de rendre une population terrorisée et soumise par une démonstration de force écrasante – n’a pas été atteint.

Le noeud du conflit – les roquettes et l’ouverture des points de passage à Gaza – n’est en rien résolu. Et Israël n’a pas vaincu le Hamas au sens militaire du terme en dépit d’une destruction massive de vies et de biens.

A l’intérieur d’Israël, le soutien à cette opération était énorme. Il n’en allait pas de même pour la communauté juive à l’extérieur où nous avons perçu des différences d’opinions tranchées sur le sujet, mais en Israël, il y avait un fort sentiment de légitimité de ce qui se faisait à Gaza.

Il y avait un désir de voir le Hamas sortir du conflit vaincu et humilié et il y a dans le public un sentiment que cela s’est passé ainsi mais je pense qu’à mesure qu’il observe la haine que cela a suscité et qu’il voit à quel point les succès israéliens récents dans le monde arabe – poignées de mains, conférences et tentatives d’élargir leur base de soutien et d’asseoir leur légitimité dans la région – ont été balayés, il va devoir reconsidérer les choses sous un éclairage très différent.

Israël avait-il des chances de vaincre le Hamas militairement ?

Je pense que vous avez pu percevoir des divergences d’opinion sur ce point en Israël. Beaucoup auraient prétendu que cela serait impossible parce que le Hamas n’est pas une structure militaire occidentale. Il n’a pas de centre de commandement ni de formations militaires au sens conventionnel du terme. Pour d’autres, il aurait fallu aller jusqu’au bout de l’entreprise pour obtenir une victoire totale, c’est à dire aller de maison en maison à travers Gaza city et Rafah en nettoyant chaque habitation pièce par pièce. C’eut été une entreprise laborieuse qui aurait pris bien plus de temps qu’une semaine ou deux.

Je pense qu’en fin de compte, le cabinet a renoncé à cette voie – réalisant sans doute qu’il ne serait pas en mesure d’infliger cette épreuve aux éléments militaires du Hamas – c’est probablement la raison pour laquelle ils ont décidé de se retirer tout en proclamant une victoire politique.

Le Qatar et la Syrie ont invité les états arabes à prendre une attitude ferme vis à vis d’Israël et à suspendre leur initiative de paix 2002 tandis que l’Arabie Saoudite et l’Egypte voulaient prendre des positions plus souples. Dans quel sens le conflit de Gaza a-t-il modifié les relations dans la région ?

Je pense que les relations se sont extrêment polarisées à la suite de ce conflit.

L’Egypte a dans une certaine mesure exploité ce conflit et l’a en tout cas vu comme une occasion d’affaiblir le Hamas et de remettre Mahmoud Abbas ( le président palestinien aussi connu sous le nom d’Abou Mazen ) en selle à Gaza. Au moins deux états arabes ont soutenu, correctement ou non, une position différente de celle de l’Egypte.

Nous avons aussi pu voir beaucoup de pays et de régions supporter la résistance – pas uniquement le Hamas.

Si vous voulez, cela a réactivé la cause palestinienne en tant que cause arabe dans toute la région, ce qui n’était plus arrivé depuis un certain temps. Cela malgré les divisions que nous percevons au sein du monde arabe.

Dans quelle mesure cela affectera-t-il les relations régionales à l’avenir ?

Le Hamas demande à être intégré au processus politique régional (AFP).

Nous entrons dans une nouvelle ère pour la région. Nous assistons à un reflux des Etats-Unis et de l’Europe de cette région sans qu’un autre pouvoir colonial ne veuille y mettre le pied. La Russie et la Chine pourraient y jouer un rôle sur le plan commercial mais elles n’y joueront pas un rôle politique.

Ce que Gaza révèle est l’ébauche du conflit interne sur le futur de la région – entre ceux qui veulent le status quo et ceux qui veulent le changement – et c’est un conflit qui va devenir de plus en plus âpre et sans compromis au fil du temps.

Khaled Meshaal, le dirigeant politique du Hamas, a demandé la participation du Hamas au processus politique. Pensez vous que l’Ouest puisse à l’avenir s’engager avec le Hamas dans ce processus ?

Et bien, je ne pense pas qu’il y ait à Washington une salle de conférence avec un siège au nom du Hamas. Je pense que cela prendra encore du temps.

Manifestement, les Européens fonctionnent toujours à l’ancienne – ils n’ont pas encore appuyé sur le bouton “re-set” de leur politique -. Ils attendent vraisemblablement de voir quelle position adopte la nouvelle administration US.

Ils essayent de relancer Abu Mazen en prenant en otage l’aide humanitaire et la reconstruction, allant jusqu’à tenter de remettre en fonction Abu Mazen ( dont le mandat expire à la date du 9 janvier ). Sans surprise, le Hamas en a éprouvé une grande colère.

Si les Européens veulent conditionner l’ouverture des points de passage à la re-légitimation d’Abu Mazen par le Hamas, je crains que nous n’allions vers un nouveau conflit à Gaza.

Meshaal a prétendu aussi que le conflit avait conféré au Hamas une “légitimité”. Avec ce cessez le feu, comment le Hamas a-t-il une position plus forte qu’avant le conflit ?

Oui, c’est le cas. Il est plus fort pour la raison suivante.

Vous pouvez regarder ce qui s’est passé à travers une grille de lecture occidentale et dire: ” il y a eu tant d’immeubles détruits et tant de personnes tuées que cela doit être une victoire ” mais si vous regardez en termes de commentaires d’images et de symboles – particulièrement avec en toile de fond l’Ashura ( le festival Islamique commémorant les évènements de la bataille de Karbala ) – cela donne l’image d’un petit soulèvement musulman contre des forces écrasantes dans l’intérêt de la justice.

C’est une image qui fera jaillir énormément d’émotions et de sentiments religieux – une sorte de récupération de dignité.

Je pense que ce que nous voyons est un renforcement de deux façons. Symboliquement, le Hamas s’est installé dans le siège Palestinien lors du sommet informel de Doha tenu le 16 janvier et boycotté par l’Egypte et l’Arabie Saoudite. Ensuite, il a eu un énorme impact en profondeur dans l’opinion publique. Des millions de personnes se sont mobilisées – en Europe aussi – pour soutenir l’idée de résistance à l’occupation. Ces choses peuvent paraître impalpables, elles sont néanmoins désormais bien acquises.

Dans quelle mesure pensez vous que la présidence de Barack Obama influencera le processus de paix et les développements au Moyen Orient ?

C’est un peu tôt mais je pense qu’Obama sera dans l’ensemble très prudent. De son point de vue, au sommet de ses priorités, il doit y avoir l’Iraq, l’Afghanistan et l’Iran.

Il se trouvera des conseillers pour lui suggérer de “ménager son capital politique ”

La problème Israélo-Palestinien est de ceux où l’on peut gaspiller très rapidement son crédit politique et il y aura bientôt des élections en Israël. Je pense qu’il sera prudent et que les choses prendront du temps.

Obama semble décidé à nommer comme envoyé spécial au Moyen-Orient le sénateur George Mitchell, un homme avec lequel vous avez travaillé dans le passé; dans quelle mesure cette désignation pourra-t-elle faire avancer le procesus de paix ?

Je pense que le sénateur Mitchell est un des rares Américains à avoir de la crédibilité à la fois dans la région et en Occident. Aujourd’hui, il est sans doute à peu près le seul à maîtiser la compréhension de la diplomatie de la terre brûlée des huit dernières années.

Il est aussi important de savoir quels sont ses objectifs en tant qu’ envoyé spécial. Ce n’est que quand il sera confirmé dans ses fonctions que nous saurons s’il est un envoyé présidentiel ou un super envoyé ou encore un envoyé à objectifs limités, en d’autres termes quelles seront les limites de son champ d’action.

Il dépend des termes de son mandat. C’est un excellent auditeur et pour le moment il écoute. Il parlera un autre language et il introduira des changements mais tant qu’il n’a pas de mandat, il ne peut rien faire.

Vous avez aussi demandé si sa désignation n’arrivait pas un peu tard. Un des signaux que l’on peut percevoir à Gaza – où il y avait un quasi effacement des normes morales en termes de populations civiles – suggère que nous n’entrons pas dans une ère de politique et de compromis. Gaza a été un message d’absolutisme militaire intégral et non d’ouverture.

Traduit de l’anglais pour Investig’action par Oscar Grosjean