Le complexe militaro-industriel

On peut certes discuter si le complexe militaro-industriel est "le véritable décideur de la politique américaine" et donc des guerres ou si ce sont les multinationales dominantes en général. mais il en est certainement un facteur aggravant considérable et le texte de Khelifa Mahieddine contient d'importantes indications sur ses menées…

Le véritable décideur de la politique américaine

Le complexe militaro-industriel

En mai 1988, Géorgyi Arbatov, président de l’Institut des Etats-Unis et du Canada à Moscou, déclara à un journaliste américain de News Week : « Nous allons vous faire une chose terrible, nous allons vous priver d’ennemi. » Cette menace qui s’est réalisée avec l’effondrement de l’URSS s’adressait aux Etats-Unis d’Amérique, et plus particulièrement au Complexe militaro-industriel.

Khelifa Mahieddine

Avocat

La chute du géant soviétique allait, en effet, priver pour un temps le complexe des dividendes qu’il tirait de la folle course aux armements. Pour combler le vide laissé par l’ennemi communiste, les idéologues américanistes (Think Tanks ou clubs de réflexion) se sont attelés depuis à lui en substituer un autre. Ils l’ont trouvé dans le fondamentalisme musulman que les Etats-Unis utilisèrent jadis, à leur profit et à son insu, en Afghanistan, pour épuiser le grand ours soviétique.

Les prémices de l’attentat du 11 septembre 2001 sont à chercher, entre autres, dans le livre programme de Samuel Hutington Le Choc des civilisations, paru en 1993. Cet ouvrage a eu pour objectif principal de préparer l’opinion publique américaine et internationale à une croisade des temps modernes, contre le monde musulman et accessoirement la Chine que les stratèges du Pentagone ont – déjà -classé comme puissance rivale (Peer Compétitor), et donc future ennemie, dans un document intitulé Joint vision 2020. Cette théorie du choc des civisilisations, qualifiée par le défunt Pr Edward W. Saïd de « choc de l’ignorance » est une reprise de l’argumentaire de l’orientaliste Bernard Lewis tiré de son ouvrage, Les racines de la rage musulmane. (1990)

Genèse du complexe militaro-industriel

Le complexe militaro-industriel est né de la grande dépression des années 1930, caractérisées par une situation économique et sociale des plus chaotiques. Francès Perkins, ministre du Travail du président Roosevelt, relate dans ses mémoires : « Nous étions dans une situation terrifiante. Les banques fermaient, la vie économique du pays était pratiquement paralysée… » [1]

Roosevelt tenta désespérément de mobiliser ses compatriotes, pour remédier à cette catastrophe dans un discours prononcé en mai 1933 : « Faites quelques chose, et si cela ne marche pas, faites autre chose ! » Pour remettre sur pied un pays malade de son économie, Roosevelt mit en œuvre le New Deal. Ce plan fut jugé par les conservateurs White Anglo-Saxon Protestants (WASP) du business et de la communauté scientifique, comme étant d’inspiration socialiste.

Reprenant l’idée du National Research Council [2], fondé en 1917 pour coordonner l’effort industriel de guerre, deux de ses anciens membres, George E. Hale, astrophyscien et Robert Millikan, physicien et président de l’université de Chicago, se proclamant « savant chrétien », organisèrent et mirent sur pied en Californie, dans les années 1935-1936, ce qui fut baptisé plus tard par le président Eisenhower de « Complexe militaro industriel », contre lequel il mit en garde l’Amérique, dans son discours de fin de mandat, prononcé le 17 janvier 1961.

L’activité du complexe se concentra, dans ses débuts, essentiellement sur l’industrie aéronautique parce que en pleine expansion et du fait qu’elle répondait le mieux aux objectifs de modernité que se sont assignés ses concepteurs pour sortir l’Amérique de la crise. Le complexe s’est formé sur la base d’initiatives capitalistes privées en rassemblant des scientifiques de renom, sponsorisé par les plus grands milliardaires WASP pour en faire « une entreprise de la science et du business renouvelant la suprématie aryenne sur les rives du Pacifique » [3].

Une base scientifique et expériementale fut développée et mise au service de cette industrie de pointe dans la région de Los Angelès, « qui présentait l’exceptionnelle opportunité d’avoir une population deux fois plus anglo-saxonne que celles de New York, de Chicago ou de n’importe quelle grande ville du pays » [4]. C’est ainsi que naquirent et se développèrent, les compagnies Lockheed (Alan), McDonnel (John), Northrop (John), Douglas (Donald), North América de Dutch (Kinkelberger). Ce ne fut pas la « race aryenne » (WASP) qui sauva l’Amérique de la grande dépression, mais bien la Seconde Guerre mondiale qui donna à son industrie un essor fulgurant tout en donnant du travail à des millions de chômeurs.

Entre 1941 et 1945, 303 218 avions furent construits pour l’armée US, alors que durant l’année 1939, il n’en fut produit que 921. Du côté de l’emploi, la progression fut, elle aussi, extraordinaire : en 1933, le secteur aéronautique utilisait 15 000 personnes ; en 1940, l’effectif monta à 85 000 pour arriver en 1943 à quatre millions d’employés dans ce secteur. John K. Galbraith décrit bien cette situation : « En 1939, on comptait neuf millions de chômeurs aux Etats-Unis, soit 17% de la main d’œuvre. On en comptait presque autant (14,6%) l’année suivante. C’est alors que la guerre appliqua d’un coup les remèdes de Keynes. Avant 1942, le chômage était réduit presque à rien. » [5]

La grande victoire de 1945 consacra, de manière incontestable, les Etats-Unis dans leur statut de superpuissance, mais aussi et surtout celui du complexe militaro-industriel, comme décideur incontournable, au service des puissants barons de l’industrie capitaliste d’armement et de la pétrochimie. Il ne pouvait donc être question d’abandonner la production d’armements et produits dérivés, d’autant qu’elle employait un pourcentage non négligeable de travailleurs, sous peine de retomber dans les incertitudes des années d’avant-guerre.

Selon le président de Lockheed, il restait en 1948, seize grandes sociétés d’aéronautique. Treize d’entre elles auraient disparu si rien n’était entrepris dans un délai de neuf mois. En effet, ce secteur d’activité qui était classé 43e en 1938 est passé à la première place en 1943. Il retombait au 44e rang en 1947. Il devenait donc urgent pour le complexe militaro-industriel de se trouver un nouvel ennemi. Une formidable campagne médiatique fut alors lancée pour dénoncer l’imminence d’un danger soviétique sur fond de chasse aux sorcières, rendant absolument nécessaire une radicale augmentation du budget alloué au secteur de la défense, qui fut adopté par le Congrès dans le courant de l’année fiscale (mars/mai 1948).

La course aux armements

La mise au point de la bombe atomique en 1949 par l’URSS justifia, a posteriori, cette mise en scène, complétée par l’invasion de la Corée en juin 1950, et un peu plus tard par l’envoi du premier Spoutnik dans l’espace. Le fameux rapport NSC-68, qui constitue le texte de base de la stratégie de la guerre froide, date en fait du 31 janvier 1950.

Tout au long de la guerre froide, les Etats-Unis ont constamment relancé la course aux armements en prétendant à intervalles réguliers que l’Amérique souffrait de « retards » par rapport à l’Union soviétique. Qu’il s’agisse du nombre de missiles, de la puissance nucléaire ou de la sophistication des armements, les stratèges du complexe se sont toujours arrangés, à présenter l’URSS avec une légère avance qu’il fallait sans cesse rattraper. Ce mensonge a réussi à s’imposer grâce à la complexité des médias américains et de leurs relais en Europe, qui n’ont jamais mis en doute les estimations exagérées de la « menace soviétique » [6]).

D’ailleurs cette propagande, savamment distillée et martelée par les médias de service, a été dénoncée par Herbert York, principal conseiller du président Eisenhower en matière de technologie militaire, qui déclarait en 1970 : « Nous avons constamment gardé le contrôle du rythme et de l’ampleur de la course aux armements. Pendant trente ans, nos initiatives unilatérales et répétées en ont inutilement accéléré l’escalade. » [7] Le complexe accorde une grande importance à ce gigantesque brouillage médiatique. Il lui permet de camoufler l’incroyable gaspillage de ressources que constitue la course aux armements, en présentant les Etats-Unis comme « un pays à vocation pacifique » obligé d’assurer « la paix par la force ».

Durant les années Reagan (1981-1988), la course aux armements reprit de plus belle sous le vieux, mais efficace, prétexte que le « retard » des Etats-Unis par rapport à Moscou justifiait un nouvel arsenal pour assurer la « sécurité nationale ». Cela, alors que les dirigeants soviétiques de l’époque s’efforçaient d’obtenir un accord sur le désarmement, tant cette compétition effrénée, avec un adversaire mieux armé sur tous les plans, y compris de la propagande, était en train de menacer leur propre stabilité. On comprend mieux dès lors, la menace proférée par Georgyi Arbatov en mai 1988, à l’adresse du journaliste de Newsweek.

Des États et des médias larbins

L’effondrement de l’Union soviétique donna un coup de frein momentané aux dépenses militaires américaines, ce qui n’était pas fait pour arranger les affaires du complexe. L’Amérique n’ayant plus de réel adversaire militaire à sa mesure, il fallait justifier autrement la nouvelle escalade budgétaire. L’invasion du Koweït par Saddam Hussein, vicieusement encouragée par l’ambassadrice ces Etats-Unis en Irak, vint à point pour donner au complexe le moyen de jeter les bases de l’occupation stratégique de ce que le département d’Etat considère comme « l’un des plus grands enjeux économiques de toute l’histoire de l’humanité ». [8]

L’opération « tempête du désert », montée en 1990, précédée d’une formidable campagne médiatique occidentale sur la « quatrième armée du monde », n’a été que la suite logique de la guerre irako-iranienne. L’objectif non déclaré, mais programmé de ce conflit régional, qui a duré huit ans, était l’affaiblissement des armées en présence et l’essoufflement des forces vives de leurs nations respectives, prélude à une occupation par les troupes américaines de toute cette zone hautement stratégique, Arabie Saoudite comprise. April Glaspie, ambassadrice des Etats-Unis en Irak, en sait quelque chose pour avoir déclaré, lors de son entrevue avec Saddam Hussein le 25 juillet 1990 : « Nous espérons que vous serez en mesure de résoudre cette question par des voies que vous jugerez adéquates… Tout ce que nous espérons, c’est que cette affaire soit résolue au plus vite. » [9] Le piège était ainsi posé. La suite, on la connaît…

Du fond de sa cellule, Saddam Hussein doit se morfondre et méditer sur cet épisode malheureux qui a fait de lui l’une des plus sottes marionnettes de l’histoire de son pays, depuis l’empire assyrien. Pauvre Babylone ! Manipulant les dirigeants de la région à leur guise, les stratèges WASP du complexe profitent de cette situation, initiée par eux-mêmes, pour déverser leurs stocks d’armement, toujours démodés, aux monarchies et aux républiques de la région. « Si les chiffres ne disent en général pas tout, avec les USA ils disent presque tout. Les Américains eux-mêmes le veulent ainsi : pour eux, l’influence va avec le business, et la stratégie est d’abord une question de “poids” d’armement et de son équivalent en dollars. » [10]

Ainsi, sur la période comprise entre janvier 1990 et décembre 1996, le complexe a écoulé pour 120,3 milliards de dollars d’armements en exportations. L’Arabie Saoudite en a été le premier importateur avec 47,27 milliards de dollars, soit 40% du total. Ce sont là les dividendes de la guerre du Golfe avec en surprime l’installation de bases américaines dans ce pays. En deuxième et troisième positions, on trouve Taiwan, avec 10,83 milliards et le Koweït avec 8,73 milliards. Ces trois pays qui ne représentent que 0,5% de la population mondiale (environ 30 millions d’habitants) achètent 60% du total des exportations d’armements. Viennent ensuite la Corée du Sud, la Turquie, Israël et l’Egypte qui totalisent 24,21 milliards de dollars. [11]

Les maîtres du jeu

D’ailleurs, ce secteur est à ce point vital pour le complexe que depuis 1993 la loi fédérale fait obligation à chaque administration, en début de mandat, d’établir un « Quadriennal Defense Review ». Ce programme constitue non seulement la référence en matière de stratégie de défense des Etats-Unis, mais aussi et surtout une garantie donnée au complexe par les administrations républicaines ou démocrates pour le maintien de sa suprématie industrielle.

Ne pouvant expliquer les colossales dépenses du Pentagone en matière d’armements et d’équipements, l’Administration Bush tente de justifier le niveau budgétaire par les nouvelles menaces, en particulier les « menaces asymétriques » liées au « terrorisme et aux armes biologiques et chimiques ».

Ainsi, le budget du Pentagone a connu une progression spectaculaire. De 290,5 milliards de dollars en 2000, il est passé à 329,9 milliards en 2002 pour atteindre 387,4 milliards en 2004. L’objectif étant d’atteindre 450,9 milliards en 2007. [12] L’attentat du 11 septembre vint (comme par hasard ?) légitimer cette nécessaire reconversion, en adaptant l’outil de défense, comme ne cessait de le réclamer la nouvelle Administration républicaine. Et comme le fit remarquer la délégation du Sénat français en visite aux Etats-Unis : « Les premiers enseignements des attaques du 11 septembre ont été intégrés au document qui devait être présenté quelques jours plus tard. Loin d’en imposer la révision ou le remaniement, ils en ont au contraire renforcé la pertinence, venant à l’appui des démonstrations du Pentagone. »( [13]

Le « hasard » fait toujours bien les choses pour les stratèges du complexe. Alors que les dirigeants des pays du tiers-monde en sont encore à jouer aux dames, les stratèges WASP du complexe militaro-industriel sont des spécialistes des jeux d’échecs en manipulant certains chefs ou hommes d’Etat du tiers-monde et même d’Europe, comme de vulgaires petits pions, pour préparer leurs coups machiavéliques parfois une décennie à l’avance, si ce n’est plus (le Joint Vision 2020 en est une parfaite illustration).

Il n’est donc pas étonnant, qu’en réaction à ce cynisme et ce mensonge entretenu par les Etats-Unis et leurs différents relais européens, (Finkielkraut, Glucksman, B. H. Lévy, etc.), qualifiés par Maurice Tarik Maschino de « nouveaux réactionnaires » [14], le romancier américain Paul Auster avait noté dans son livre Léviathan : « Si de nombreux Américains sont fiers de leur drapeau, de nombreux autres en sont honteux, et pour chaque personne qui le considère comme un objet sacré, il y en a une qui aimerait lui cracher dessus, ou le brûler, ou le traîner dans la boue. »

L’humanité aura encore à subir et à souffrir pendant quelques décennies de la puissance des WASP du complexe militaro-industriel, jusqu’au jour où, chaque chose possédant en elle-même les germes de sa destruction, leur arrogance finira par faire imploser cette mécanique bien huilée, entièrement tournée vers l’intérêt et le profit au détriment des droits élémentaires des peuples. En 1829, un capitaine anglais, du nom de Bedford H. Wilson, compagnon d’armes du révolutionnaire sud-américain Simon Bolivar, émit un jugement prémonitoire sur les Etats-Unis : « Plus je vois ce pays extraordinaire, plus je suis stupéfié des grands progrès qu’il fait et qu’il continue de faire. Quelques jours, peut-être, il se démembrera ; je le désire pour le bien de l’humanité. Sinon, ce colosse sera encore plus terrible que les hordes de la Russie. Son ambition dépasse ses progrès ; elle est plus vaste que son territoire. Il ne sera satisfait que lorsqu’il sera le maître des destinées du monde. » [15]

(El Watan, Algérie, 12 janvier 2005)

[1] Francès Perkins dans The Roosevelt I knew, Hammond & co, 1948.

[2] Le NRC considéré comme l’embryon du complexe par Mike Davis.

[3] Mike Davis, dans City of Cristal, cité par Philippe Grasset, revue des deux mondes juil/août 1995.

[4] Mike Davis op. cit.

[5] John K. Galbraith dans Le temps des incertitudes, cité par Philippe Grasset op. cit.

[6] Tom Gervasi, The Myth of Soviet Military Superiority, Harper & Row, New York, 1986.

[7] Herbert York, Race to Oblivian, Clarion, New York, 1970.

[8] Foreign relations of US 1945, Vol VIII cité par S. Zunes dans La poudrière.

[9] Cité par André Kaspi, dans Guerre du Golfe, une victoire pour quoi faire ?

[10] Philippe Grasset dans la revue Géoéconomie, mai 1997.

[11] L’ensemble de ces chiffres ont été donnés par P. Grasset, dans la revue Géoéconomie, mai 1997.

[12] www.senat.fr.

[13] www.senat.fr op. cit.

[14] M. T. Maschino dans Les nouveaux réactionnaires, Le Monde diplomatique, octobre 2002.

[15] Dans lettre citée par Marius André, en note dans le livre Entretiens avec le général Mangin sur l’Amérique, cité par Philippe Grasset op. cit.