“Le changement viendra au Bahreïn, mais quand?”

Depuis la révolte de la population de Bahreïn le 14 février 2011, pas un jour ne se passe sans manifestation contre le régime, qui conserve le soutien de l’Occident – entre autres par des livraisons d’armes. Activiste des Droits de l’homme, Maryam al-Khawaja reste cependant optimiste. Entretien.

 

En février 2011, Maryam al-Khawaja était fortement engagée dans l’insurrection populaire à Bahreïn. Entre-temps à la tête de Bahreïn Center for Human Rights (BCHR), elle est interdite de retour chez elle et effectue un périple pour dénoncer le silence de l’Occident sur les atteintes aux Droits de l’homme dans son pays. Maryam al-Khawaja a témoigné devant les Nations Unies, le Congrès américain et le Parlement européen.

 

Les médias ne parlent pas de Bahreïn. La révolte y est-elle aussi importante que celles d’Égypte et de Tunisie ?

 

Maryam al-Khawaja. Bahreïn a connu les plus grands mouvements de protestation du Printemps arabe. D’après des sources de l’opposition, une des manifestations a rassemblé 400 000 personnes, sur une population de 600 000 à 700 000 habitants, hors travailleurs migrants. Ce qui veut dire que, à l’échelle de la population égyptienne, cela correspond à 40 millions de manifestants…

 

Pourquoi les gens sont-ils descendus dans la rue ?

 

Maryam al-Khawaja. Le roi de Bahreïn avait promis en 2001 une monarchie constitutionnelle, un vrai Parlement et une Constitution approuvée par le peuple et le gouvernement. Or, en 2002, il a créé une Constitution unilatérale confirmant son règne et instaurant un Parlement sans aucun pouvoir législatif. En 2011, encouragée par les révoltes arabes, la population a pu ouvertement exiger une nouvelle Constitution, réellement représentative cette fois, un vrai Parlement, la liberté et le respect des Droits de l’homme. Cette dernière exigence était plus que légitime vu que, depuis 2007, la torture a de nouveau été pratiquée à Bahreïn, tout comme les arrestations totalement arbitraires. Après août 2010, diverses expéditions punitives ont eu lieu, lors desquelles environ 500 personnes ont été arrêtées. Cet événement a été un des déclencheurs les plus importants de la rébellion. Lorsque, dans la rue, la police antiémeutes et l’armée ont commencé à tirer sur les gens, l’exigence d’une nouvelle Constitution s’est muée en lutte contre le régime afin de le renverser.

 

Vous décrivez la révolution à Bahreïn comme prodémocratique, or nombre d’observateurs parlent d’une révolte chiite contre une monarchie sunnite…

 

Maryam al-Khawaja. C’est effectivement ainsi que le présente le gouvernement. C’est l’éternel « diviser pour régner ». Diviser le peuple pour le détourner du constat qu’il n’a qu’un seul ennemi commun : le gouvernement. Depuis le début des protestations, autant de chiites que de sunnites ont été arrêtés. Au début de la révolution, le premier prisonnier politique a été un sunnite. Il y a également des chiites qui continuent à soutenir le gouvernement qui, grâce entre autres à ce soutien, reste confortablement en place. Et des sunnites qui ont été arrêtés ont été torturés à cause de leur opposition au gouvernement.

 

Les alliés du gouvernement sont devenus particulièrement sectaires. Voyez les réseaux sociaux : les remarques les plus fanatiques proviennent des partisans du régime. Les insurgés, eux, rejettent en masse le sectarisme. C’est un bon signe, même si nous ne savons pas combien de temps cela va encore durer.

 

Un des aspects les plus choquants de la répression a été les agressions policières à l’encontre des médecins. Ceux qui soignaient des manifestants blessés ont été arrêtés et poursuivis.

 

Maryam al-Khawaja. Ils ont finalement été libérés sous la pression de la communauté internationale. Mais la procédure judiciaire est toujours en cours. Le gouvernement les poursuit parce qu’ils ont été témoins de crimes du régime. Les médecins ont assisté aux assassinats, ils sont bien informés sur la situation. Le 17 février, suite à une attaque contre des manifestants, le gouvernement leur a même interdit de passer avec leurs ambulances sur la place de la Perle (la place du centre de la capitale Manamah devenue le symbole de la résistance, NdlR). Les médecins ont été très choqués que le gouvernement les surveille aider les blessés et évacuer les morts. Les médecins ont alors également manifesté pour exiger la démission du ministre de la Santé. Le problème est qu’à Bahreïn il n’est pas question d’un système judiciaire indépendant : les juges sont nommés et payés par le roi. Tout le régime est basé sur les décisions d’une infime minorité.

 

Bahreïn semble avoir complètement disparu des préoccupations occidentales.

 

Maryam al-Khawaja. Pourtant, les assassinats se poursuivent. Depuis le 14 janvier, pas un seul jour ne se passe sans manifestation. Les médias occidentaux ont simplement décidé de ne plus les couvrir. Pour pas mal de gens, il est important que la révolution échoue. L’intérêt géopolitique de ce pays et de l’Arabie saoudite joue là un rôle très important. Ce qui explique le silence des médias et de la communauté internationale sur ce qui s’y déroule réellement. Même le rapport de la Commission d’enquête indépendante de Bahreïn — dites : commission d’enquête de la royauté — admet que des crimes sont commis. Et ces crimes sont entre autres perpétrés par l’usage systématique de la torture et de la violence envers les manifestants. Dans un monde juste, ce devrait être au roi de s’insurger contre ces crimes.

 

Vous avez rencontré la ministre américaine des Affaires étrangères Hillary Clinton pour lui demander de condamner fermement la répression à Bahreïn. Quelle a été sa réponse ?

 

Maryam al-Khawaja. Je lui ai également demandé de mettre un terme aux livraisons d’armes à Bahreïn. Je n’ai pas vraiment reçu de réponse. Elle m’a juste dit : « Merci d’être venue » et « je vous comprends. » Mais tant les États-Unis que la France continuent à approvisionner le Bahreïn en armes. Le Parlement européen a appelé à mettre un terme à ces livraisons, mais les gouvernements concernés ne s’en sont pas souciés. Le Congrès américain a bloqué un contrat d’armement de 53 millions de dollars avec Bahreïn. Le gouvernement Obama a alors scindé celui-ci en contrats plus petits, de moins d’un million, sur lesquels le Congrès n’a rien à dire. Tout peut donc se dérouler sans encombres. C’est vraiment lamentable de la part d’un pays qui prétend défendre la démocratie et les Droits de l’homme…

 

Les gouvernements occidentaux critiquent la Russie parce qu’elle livre des armes à la Syrie, mais ils font exactement pareil avec Bahreïn. C’est deux poids deux mesures.

 

Les États-Unis affirment qu’ils soutiennent le Conseil de coopération du Golfe (CCG, organisation régionale regroupant six pays) et le gouvernement de Bahreïn afin d’enrayer l’influence de l’Iran dans la région…

 

Maryam al-Khawaja. Il ressort d’innombrables rapports du gouvernement de Bahreïn que l’Iran n’a rien à voir avec les manifestations. Mais, vu les conséquences de la politique menée par l’Occident, le peuple pourrait bien aller demander l’aide de l’Iran, parce qu’il ne voit plus d’autre issue. L’Occident récolte donc exactement le contraire de son objectif. Il affirme vouloir restreindre l’influence de l’Iran, mais, par sa politique, il précipite la population de Bahreïn dans les bras iraniens.

 

Qu’en est-il des pays européens ?

 

Maryam al-Khawaja. L’Europe n’entreprendra rien qui puisse aller à l’encontre des intérêts des États-Unis. Dans la plupart des endroits, il nous a été signifié que ce sont les États-Unis qui mènent la danse et que l’Europe ne veut pas s’en mêler. C’est particulièrement décevant.

 

L’Occident n’évoque pas non plus les troupes saoudiennes stationnées sur le territoire de Bahreïn.

 

Maryam al-Khawaja. Il s’agit des troupes du CCG, une union politico-économique des monarchies arabes du Golfe. La plupart des troupes proviennent en effet d’Arabie saoudite, mais aussi du Qatar et des Émirats arabes unis. Aux dires d’Hillary Clinton, les États-Unis soutiennent leur présence. Le silence est ainsi imposé à la communauté internationale.

 

Pourquoi le gouvernement saoudien s’oppose-t-il à la révolution au Bahreïn ?

 

Maryam al-Khawaja. La plupart des monarchies du Golfe partent du principe que, si le Bahreïn tombe, les autres monarchies suivront. Elles craignent un effet domino. L’Arabie saoudite sait aussi que, si un régime démocratique vient au pouvoir à Bahreïn, celui-ci ne sera certainement pas son allié et qu’elle perdrait un ami dans la région.

 

Quels sont intérêts de l’Occident à Bahreïn ?

 

Maryam al-Khawaja. L’Occident a des intérêts dans tous les CCG et particulièrement en Arabie saoudite à cause du pétrole. Les États membres du CCG sont aussi leurs meilleurs clients en matière d’armement. Comme je l’ai déjà évoqué, l’Occident poursuit ses ventes d’armes à Bahreïn. La Cinquième flotte américaine y a également sa base. Les intérêts occidentaux sont donc importants.

 

Un régime démocratique serait-il par définition moins pro-occidental et pro-Saoudien ?

 

Maryam al-Khawaja. Il ne resterait certainement pas un allié des Saoudiens puisqu’il existe de longue date des problèmes entre les habitants de Bahreïn et le gouvernement saoudien. Les habitants savent ce que le peuple saoudien doit subir de son propre gouvernement et que le gouvernement saoudien porte nombre d’atteintes aux Droits de l’homme.

 

Mais un régime démocratique ne serait pas nécessairement moins pro-occidental. La population n’a jamais considéré la présence de la Cinquième flotte des États-Unis comme un problème. Ce qu’elle veut, c’est arracher au gouvernement ses droits de base. Mais, vu la politique actuellement menée par l’Occident, la population de Bahreïn s’oriente de moins en moins vers celui-ci. Le fait que la famille royale de Bahreïn ne doive pas payer la moindre conséquence des permanentes violations des Droits de l’homme rend en quelque sorte l’Occident complice de ce qui se joue. Surtout parce qu’il poursuit ses livraisons d’armes. Si cela continue ainsi, nous nous retrouverons dans une situation où les gens affirmeront fermement que, lorsqu’ils seront au pouvoir, la Cinquième flotte devra déguerpir.

 

À part mettre un terme aux livraisons d’armes, que peut faire l’Occident ?

 

Maryam al-Khawaja. Réagir diplomatiquement. Nous n’avons encore à aucun moment entendu de déclaration d’indignation lorsque nous avons dénoncé les violations des Droits de l’homme à Bahreïn. Cette indignation devrait pourtant être le strict minimum. Une autre étape serait de convoquer le Conseil des Droits de l’homme des Nations Unies. Cela a eu lieu pour les autres pays du Printemps arabe, mais pas pour Bahreïn.

 

Vu le manque de soutien international, n’êtes-vous pas gagnée par le pessimisme quant à l’avenir du mouvement ?

 

Maryam al-Khawaja. Les gens ont osé descendre dans la rue pour exiger le changement et la démocratie. C’est une première victoire qui, en soi, mérite d’être fêtée. Et la population est extrêmement déterminée ; le changement à Bahreïn est donc inéluctable. La seule question est quand.

 


Source: Solidaire