Le TPI, organe de l’Otan et de la mauvaise foi

Politique Economique d’un Simulacre de Justice : Justice et Profits de Goldman Sachs, version Carla Del Ponte
Le 6 octobre 2005, Carla Del Ponte, procureur général du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), a donné à Londres, devant l’auditoire de Goldman Sachs, une allocution non moins révélatrice sur le rôle du TPIY que sur la personnalité et les priorités de Mme Del Ponte elle-même.


S’adressant à un parterre d’hommes d’affaires, Mme Del Ponte insiste alors qu’en tant qu’organe des Nations Unies, le TPIY est une organisation à but non-lucratif mais que de telles organisations, et celle-ci en particulier, n’en rendent pas moins pour les autres le terrain plus propice aux affaires. « Prévenir les conflits ou rendre la justice ne remplit les comptes en banques ni de l’ONU, ni de qui que ce soit, » déclare-t-elle. Le secteur privé ne peut remplir de telles fonctions. Mais pour Mme Del Ponte, de tels services ne se bornent pas à sauver des vies ou à améliorer le sort des populations, ils contribuent à ramener la stabilité : « C’est en cela que résident les bénéfices à long terme du travail des Nations Unies. Nous nous efforçons de créer un environnement stable et favorable à des investissements sûrs. » Il en résultera « une démocratie raisonnablement prospère, facteur de paix et de stabilité dans le monde. »

Pour vendre à cet auditoire de businessmen, le TPIY comme un partenaire fiable au service du néolibéralisme, Del Ponte traîne un handicap : les activités de son organisation se sont en effet avérées hautement déstabilisatrices, n’ont en réalité aucunement contribué à « sauver des vies » ou à limiter les souffrances et les destructions, et ont jusqu’à présent maintenu leurs principales zones d’intervention – Bosnie/Herzégovine, Serbie/Monténégro, et Kosovo – dans un état de crise quasi-permanent, caractérisé par des conditions singulièrement peu attractives pour l’investissement privé (en dehors des activités liées aux trafics de drogue et de prostituées, particulièrement florissants au Kosovo.) D’un autre côté, servant effectivement les objectifs réels de MM. Clinton et Blair, entre autres membres prééminents de l’OTAN – comme, par exemple, justifier le maintien de l’OTAN (obsolète depuis la fin de la Guerre Froide) au moment de son cinquantième anniversaire, en 1999, en montrant que l’OTAN a toujours un rôle à jouer comme organisation sous contrôle américain ; briser la Yougoslavie, indépendante et obstinément socialiste afin d’en ramener les débris dans l’orbite d’influence de l’OTAN ; ou préparer le terrain à d’autres « interventions humanitaires » – le TPIY apparaît comme un organe des principales puissances occidentales et de fait, du néolibéralisme au sens le plus large du terme.

Dès l’introduction de son allocution, Del Ponte affirme que le TPIY a pour objectif premier de « ramener la paix, la sécurité et la justice », mais quelques minutes plus tard, paix et sécurité basculent à l’arrière-plan et elle déclare : « notre objectif premier est de rendre la justice. » La justice est fondamentale, affirme-t-elle, car « elle contribue à la réconciliation de peuples dont les guerres des années quatre-vingt-dix ont ruiné l’unité. » Avant d’expliquer en quoi tout cela est parfaitement faux, à fortiori avec une notion de justice aussi partiale et hautement politisée que celle de Del Ponte, de l’ONU et de l’OTAN, qu’il me soit permis de souligner que rendre la justice ne signifie pas nécessairement ramener la paix. Ce n’est pas un hasard si, de même que les efforts du TPIY coïncidaient avec une instabilité chronique en ex-Yougoslavie, loin de contribuer à « la paix », ses attributions évoluaient parallèlement aux déchaînements de violence aveugle de deux conflits locaux successifs et des campagnes d’intervention armée occidentales qui en découlaient. Il est, en fait, parfaitement légitime d’incriminer le TPIY lui-même pour avoir, en se focalisant exclusivement sur la « justice », offert le meilleur moyen d’empêcher la paix, et pour n’avoir eu d’autre objectif réel que de faciliter la guerre, le démantèlement de la Yougoslavie et l’écrasement militaire économique et diplomatique de la serbie.

C’est ce que fait Michael Mandel, de façon tout à fait convaincante, dans son ouvrage : How America Gets Away With Murder: Illegal Wars, Collateral Damage and Crimes Against Humanity [Comment l’Amérique Est Blanchie de ses Crimes : Guerres Illégales, Dommages Collatéraux et autres Crimes Contre l’Humanité, Pluto Press, 2004], où il souligne qu’en 1992, à la veille de la formation du TPIY, Lawrence Eagleberger du Département d’Etat [le Ministère des affaires étrangères U.S.], désignait déjà dans un discours officiel trois des principaux leaders serbes comme devant être traînés en justice, et déclarait textuellement : « La communauté internationale doit dès à présent envisager d’outrepasser le cadre des accords (de paix) de Londres et se préparer à des actions plus agressives. » Les Etats-Unis avaient déjà précédemment saboté les accords de Lisbonne de février 1992, pourtant prometteurs, en encourageant le leader musulman bosniaque Alija Izetbegovic à se retirer et à faire échec au plan de paix que Croates, Serbes et musulmans de Bosnie – y compris Alija Izetbegovic lui-même – avaient dores et déjà accepté. En février 1993, suite au discours de Eagleberger, Lord David Owen écrivait, non sans amertume : « Nous sommes plus ou moins parvenus à un accord de paix, mais un problème se pose : les musulmans refusent de s’y tenir. Et c’est en grande partie à cause des Américains, car les musulmans ne cèderont pas tant qu’ils seront convaincus que le soutien de Washington leur est acquis », en d’autres termes, « c’est l’entourage de Clinton qui bloque [l’accord de paix]. » Pour cruciaux qu’ils aient pu être, ces faits et déclarations de milieux on ne peut mieux informés ne remirent jamais en cause la version officielle selon laquelle c’était Milosevic et les Serbes de Bosnie qui, tout à leur projet de « Grande Serbie », rejetaient obstinément toute perspective de paix.

Le rôle du TPIY dans ce sabotage du plan de paix était de faire inculper les dirigeants Serbes afin, en les diabolisant à outrance, d’imposer leur éviction de toute négociation de paix à venir. Comme l’explique Mandel, la fonction même du TPIY était alors de permettre aux Américains de « justifier leur intention d’entrer en guerre, en dépeignant les ennemis qu’ils s’étaient choisis comme des Nazis. » Au sujet du leader Serbe Bosniaque Radovan Karadzic, le juge Antonio Cassese, alors président du tribunal, ironisait : « Voyons qui viendra s’asseoir à la table des négociations avec un homme accusé de génocide. » Plus tard, à la veille des bombardements de la Yougoslavie par l’OTAN, le TPIY dénonça invariablement les Serbes et, comme le souligne Mandel, son activité « n’était alors en rien de poursuivre et juger des criminels mais se bornait purement et simplement à assurer aux positions de l’OTAN une indispensable crédibilité. » Sur le plan des relations publiques, au cours des 78 jours de bombardements de l’OTAN – qui débutèrent le 24 mars 1999 – le TPIY fut l’une des pièces maîtresses de l’arsenal de l’OTAN, particulièrement à travers l’inculpation de Milosevic dès mai 1999, au moment même où l’OTAN se voyait vertement mis en cause pour avoir étendu le ciblage des bombardements aux infrastructures civiles serbes [violation des Conventions de Genève]. Ainsi intégré à l’arsenal de l’OTAN, le TPIY permit de bloquer les accords de paix dans le conflit bosniaque au cours des sanglantes années 1992-1994 puis, de faciliter, justifier et prolonger l’agression de la Yougoslavie par l’OTAN, en 1999.

Cette fonction du TPIY reposait sur des éléments structurels : l’institution avait été crée par les principales puissances de l’ONU, Etats-Unis en tête ; il était somptueusement financé par ces derniers et des ONG à leur service (comme l’Open Society Institute de Georges Sorros) ; issus du personnel de l’OTAN, ses agents travaillaient le plus souvent dans les deux structures en même temps et les plus hauts responsables en avaient été désignés par les représentants des pays membres de l’OTAN. Enfin, le TPIY dépendait entièrement de l’OTAN en matière de renseignements et de services de police. L’OTAN s’en trouvait donc de-facto exempt de « justice », et les clients de l’OTAN littéralement à l’abri de toute poursuite, eussent-ils commis des crimes similaires voire pires que ceux de leurs homologues serbes. Mandel explique que lorsqu’il présenta au procureur du TPIY une dénonciation des crimes de guerre de l’OTAN qu’accompagnaient un dossier complet en trois volumes sur la question, le procureur prit un an de réflexion pour finalement débouter l’accusation sans avoir jamais pris la peine d’enquêter formellement sur les faits. Inversement, dans le cas du massacre de Raçak, imputable aux Serbes, le procureur déclara immédiatement qu’il s’agissait d’un Crime de Guerre, lança la procédure le jour même, sur la seule base des informations fournies par le représentant des Etats-Unis, William Walker. De tous les chefs d’Etat des différents pays impliqués dans les conflits des Balkans, ni Clinton, ni Blair, ni Izetbegovic, ni Tudjman ne furent jamais mis en cause par le TPIY. Seul Milosevic fut accusé, bien que dans la logique prévalant au procès de ce dernier, chacun des chefs d’Etat exemptés aurait pu faire l’objet des mêmes accusations, sinon de bien plus graves.

Non seulement la conception hautement politisée de la justice affichée par le TPIY servait la paix plutôt que la guerre, mais elle demeure fondamentalement tout sauf juste. Une justice qui se dispense d’être partiale perd toute crédibilité. Si en outre elle sert ouvertement des objectifs politiques et se conforme à un ordre du jour extérieur à ses attributions, elle sera inévitablement biaisée et incapable de rendre la moindre justice, si louables que puissent être ses objectifs affichés. Si elle est politiquement corrompue, ses décisions le seront aussi, et orientées dans le sens de ces mêmes objectifs politiques. Et c’est effectivement ce qui a caractérisé le travail du TPIY depuis sa création – s’agissant des nombreux chefs d’accusation ajustés pour l’OTAN, sur ses priorités politiques ou de relations publiques du moment (inculpation du leader paramilitaire serbe Arkan en mars 1999, au moment où commençait la campagne de bombardements de l’OTAN ; de Milosevic en mai 1999, alors que les bombardements d’objectifs civils soulevaient l’indignation, de même de son recours systématique à la publicité, compromettant l’équité des prétendues procédures judiciaires, auxquel venaient s’ajouter les innombrables irrégularités judiciaires dans les procédures mêmes du TPIY.

Selon Michael Sharf, fervent défenseur du TPIY, plus de 90% des preuves avancées au procès de Milosevic étaient des ouï-dires, librement versés au dossier par la juge, bien que littéralement aucun n’ait eu le moindre lien avec le fait d’avoir ordonné ou commis les crimes de guerre imputés à l’accusé (accusations, au reste, ni plus ni moins graves que celles qu’on pouvait au même titre imputer aux Croates ou aux Musulmans Bosniaques à l'encontre des Serbes, ou que le bombardement des infrastructures civiles Serbes par l'OTAN). Elles donnaient le ton, cependant, en offrant un contexte moral justifiant la diabolisation de la cible, et parfaitement ajusté aux objectifs politiques de l'OTAN, quoiqu’aux dépens de la partialité même du procès.


Parmi une multitude d’autres exemples, il en est un qui illustre particulièrement la partialité patente du procès : lors du témoignage de William Walker, pas une fois le juge Richard May ne l’a interrompu dans ses interminables digressions, allant jusqu’à développer son point de vue personnel sur « l’attitude générale » de Milosevic. Inversement, tandis que 45 chefs d’accusations pour meurtre étaient retenus contre Milosevic sur la seule base du « massacre de Raçak », et bien que Walker ait été ici le principal accusateur, May donna à la défense un temps d’intervention limité et en interrompit le plaidoyer plus de 60 fois, rendant tout contre-interrogatoire sérieux littéralement impossible. Après avoir jugé recevables une montagne de ouï-dires avancés par les témoins, May s’opposa définitivement à laisser Milosevic citer les articles du Monde et du Figaro qui rendaient plus que douteuse la version de Walker au sujet des événements de Raçak.


Lors du témoignage du Général Wesley Clark, le juge laissa les représentants du gouvernement américain imposer un huis clos et examiner la déposition avant qu’elle ne soit enregistrée. Clark fut laissé libre de choisir les sujets qu’il entendait aborder, y compris dix bonnes minutes d’auto-adulation (sans la moindre objection de la part du juge), et fut autorisé à téléphoner à Bill Clinton pour lui réclamer une lettre de soutien, en violation du règlement interdisant toute communication extérieure au cours des interrogatoires. Milosevic, lui, se vit refuser le droit de poser aucune question mettant en cause la crédibilité de Clark ou sans lien direct avec les déclarations de ce dernier. Plus récemment, interrompant l’exposé des faits par la défense, le juge du TPIY autorisa la partie civile à produire un enregistrement vidéo montrant l’exécution supposée de six musulmans bosniaques, remontant à 1995, bien que celle-ci n’ait eu strictement aucun rapport avec l’interrogation des témoins de la défense, alors en cours, et qu’elle fût présentée sans que la défense ait été, ni préalablement informée, ni autorisée à en contester la présentation ou la validité. La présentation de cette vidéo n’en fut pas moins une occasion supplémentaire de dramatiser les accusations relatives au massacre de Srebreniça, au moment même où l’establishment occidental en faisait bruyamment célébrer le dixième anniversaire.
Au cours de son allocution au siège de la Goldman Sachs, Del Ponte soutient d'autorité que 8 000 musulmans bosniaques ont été massacrés à Srebreniça, au cours de "l'unique génocide" survenu en Europe depuis la seconde Guerre Mondiale. Ce chiffre est celui qu’avancé la Croix Rouge Internationale en 1995, partant d'une estimation brute et non vérifiée d'environ 3 000 musulmans fait prisonniers par les Serbes Bosniaques, plus environ 5 000 préalablement "portés disparus." La Croix Rouge et d'autres observateurs sur le terrain n'avaient d'ailleurs pas tardé à reconnaître que plusieurs milliers de ces "disparus" étaient en réalité parvenus à fuir l'enclave pour rejoindre les lignes des Musulmans Bosniaques ou la Serbie même. Il ne faisait par ailleurs aucun doute que plusieurs milliers d'autres avaient été tués au combat. Ce chiffre de 8 000 personnes massacrées n'en est pas moins demeuré inchangé depuis, mais n’est pour autant pas le seul à mériter rectification. En effet, le nombre de corps exhumés dans la région de Srebreniça reste à ce jour inférieur à 3 000, dont une proportion considérable mais toujours non-évaluée ont indiscutablement été victimes des combats particulièrement violents de juillet 1995, et d'accrochages antérieurs. L'éventualité qu'une partie des corps aient pu être exhumés, transportés et enterrés ailleurs demeure hautement improbable et viendrait d’ailleurs contredire les mises en gardes de Madeleine Albright à l'adresse des Serbes, à l’époque : "Nous surveillerons tous vos faits et gestes."

 

Or aucune photo satellite n'a jamais pu être produite publiquement attestant qu'on ait pu déterrer, déplacer par camion ou ré-enterrer des corps à cette période. En fin de compte le chiffre de 8 000 exécutions n'avait d'autre fondement que les besoins d’une campagne de propagande qui permettait de gonfler démesurément le mythe d’un génocide en cours, mythe dont tiraient avantageusement parti ceux qui en étaient à l’origine, à savoir les représentants de l’OTAN, les médias occidentaux et le TPIY lui-même.


L’affirmation de Del Ponte devant l’auditoire de la Goldman Sachs, selon laquelle qu’il s’agissait bien d’un « génocide » caractérisé, s’inscrit dans une série de révélations et de conclusions types du TPIY, qui ne résiste pas à la moindre analyse et que caractérise de graves contradictions internes. A maintes reprises, les juges du TPIY donnèrent en effet pour un fait établi que 7 à 8 000 musulmans bosniaques avaient sommairement exécutés à Srebreniça, admettant par ailleurs que les faits « suggéraient » qu’en réalité « une majorité » des 7 à 8 000 disparus n’avaient pas été tués au combat, ce qui nécessairement, outre la marge d’approximation, indique un chiffre substantiellement inférieur à 7 ou 8 000 exécutions. Peut-on réellement perpétrer un génocide dans une petite ville ? Les juges ont suggéré que le déplacement forcé de tous les habitants musulmans bosniaques hors de Srebreniça et l’exécution d’une part importante de la population masculine constituait en soi un génocide, insistant que nettoyage ethnique et génocide n’étaient qu’une seule et même chose.


Confronté au problème d’une intention génocidaire des Serbes consistant à déplacer en bus les femmes et les enfants hors de la ligne de front, le tribunal se contenta d’expliquer qu’ils avaient agi de la sorte pour des raisons de relations publiques, mais, comme le souligne Michael Mandel, ne pas commettre le crime qu’on a l’intention de commettre – quoique cette intention ne soit nullement prouvée et ne repose que sur un à priori idéologique/politique du personnel du TPIY – revient en réalité à « n’avoir pas commis le crime en question. » A aucun moment le TPIY ne demanda pourquoi les Serbes, pour perpétrer leur génocide, n’avaient pas plutôt encerclé la ville avant de la prendre, afin de rendre impossible la fuite de milliers de musulmans mâles vers la Serbie et les positions des musulmans bosniaques. La question de savoir pourquoi les musulmans bosniaques avaient sciemment abandonné leurs femmes, leurs enfants et un grand nombre de leurs camarades blessés à la merci des Serbes, ne fut jamais posée non plus et l’on ne confronta pas aux prétendues intentions génocidaires avérées des Serbes le fait que quelques 10 000 habitants de Zvornik fuyant la guerre civile et musulmans pour la plupart, étaient venus trouver refuge en Serbie même, ainsi que le déclara devant la cour Borislav Jovic, témoin au procès.


Il est intéressant d’observer que « l’Opération Tempête » d’août 1995 – nettoyage ethnique de quelque 250 000 Serbes de Krajina par les forces croates – ne fut jamais considéré comme « un génocide » par le TPIY. Dans ce cas pourtant nombre de femmes et d’enfants avaient été massacrés et le nettoyage ethnique avait frappé une zone géographique bien plus étendue et une population bien plus nombreuse qu’à Srebreniça. Cette opération s’était vue en outre précédée, dès 1993, d’une série d’attaques des forces croates sur des villages Serbes tels Medak, Citluk et Divoselo, où plus d’une centaines de civils sans armes furent massacrés à l’intérieur même de la zone de Krajina placée sous protection des Nations Unies, puis du sanglant nettoyage ethnique de « l’Opération Flash », en mai 1995, qui fit plusieurs centaines de victimes en Slavonie Occidentale. Le TPIY ne prit jamais aucune dispositions particulière à l’égard de ces massacres organisés d’envergure, bien qu’un dossier de l’ONU ait été soumis au TPYI, qui exposait en détail les exactions commises en 1993.


Le parti pris fondamentalement politique et complètement biaisé du TPIY par rapport aux événements de Srebreniça et de Krajina apparaît de manière particulièrement flagrante dans la présentation qu’en a fait Del Ponte devant l’auditoire de la Goldman Sachs. Dans le cas de Srebreniça, elle se fonde sur une interprétation spécieuse du terme de génocide, sans la remettre en cause, ainsi que sur une surévaluation du nombre des victimes qu’aucun élément d’enquête ne corrobore. Elle fait en outre totalement abstraction d’éléments contextuels clés, tels que la position stratégique de Srebreniça comme place forte du commandant musulman bosniaque Naser Oric, d’où ce dernier avait lancé entre 1992 et 1995, une série de raids anti-serbes sanglants sur où plus d’un millier de civils serbes avaient été massacrés.


Le contraste avec sa description de « l’Opération Tempête » et les massacres de Krajina est si éloquent que son commentaire mérite d’être cité en entier.
« Autre cas typique, celui d’Ante Gotovina [pour en savoir plus sur ledit Gotovina, cf. http://monde-diplomatique.fr/dossiers/gotovina/ ]. Ce général Croate fut mis en cause en 2001 pour une série de crimes commis contre des Serbes en 1995 [l’Opération Tempête (Opération Storm)]. Plus d’une centaine de personnes furent tuées et cent-mille forcées de quitter leur foyer, tandis que leurs maisons étaient pillées ou détruites. Ces exactions furent commises au cours d’une opération militaire, incontestablement légitime en tant que telle, et dont l’objectif était de reprendre la partie du territoire croate alors occupée par les forces Serbes. L’opération fut un succès, et est restée pour les Croates l’une de leurs plus belles heures de gloire. Gotovina commandait une partie de l’opération et il est de fait considéré, assez naturellement du reste, comme un héros national. La seule évocation des crimes de guerre commis au cours de cette opération fut pendant des années considérée comme un tabou. La logique était que : seules les forces ennemies ont commis des crimes de guerre, les défenseurs étant innocents, par définition. C’est seulement récemment que le gouvernement a reconnu que des crimes de guerre avaient effectivement été commis, et que ceux qui s’en étaient rendus coupables, y compris Gotovina, devaient être traduits devant la cour, à La Haie. »


C’est une apologétique sans équivoque d’un nettoyage ethnique, où les faits qui ne sont pas tout bonnement supprimés sont grossièrement déformés. La juge se dispense de rappeler que la Krajina était sous protection de l’ONU, tout comme Srebreniça, protection sciemment et ouvertement violée par les Croates en 1993. Elle se dispense aussi d’évoquer l’Opération Flash, de mai 1995, où les Croates massacrèrent des centaines de civils Serbes. Les pressions de l’ONU en faveur d’un règlement négocié de la question de la Krajina, mais royalement ignorées par les Croates au moment de leur terrible offensive d’août 1995, sont elles aussi passées sous silence. Ces crimes furent, dit-elle, « commis au cours d’une opération militaire », mais ce n’était pas moins le cas de ceux commis à Srebreniça. En réalité, Srebreniça avait été défendue (puis abandonnée) par des forces armées proportionnellement supérieures à celles que les Serbes de Krajina avaient vainement tenté d’opposer à leurs adversaires. L’idée que l’opération menée en Krajina était « incontestablement légitime », car elle avait pour objectif « de reprendre la partie du territoire croate alors occupée par les forces Serbes » offre en outre à cette opération un contexte apologétique qui repose sur une contre-vérité patente. Il s’agissait d’une campagne soigneusement planifiée dont le but était loin de se borner à déloger les « forces Serbes » – relativement faibles en Krajina et qui avaient clairement vocation à défendre des populations civiles contre des exactions de l’armée croate telles que celles perpétrées à Medak et au cours de l’Opération Flash – mais davantage de chasser une population Serbe installée dans cette région depuis des siècles. Il s’agissait bel et bien d’une épuration ethnique délibérée, mais que Mme Del Ponte refuse catégoriquement de reconnaître comme telle. Peut-on imaginer Mme Del Ponte déclarant que l’offensive serbe sur Srebreniça visait « à déloger les forces des musulmans bosniaques », ou que les opérations Serbes au Kosovo en 1998-99 visaient à « repousser les forces de l’UCK ? » Que les offensives serbes soient invariablement tenues pour des opérations de nettoyage ethnique, tandis que celles des Croates, non moins clairement dirigées contre des civils (et souvent davantage), apparaissent tout au plus comme des « opérations militaires », dénote en fait un ordre du jour politique sans équivoque.


On peut aussi s’inscrire en faux lorsqu’elle affirme que « plus d’une centaine de personnes furent tuées et cent-mille forcées de quitter leur foyer. » De même quelle reprends sans le remettre en cause le nombre de 8 000 exécutions sommaires à Srebreniça, Del Ponte sous-évalue grossièrement le nombre, politiquement embarrassant, des victimes Serbes de Krajina. Selon les estimations de Veritas, organisation humanitaire serbe, l’Opération Tempête fit à elle seule 1 205 victimes civiles serbes, dont 368 femmes et enfants – les Croates n’ont pas évacué les femmes et les enfants en lieu sûr comme le firent les Serbes lors du « génocide » de Srebreniça. Il semble même que l’Opération Tempête ait fait davantage de victimes civiles Serbes que ne furent tués de civils musulmans bosniaques lors du massacre de Srebreniça : la plupart des musulmans bosniaques tués à Srebreniça étaient des combattants, non des civils (un seul corps de femme fut retrouvé parmi les 1 883 corps exhumés des diverses fosses et tombes autour de Srebreniça).


De même s’agissant des populations chassées de Krajina, même les études les plus standard gravitent au bas mot autour de 200 000 personnes. Del Ponte s’efforce d’en minimiser le nombre car il est assez difficile de justifier le nettoyage ethnique de 250 000 civils en s’en tenant à la version d’une simple « opération militaire » visant à « déloger les forces serbes. » A l’inverse de sa dramatisation systématique des violences serbes, Del Ponte recours à un langage modéré pour évoquer les exactions croates. Les 100 000 Serbes de Krajina ne furent ni « expulsés », ni « déportés », ni « ethniquement nettoyés » – comme n’auraient pas manqué de le dire la juge ou ses alliés pour décrire semblable action perpétrée par des Serbes – mais seulement « forcées de quitter leur foyer. » Elle occulte ostensiblement les détails de l’impitoyable acharnement des Croates, tel le témoignage de ces « troupes de l’ONU [qui] observaient atterrés les soldats croates traînant les cadavres des Serbes le long de la route qui jouxtait la base de l’ONU, avant de les arroser de rafales d’AK-47. Ils broyèrent alors les corps criblés de balles sous les chenilles d’un char. »


Ainsi, pour Del Ponte, les Croates pouvaient raisonnablement voir dans ce vaste nettoyage ethnique de civils « l’une de leurs plus belles heures de gloire », car c’était avant tout un succès militaire, bien qu’accessoirement entaché de quelques « crimes de guerre. » A aucun prix elle ne donnerait à voir la prise de Srebreniça – bien mieux défendue en l’occurrence – par les Serbes de Bosnie, comme un succès militaire honorable, et dont les Serbes pourraient se vanter à juste titre – ici, l’ampleur des exactions commises interdit de parler de victoire et si elle n’a de cesse de s’en prendre aux Serbes, c’est qu’un bon tiers d’entre eux refuserait toujours, paraît-il, d’entendre parler de crimes de guerre commis à Srebreniça. Le cadre apologétique où elle l’inscrit lui permet de légitimer l’Opération Tempête, tandis qu’elle évacue le contexte d’exactions anti-Serbes perpétrées par les musulmans bosniaques avant la prise de Srebreniça qui, en suggérant un possible désir de vengeance, pourrait ruiner l’argument politique/idéologique d’une violence gratuite inouïe s’abattant sur des innocents. C’est l’étalage d’une justice à deux vitesses, fondée en grande partie sur la déformation et l’occultation des faits.


Del Ponte note que l’inculpation du général Croate Ante Gotovina pour les crimes de guerre commis durant l’Opération Tempête remonte à 2001. Soit, mais pourquoi six années se sont-elles écoulées entre les faits et cette inculpation, alors que le général bosno-serbe Mladic et le président Karadzic étaient inculpés à peine quelques jours après le massacre de Srebreniça et avant même que les faits mis en cause aient pu être dûment vérifiés ? Pourquoi l’OTAN n’a-t-elle jamais envoyé de forces armées en Croatie pour capturer Gotovina comme elle a su le faire à plusieurs reprises en Bosnie et en Serbie pour rechercher Mladic et Karadzic ? Cette inculpation est-elle à rapprocher de l’arrestation de Milosevic et de l’impérieux besoin d’exhiber au moins un semblant d’équité ? Pourquoi le Président Tujman ne fut-il pas inculpé pour ces crimes, comme le fut Milosevic (que le TPIY s’est toujours obstinément et vainement efforcé d’impliquer dans le massacre de Srebreniça), alors que l’implication directe de Tujman dans l’Opération Tempête est patente. Pourquoi Clinton, Albright et Holbrooke n’ont-ils pas été poursuivi pour avoir officiellement avalisé et un soutenu l’Opération Tempête.


La réponse à ces questions et la clé de la justice à deux vitesses et des occultations de Del Ponte, repose dans le fait que l’énorme opération d’épuration ethnique des Croates en Krajina était menée avec l’aval, et le soutien logistique des Etats-Unis, tandis que les Serbes étaient l’ennemi que les USA s’étaient alors donnés pour cible. De sorte que, tout comme l’OTAN se trouvait d’office dispensé de rendre des comptes, de part la vocation, le contrôle et la structure même du TPIY, les dirigeants des Etats clients allaient bénéficier de la même impunité, quoiqu’on puisse toujours jeter en pâture au tribunal quelques os à ronger tels Gotovina (tardivement et suite à de molles pressions), pour le grimer d’un bien peu crédible semblant de justice.
L'un des points clés du discours de Del Ponte, était le rôle crucial de la justice pour porter la réconciliation dans la région. Les coupables doivent être traduits en justice et punis; les victimes et/ou leurs héritiers doivent sentir que leurs bourreaux ont payé pour leurs actes, afin qu'ils se réconcilient et choisissent la paix. S'il s'agit des exactions de l'Indonésie au Timor Oriental, où les USA et leur allié britannique prirent part aux massacres de masse, ce principe cesse d'être appliqué.

 

On n'y songera, bien sûr, pas une seconde là où les USA et leur allié britannique ont eux-mêmes commis l'agression et massacrés des dizaines de milliers de civils, comme en Irak.


On ne l'a pas vraiment appliqué non plus au TPIY, où une "justice" sélective a montré son vrai visage, à la fois outil de vengeance et feuille de vigne d'objectifs politiques. Le nettoyage ethnique en Bosnie était en réalité bien loin d'être l'apanage d'un seul camp, et le nombre de morts par nationalité resta peu ou prou proportionnel à chaque population. Les Serbes ont eu, preuves à l'appui, des milliers de victimes aux mains des Croates ou des musulmans bosniaques et de leurs cadres Mujahidins importés. Leurs propres groupes d'experts examinent actuellement quelques 73 fosses, cherchant à identifier les cadavres qui y ont été entassés. Ces massacres là sont littéralement passés inaperçu dans les médias occidentaux comme au TPIY. Médecin légiste de renom et spécialiste Yougoslave des autopsies, Zoran Stankovic, observait déjà en 1996, que "le fait que son équipe ait déjà identifié les corps de plus de 1 000 serbes de Bosnie dans la région [de Srebreniça] n'avait nullement intéressé le procureur Richard Goldstone." On retrouve au contraire constamment cette vieille rengaine qui voudrait que les Serbes aient toujours eu tendance à pleurer sur leur sort, tandis que les musulmans bosniaques sont de vraies victimes, dont on ne dit jamais que les plaintes sont des simagrées. De sorte que s'il est une question qui ne se pose jamais pour Del Ponte et ses alliés, médias occidentaux inclus, c'est bien celle-ci : si "la justice" est la condition sine qua non de la réconciliation, qu'est ce qui va pouvoir réconcilier les milliers de Serbes victimes des campagnes de nettoyage ethniques, et leurs héritiers, notamment ceux des quelque 250 000 Serbes chassés de la Krajina, désormais croate, si leurs revendications ne reçoivent qu'indifférence ? Les arrêts d'une justice inéquitable ne risquent-ils plutôt d'aggraver leur ressentiment ?


D'une manière générale, prétendre que le TPIY est fondamentalement au service de la justice, indispensable préalable à toute réconciliation – outre qu'elle est ici à deux vitesses – est parfaitement malhonnête. Loin d'aider à la réconciliation, la constante focalisation sur les victimes et bourreaux de Srebreniça n'a fait que renforcer la haine et le sentiment nationaliste dans le camp même de ceux auxquels le TPIY était supposé rendre justice. De même, la guerre du Kosovo et son cortège d'exactions exacerbant la haine et les tensions intercommunautaires dans la région, montrait clairement combien le prétendu objectif de Clinton d'un Kosovo multiethnique et tolérant avait été faussement mis en avant. Au Kosovo, cette propagande ouvertement partiale et le poids de l'OTAN dans les décisions, a déchaîné une flambée de violence anti-Serbe (mais aussi anti-Tzigane, anti-Turcs, anti-dissidents Albanais), que la capacité des responsables de l'OTAN à fermer les yeux sur les exactions de leurs alliés – les prétendues victimes – poursuivant inlassablement leur vengeance et leur vieil objectif d'épuration ethnique, ne pouvait en réalité que renforcer.


En Bosnie, il semble que la proposition du ministère britannique des affaires étrangères, d'utiliser la commémoration du dixième anniversaire du massacre de Srerbreniça comme une "statesmanlike initiative" [une initiative de l'ensemble de la classe politique] en faveur de la réconciliation publique entre les différents groupes ait été violemment rejetée par les représentants des différents partis bosniaques. David Chandler souligne que "la focalisation de la communauté internationale sur la guerre a favorisé les courants les plus réactionnaires et les plus rétrogrades de Bosnie." "Ceux qui, socialement, se trouvaient les plus exclus de la vie bosniaque, se sont retrouvés en mesure d'imposer l'ordre du jour politique et de contrecarrer les politiques de réconciliation, parce que leur poids social s'était retrouvé artificiellement renforcé par l'omniprésence internationale dans le jeu politique d'un si petit pays. Si la Bosnie ne dépendait à ce point d'acteurs extérieurs sur le plan politique, social et économique, dépendance que vient légitimer son image de victime, il est peu probable que la guerre eut conservé une place aussi centrale dans la vie bosniaque. "

En Bosnie comme en Serbie, sans parler du Kosovo, où la vague sans précédent d'épuration ethnique des années 90 n'est toujours pas stabilisée, les Serbes, outre l'humiliation, ont encaissé une agression constante, et leurs leaders et responsables militaires ont été sanctionnés, lors même que ceux de leurs adversaires – Croates, musulmans bosniaques ou responsables de l'OTAN – actuellement accusés de crimes, ne font, à de rares exceptions près, l'objet d'aucune investigation ou sanction d'aucune sorte, allant le cas échéant jusqu'à prétendre incarner la justice. Le bilan général suggère fortement que ceux qui statuent sur les peines ne visent en réalité ni la justice, ni la réconciliation. Outre qu'ils favorisent la vengeance brute, leur objectif est davantage de renforcer et polariser les positions des musulmans de Bosnie, de broyer la Republika Srpska, voire à l'éliminer purement et simplement comme entité indépendante à l'intérieur de la Bosnie. Ils s'efforcent aussi de maintenir la Serbie totalement désorganisée, affaiblie et dépendante de l'Ouest – justifiant ainsi par avance l'amputation du Kosovo comme province Serbe – et d'imposer une image définitivement positive de l'agression et du démantèlement de la Yougoslavie par les USA et l'OTAN. Ce dernier objectif implique d'occulter l'opportunité offerte à Al Qaeda par Clinton et les musulmans croates de prendre pied dans les Balkans, le rapprochement entre Itzebzegvic et Ben Laden, la Déclaration Islamique de ce dernier affichant son hostilité envers l'idée d'un état multiethnique, l'installation de 4 000 mujhaïdins venus mener une guerre sainte en Bosnie, avec la collaboration active de l'administration Clinton et de l'interconnexion entre l'UCK et Al Qaeda.


En somme, le TPIY a été créé par les puissances de l'OTAN, non pour porter la paix ou la justice en Yougoslavie, mais pour y servir les intérêts des USA et de l'OTAN, lesquels exigeaient le démantèlement de la Yougoslavie, l'écrasement de la Serbie, et la conversion des mini états de l'ex-Yougoslavie en dépendances annexes des puissances de l'OTAN. Les Serbes s'étant dressés comme le principal obstacle à ce programme, il fallait les diaboliser, purger de leurs leaders leurs milieux politiques et les incarcérer, mais encore punir, briser et humilier leur peuple. Le TPIY devait donc se concentrer sur une forme de "justice" (sélective) propre à diaboliser les Serbes et à justifier la mise en échec de tout accord de paix, et le déclenchement de la guerre. Le TPIY s'est strictement et efficacement tenu à cette fonction, fort du soutien patriotique et peu scrupuleux des médias et intellectuels occidentaux. Le procès de Milosevic et l'interminable traque de Malko Mladic et Radovan Karadzic sont l'aboutissement de ce travail. La traque perpétuelle de Mladic et Karadzic permet en effet de justifier maintien de pressions constantes sur les Serbes, en Bosnie, en Serbie comme au Monténégro ; "le procès", de démontrer que les interventions et bombardements de l'OTAN étaient une juste nécessité, et de donner de "l'intervention humanitaire" des puissances impériales une image plus reluisante. Pour de telles fins, Carla Del Ponte et le TPIY étaient d'utiles instruments.


Traduction : Dominique Arias