Le Forum social mondial face à la crise de la globalisation

Le Forum social mondial est organisé à Dakar du 6 au 11 février 2011, dix ans après sa première édition à Porto Alegre, dans le contexte de la crise de la globalisation.

Il y a dix ans, ce rendez-vous annuel du mouvement altermondialiste, rassemblant des dizaines de milliers de représentants d’ONG, de mouvements sociaux et d’associations, avait pour but de créer un contre-pouvoir citoyen au Forum économique de Davos, rassemblant chaque année les élites politiques et économiques de la planète pour consacrer ce qui représentait à l’époque la « pensée unique » du marché autorégulateur et de la globalisation financière. En affirmant qu’« un autre monde est possible », le Forum social mondial a ainsi contribué à démystifier cette pensée unique, en dénonçant les dégâts sociaux et environnementaux engendrés par la spéculation financière et la course aux profits à court terme. Les principaux dossiers imposés par les altermondialistes dans le débat politique international ont ainsi porté sur la régulation du système financier international, la lutte contre les changements climatiques et la réforme des politiques des institutions financières internationales et de l’OMC  .

Dix ans plus tard, les craintes émises par les altermondialistes se sont révélées dramatiquement fondées. La crise multiforme de la globalisation est illustrée par la crise financière qui a éclaté en plein centre de l’économie mondiale, mais aussi par la crise économique et sociale qu’elle a engendrée, les catastrophes environnementales qui se multiplient et qui exacerbent la crise alimentaire qui sévit dans les pays les plus pauvres de la planète. De nombreux gouvernements plaident désormais pour des alternatives altermondialistes, comme la taxation des transactions financières internationales, le démantèlement des paradis fiscaux, le contrôle des capitaux spéculatifs, l’allègement de la dette des pays pauvres   ou la mise en œuvre de normes sociales et environnementales. Toutefois, malgré certaines avancées, ce tournant sémantique ne se traduit toujours pas en décisions politiques concrètes et suffisamment ambitieuses à l’échelle internationale, où le compromis politique est difficile et les lobbies financiers puissants.

La difficulté de concrétiser les alternatives altermondialistes réside en effet dans le fait qu’elles nécessitent un renforcement de la coopération internationale et du multilatéralisme pour que les Etats se réapproprient ensemble les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière. Or les marchés financiers, peu reconnaissants d’avoir été sauvés par les Etats, spéculent désormais contre les dettes souveraines, contraignant les gouvernements à appliquer des plans d’austérité socialement douloureux et économiquement peu efficaces, sur fond de généreux bonus et de « guerre des monnaies ». La crise de la globalisation accélère par ailleurs le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie de l’Est, où la Chine s’affirme progressivement en puissance mondiale et dessine avec quelques autres puissances émergentes un monde multipolaire et hétérogène qui rend encore plus complexes les accords politiques planétaires. En outre, alors que la régulation de la globalisation implique de s’accorder à l’échelle mondiale, nombre d’Etats sont dirigés par des partis nationalistes qui prônent le repli sur soi, certains comme la Belgique étant même paralysés par des conflits communautaires.

Ainsi, bien que la crise de la globalisation provoque un retour de l’Etat, il n’est pas certain que ce retour s’opère selon une approche altermondialiste. Karl Polanyi, dans sa description de la « grande transformation » provoquée par l’effondrement de la civilisation du 19e siècle, dont la matrice était le marché autorégulateur, a décrit en 1944 comment ce système a provoqué un processus d’autodéfense des sociétés humaines, qui a débouché sur des formes antagonistes du retour de l’Etat, dont le seul point commun était l’abandon des principes du « laisser-faire » économique et financier : le New Deal, les différentes formes de socialisme, le fascisme et le nazisme. Or la « nouvelle grande transformation » provoquée par la crise de la globalisation semble aboutir à des évolutions similaires, ce qui rend les clivages politiques plus complexes et implique d’adapter les alliances et les revendications altermondialistes au nouveau contexte idéologique. Entre l’approche du laisser-faire prônée par le Forum de Davos et l’approche de la régulation du Forum social mondial, qui représentait le principal clivage idéologique il y a dix ans, viennent se greffer le clivage entre l’approche nationaliste et internationaliste et celui entre l’approche autoritaire et démocratique. Il ne suffit plus, comme il y a dix ans, de fédérer les forces citoyennes en faveur de la régulation de l’économie mondiale. Des forces politiques peuvent ainsi prôner l’abandon des principes du laisser-faire tout en adoptant une approche nationaliste et/ou autoritaire, comme le démontrent les nombreux adeptes des différentes formes de « national-populisme ».

En définitive, le mouvement altermondialiste a eu beau prévoir la crise de la globalisation, les réponses à cette crise ne seront pas obligatoirement altermondialistes, tant elle implique, parallèlement à certaines évolutions positives, un retour en force des tenants du repli sur soi et de l’érosion des libertés. Les réponses adéquates à la crise de la globalisation impliquent d’adopter une approche régulationniste, internationaliste et démocratique. Cela implique d’élargir le champ des alternatives socio-économiques et environnementales à celui de la coopération internationale et de la défense des droits humains, mais aussi de soutenir les forces démocratiques qui défient les régimes autoritaires en Tunisie, en Egypte et aux quatre coins de la planète. Les bouleversements du monde nécessitent d’adapter les logiciels idéologiques à la complexité de notre temps. Non seulement la régulation de la finance doit permettre de ramener l’économie au service du développement humain, mais l’extension des libertés individuelles doit faire partie intégrante du progrès social et la coopération internationale représenter le garant de la prospérité et de la paix. Face à la crise de la globalisation, le Forum social mondial de Dakar est une opportunité de mobiliser les citoyens du monde autour de ces valeurs fondamentales.

Source: CNCD