Le CADTM au Kerala et au Tamil Nadu

Lors de son séjour dans le sud de l’Inde, fin de l’année 2010, Éric Toussaint (CADTM) a répondu à trois invitations d’organisations sociales développant des projets qui s’inscrivent dans le programme de V.A.K. ( Centre d’étude de développement ), membre du CADTM international.

Le 27 décembre, dans l’Etat du Kérala, à quelques km de la capitale Thiruvananthapuram (anciennement Trivandrum), Éric est intervenu lors du « Trees, vegetables and medicinal plants planting festival » organisé par les militants bénévoles de l’association « Santhigram » (qui signifie Village de la Paix).

Y participaient une soixantaine de femmes agricultrices qui développent la culture biologique à base de semences locales. Durant la conférence, 5 femmes responsables de coopératives se sont succédé pour présenter un bilan de leurs activités. Ont également pris la parole, le vice maire de la capitale Thiruvananthapuram, Ajit Muricken, directeur de VAK-CADTM Inde, le directeur de l’école où se déroulait l’activité, un paysan.

Dans son intervention, Éric leur a rappelé sa précédente visite de janvier 2008 lors de laquelle il leur a fait un exposé sur «  La globalisation de Christophe Colomb et Vasco de Gama à aujourd’hui »

Il a continué en relevant que, en deux ans, l’explosion de la crise alimentaire internationale et les causes de celle-ci démontrent bien l’importance de leur travail de résistance réalisé à la base pour assurer l’auto-subsistance et, au-delà, la souveraineté alimentaire.

Ces femmes et leur famille louent les terres qu’elles travaillent et peuvent à tout moment en être expulsées. Pankajakshan (« Pankatch »), directeur de Santhigram, donne l’exemple d’un projet soutenu par le gouvernement du Kerala qui consiste dans la construction d’un port maritime international dont l’impact sera globalement négatif pour la population locale : agriculteurs, pêcheurs, les habitants en général. En effet, cela entraînera la construction d’une voie ferrée pour le transport de conteneurs et d’une grande route pour camions (à conteneurs également) qui nécessite l’expropriation de terres cultivées. Les (gros) propriétaires de ces terres qui n’ont aucun intérêt à ce qu’on les cultivent toucheront, eux, une indemnité compensatoire… Ces voies de communications seront construites dans une vallée étroite où coule un cours d’eau non contaminé jusqu’ici qui fournit l’eau potable à une très grande quantité d’habitants. Ces gens perdront l’accès à l’eau potable… Santhigram collabore avec ceux et celles qui veulent résister à ce grand projet ou tout au moins obtenir des compensations adéquates.

L’organisation Santhigram va fêter ses 25 ans d’existence. Ses bénévoles ont commencé à travailler avec des villageois « Dalits », ceux que l’on appelle les « Intouchables », exploités par des usuriers et vivant dans une extrême pauvreté. Il faut savoir que dans la religion hindouiste, on naît Dalit quand on a été mauvais dans une vie antérieure. Si on accepte bien sa condition d’intouchable sans broncher donc, si on accepte l’ordre social injuste, on pourra renaître dans une autre caste lors d’une vie future ! Les discriminations dues au système des castes sont condamnées par la constitution indienne mais le système est encore très présent et les castes inférieures en souffrent très fortement.

L’organisation entame toute une réflexion sur le phénomène de la pauvreté. Les banques publiques ou privées n’acceptant pas de prêter aux pauvres, ceux-ci se tournent vers des usuriers (qui sont généralement très riches) qui appliquent des taux extravagants (de 60 à 80% sur un an) et font appel aux services de « collecteurs » qui n’hésitent pas a utiliser la force pour récupérer un maximum.

Pour 1000 roupies empruntés (càd environ 17 Euros, c’est le montant normal d’un prêt à un ou une « pauvre »), le villageois n’en reçoit que 900 et doit rembourser les 1000 roupies cinquante jours plus tard. S’il ne sait pas les rembourser, il peut réemprunter 1000 roupies et n’en reçoit alors que 800 et ainsi de suite.

En dix ans, la dette du villageois peut atteindre la somme de 25.000 roupies, une fortune pour eux.

Ces villageois Dalits sans terres tirent leurs revenus de la vente de fibres de coco qui leur rapportait moins que leurs charges et se faisaient ainsi doublement exploiter.

L’organisation Santhigram décide alors à cette époque de leur prêter à du 12% de l’argent qu’elle a elle même emprunté auprès de banques et, parallèlement, a organisé une formation en gestion pour les Dalits du village.

Aujourd’hui, l’organisation ne pratique plus de prêt entre autre parce que le suivi des remboursements est un travail trop lourd qui ne peut être assumé correctement par des travailleurs bénévoles. Elle a par contre développé des projets dans 5 secteurs et est devenue experte dans :

- la transmission du savoir faire ;

- l’agriculture biologique pour l’auto-subsistance ;

- les médecines douces et plantes médicinales ;

- la décentralisation politique (nombre de ces femmes participent aux structures politiques de base appelées « Panchayat » depuis l’indépendance) ;

- le travail avec les jeunes.

Pour clôturer la séance, Éric et les autres invités ont planté symboliquement des arbres dans le jardin de l’école qui accueillait les participants.

Le 28 décembre, quelques 120 Km plus au sud, à Nagercoil, dans l’Etat du Tamil Nadu (à majorité hindouiste), Éric T. a donné une conférence pendant quatre heures devant une vingtaine de responsables d’organisations travaillant en collaboration avec VAK-CADTM. Certains d’entre eux ont voyagé une douzaine d’heures en train pour assister à cette conférence du CADTM.

Il a présenté une vue d’ensemble sur la crise mondiale à l’heure actuelle en mettant l’accent d’abord sur l’interconnexion des crises, et en insistant particulièrement sur les crises alimentaires, financières et économiques. Il a indiqué à quel point les pays les plus industrialisés étaient pour le moment les plus touchés par la crise sur le plan financier et économique tandis que le "Sud" est plus touché par la crise alimentaire. Il a également abordé la crise climatique dans cette région qui a été particulièrement affectée par le tsunami du 26 décembre 2004 (voir le livre de Damien Millet et Éric Toussaint, Les tsunamis de la dette, CADTM-Syllepse 2005) et dont une grande partie des populations côtières très nombreuses sont menacées par la montée des eaux des océans.

Pour terminer, un débat très animé prouvait tout l’intérêt que le contenu avait suscité chez les participants. Une intervention en faveur de la privatisation des services publics dans l’espoir d’en améliorer la qualité a provoqué de nombreuses réactions dans la salle argumentant, sur bases de la réalité vécue au quotidien, les théories développées par le CADTM.

Plusieurs participants nous ont dit qu’ils lisaient très régulièrement le bulletin électronique du CADTM diffusé en anglais. Le responsable de l’association qui nous recevait (3e à droite sur la photo 3) nous a dit qu’il traduisait régulièrement des textes du CADTM en tamil et qu’il diffusait notre bulletin en anglais à plusieurs centaines de personnes. La même chose nous avait été dite la veille par le responsable de l’association Santhigram qui diffuse aussi notre bulletin en anglais.

En fin d’après midi, Éric a été invité à rencontrer une communauté de femmes « vendeuses de poissons » qui vivent en bord de mer, à la pointe sud de l’Inde dans le village de Kulachel. Ce village a été touché par le Tsunami de 2004 et est soutenu par une association («  Care and Trust ») agissant également dans le cadre du programme de VAK-CADTM.

Praithi Viraj, responsable de l’association, a expliqué le fonctionnement de cette communauté villageoise et traduit ce que ces femmes voulaient exprimer.

Les hommes du village pêchent la nuit ou tôt le matin, cela dépend. Ils utilisent des bateaux en bois de construction ancestrale (les catamarans). Leur travail est d’autant plus difficile que ceux qui pêchent au loin se font souvent agresser par l’équipage de plus gros bateaux de pêche cherchant à les intimider et à les dissuader de continuer leur activité ancestrale. Quelques fois leurs filets sont déchirés par le passage de chalutiers de pêche.

Dès leur retour, les femmes du village se présentent collectivement pour leur acheter le poisson qu’elles vont alors revendre sur les marchés. C’est elles qui sont responsables de la gestion des finances.

Ces femmes sont très mal considérées par le reste de la population qui les considère comme des intouchables parce que vendeuses de poissons, tâche subalterne et ne sentant pas bon. Elles sont souvent maltraitées, subissent des brimades voire des agressions physiques.

Jusqu’il y a quatre ans, elles aussi dépendaient d’usuriers peu scrupuleux qui leur prêtaient à des taux allant de 15 à 50 % et qui exigeaient des remboursements journaliers.

Aujourd’hui, grâce au soutien de l’association « Care and Trust » qui leur prête sans intérêt, non seulement cette communauté de femmes arrive à rembourser mais en plus met également de l’argent de côté (25 roupies par mois).

Après le passage du Tsunami, l’Etat leur a versé une indemnité de 4000 roupies (75€) par famille et un sac de riz. C’est grâce à l’aide d’organisations internationales que les villageois ont pu reconstruire une dizaine de maisons.

Suite à leur combat soutenu par Care and Trust, l’Etat leur a également promis une pension quand elles atteignent 65 ans. Grâce à cette visite, les organisateurs ont appris de la bouche de ces femmes que sept d’entre elles qui rentrent dans les conditions pour obtenir cette pension, n’ont toujours rien touché. Praithi leur a promis de s’occuper de leur dossier.

Quand Éric leur a demandé quel était leur désir le plus cher, elles ont toutes répondu :

« Que nos enfants et petits enfants aient un avenir » et aussi avoir une pension un jour bien sûr !

Les jeunes quittent le village et bien souvent ces femmes s’endettent (jusqu’à 7000 voire 9000 roupies) pour pouvoir leur payer des études qui malheureusement ne débouchent que rarement sur un emploi.

L’Etat a décidé de refaire un recensement des pauvres et la Banque mondiale fait pression pour que les indicateurs soient revus à la baisse de manière à réduire le nombre d’indigents. Ainsi, si vous avez un toit de tuiles sur votre maison ou si vous avez une télévision (qui soit dit en passant vous a été offerte par l’Etat), vous ne serez plus considéré comme un pauvre !

Source: CADTM

 

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