Laissez-nous travailler !

Les patrons organisent une pétition. La dernière doit remonter à longtemps. Sous l’intitulé «Laissez-nous entreprendre », onze organisations patronales ont concocté la liste de leurs desiderata. Lors de leur conférence de presse, Pieter Timmermans, de la FEB, a déclaré: « Nous transformons la force de travail en pouvoir d’achat ! » Cette phrase est doublement mensongère(*).

 

D’abord, les grandes entreprises ne transforment pas la force de travail en augmentations de salaire, mais en bénéfices faramineux. Lesquels sont distribués sous forme de plantureux dividendes et bonus. D’année en année, de nombreuses études l’ont montré : la part des salaires baisse en proportion de la richesse produite.

Mais il y a plus. Pour garantir des rendements toujours plus hauts, une part importante de la force de travail est détruite. C’est contre ça que les travailleurs des brasseries de Jupille et de Louvain ont réagi. AB Inbev veut supprimer 800 emplois en Europe alors qu’il va donner près d’un milliard d’euros de dividendes à ses actionnaires.

Le capitalisme s’est ainsi mué en une économie de restructuration permanente. Son but est de transformer la force de travail en chômage afin de gagner la prochaine bataille concurrentielle. Qui licencie le plus vite a le plus de chances de devenir le plus grand ou de le rester. Pour préparer l’avenir, comme on dit.

C’est aussi l’esprit de la pétition patronale. L’une de ses exigences centrales est que les employés doivent pouvoir être licenciés plus facilement. Karel Van Eetvelt, chef de Unizo, l’organisation des patrons de PME, a ainsi mis les points sur les i : « Le délai de préavis devrait pouvoir être très court. » Transformer la force de travail en pouvoir d’achat ? Non. La main d’oeuvre doit pouvoir être embauchée plus facilement et, ensuite, être jetée sans problème. Une fois la force de travail mise à la rue, elle doit être remise au boulot manu militari –pour n’importe quels salaires et dans n’importe quelles conditions. Pieter Timmermans de la FEB a osé déclarer au JT d’une chaîne belge néerlandophone: « Les chômeurs doivent être ramassés illico par la peau du cou. » Enrichissement scandaleux d’un côté, oppression incessante de l’autre.

Pour une loi AB InBev qui protège les travailleurs

Derrière AB InBev, on retrouve trois des familles d’actionnaires les plus riches de Belgique : les de Spoelberch, de Mévius et Vandamme, chacune à la tête d’une fortune moyenne de 4 milliards d’euros. De fortune personnelle. Leur entreprise continue à engranger des bénéfices, le flux des dividendes ne se tarit pas. Quelle est donc la sacro-sainte loi qui empêche d’intervenir ? Quelqu’un peut-il expliquer pourquoi, dans ce cas, ce sont les travailleurs qui doivent casquer afin que les familles comme les Spoelberch touchent encore plus de dividendes ?

Or les patrons laissent ces familles millionnaires hors d’atteinte. « Laissez-nous entreprendre » tire sur le monde du travail : travailler plus longtemps, licencier plus facilement et, ensuite, pointer un doigt accusateur sur les chômeurs. Les patrons veulent utiliser la crise pour imposer leurs plans (prêts depuis belle lurette) avec une thérapie de choc. C’est du hooliganisme social.

Les travailleurs ne doivent pas être facilement jetables, ils doivent être au contraire davantage protégés. Par une nouvelle loi. Une loi AB Inbev, par analogie avec la loi Renault. Une loi qui interdise aux entreprises rentables de licencier. Pour que les entreprises qui font des bénéfices, versent des dividendes ou qui ont constitué des réserves ne puissent pas réaliser de licenciements collectifs. Pour qu’en cas de non-respect de la loi, la totalité des aides publiques, des avantages fiscaux et des réductions de cotisations sociales doive être remboursée immédiatement. De cette manière, on peut protéger par une loi le tissu industriel et l’emploi.

Notre pays compte aujourd’hui plus de 800 000 chômeurs. Y a-t-il quelqu’un qui pense réellement qu’on va pouvoir éliminer des centaines de milliers d’entre eux en affirmant qu’on va « les prendre par la peau du cou »?

Blâmer la victime ne crée pas d’emplois.

Nous avons besoin d’une politique d’activation, oui, mais pour activer les plus grandes fortunes. 

La Belgique est le pays qui compte le plus grand nombre de millionnaires de l’Union européenne, en proportion de ses habitants, selon le rapport du Boston Consulting Group. Un paradis fiscal pour les grosses fortunes. Ça ne peut plus durer. Toutes les forces démocratiques doivent relever leurs manches. Activer les fortunes pour créer des emplois publics. Cela pourrait amener des dizaines de milliers de nouveaux emplois dans le secteur social, les services publics, le secteur du bien-être et l’enseignement. C’est la revendication de www.taxedesmillionnaires.be . Par laquelle  2 % des Belges les plus riches paieraient entre 2 et 3 % d’impôt de solidarité sur leur fortune. Cela existe déjà en France. Ici, il pourrait rapporter 8,7 milliards d’euros.

Nous sommes des socialistes car nous voulons une société qui ne détruit pas les sources de la prospérité, mais les respecte. Le travail est le père de la prospérité, la nature en est la mère. Une société décente ne  tue ni son père, ni sa mère.

Laissez-nous travailler !

 

Source: lalibre