La presse et Cuba

Cuba : Fidel Castro malade, Miss Monde acnéique, presse métastasée, par Maxime Vivas.

Jamais sans doute la maladie d’un chef d’Etat n’aura mobilisé autant les medias du monde entier. J’étais ces jours derniers en Espagne. Les journaux télévisés consacraient de longues minutes à l’événement. Feuilletant un quotidien régional (aragonais), j’ai compté qu’il y consacrait pas moins de six pages, de tonalité plutôt critique, mais documentées, c’est-à-dire dépourvues d’un systématisme négatif.

Des années de gouvernement de José-Maria Aznar n’ont pas réussi à imposer aux espagnols une vision manichéenne de Cuba et de son leader. Il est d’ailleurs à noter que, dès son accession au pouvoir, José Luis Zapatero a rompu avec les pratiques bushiennes de son prédécesseur et qu’il vient d’adresser ses vœux de rétablissement à Fidel Castro.

Il reste que la plupart des peuples d’Europe ne connaissent de Cuba que sa caricature. La médiocrité des « informations » (du pilonnage médiatique) de ces derniers jours en France aggrave la crasse ignorance.

Ailleurs, nombre de pays et de chefs d’Etat, mieux renseignés sur la réalité complexe de l’île et sur le contexte qui détermine sa politique et ses lois, voient Cuba d’un autre œil, quand ce n’est pas de celui de Chimène.

Par exemple, en avril 2004, la gigantesque Foire du livre de Buenos-Aires a dédié une journée à José Marti (héros historique Cubain), à Che Guevara et à Fidel Castro. Quand le mythique Nelson Mandela, sortant des prisons Sud-africaines, accéda à la tête de son pays, son premier voyage officiel le fit atterrir à La Havane. Il en fut de même pour le Bolivien Evo Morales en 2006.

Les officiels Pakistanais ne tarissent pas d’éloges sur les 1500 médecins cubains qui vinrent soigner bénévolement plus d’1,5 millions patients après le terrible tremblement de terre qui a secoué leur pays le 8 octobre 2005. Dans les bidonvilles de Caracas et de nombreuses capitales latino-américaines, les pauvres sont éperdus de reconnaissance envers un pays qui envoyé ses médecins s’installer parmi eux, vivre comme eux, les soigner. Idem pour les instituteurs caribéens qui les ont arrachés à un analphabétisme sans lequel le droit de vote est une plaisanterie et la presse est de facto censurée à 100%.

Un peu partout en Amérique latine, on vénère un pays où l’on peut gratuitement aller se faire opérer les yeux et recouvrer la vue. Si les noirs de Nouvelle-Orléans n’ont pas bénéficié de l’aide médicale des médecins sans frontières cubains (brigade Henry Reeve) dès les premiers jours de la rupture des digues, c’est que Bush la refusa. Et quand Fidel Castro remplit les stades (ô Pinochet !) ce n’est pas pour fusiller et trancher des mains, c’est parce que, nulle part en Amérique latine, il n’existe de salles assez grandes pour contenir ceux qui veulent l’écouter et l’acclamer à l’occasion de ses déplacements.

Tout gouvernement, tout système politique sont perfectibles et émettre des réserves à leur égard est légitime. Encore faut-il se garder de la confiscation de la parole par les témoins à charge et par les procureurs. Deux de mes amis ont refusé récemment de participer à des débats sur des ondes nationales où ils allaient, chacun, être confrontés à deux contradicteurs et à l’animateur. Combat inégal, d’autant plus que les ennemis de Cuba bénéficient de centaines d’heures de micro d’avance. Il faut maintenant exiger des médias qu’ils offrent aux amoureux de Cuba, à son ambassade à Paris, ce qu’ils ont offert si généreusement à nos gusanos : le droit de dire. Nous entendrons alors une parole d’amour, de fraternité, de paix, succédant aux éructations de haine de bellicistes qui trouvent que l’US Army tarde trop.

Le choc risque d’être brutal pour l’auditeur honnête. Il comprendra alors que si le prestige de Cuba est immense dans les pays du tiers-monde, des causes objectives existent. S’il est au plus bas dans les pays riches, c’est pour des raisons subjectives qui ont nom FMI, Banque mondiale, OMC et autres machines à appauvrir les pauvres, pilotées par les Etats-Unis et épaulées par des mastodontes médiatiques nourris, en Europe, par RSF.

Il comprendra alors pourquoi la maladie de Fidel Castro tient dix fois plus en haleine la presse mondiale que ne le firent celles de Pompidou et de Mitterrand. Ce n’est pas seulement d’un homme qu’il s’agit, mais bien de la construction d’un autre monde, sous le nez de l’Empire qui adore la démocratie sauf quand elle s’éloigne de son modèle économique égoïste et brutal.

Cuba ne se construit pas depuis 1959 grâce à un peuple admirable et malgré son chef, ni par les seules vertus de ce dernier, dressé contre une résistance passive déguisée en molle apathie populaire, mais dans une osmose dynamique à laquelle une frange de l’intérieur et de l’extérieur n’adhère pas (on nous le répète assez), osmose cependant assez massive pour que l’Empire hésite, hésite, hésite encore à lâcher son armée.

Quand des phénomènes physiologiques viennent menacer l’exercice de cette complicité entre un homme et un peuple, ceux qui voient en Cuba la preuve que chaque pays, quel qu’il soit, peut librement choisir son destin ont quelques raisons de s’attrister. Les autres ont tort d’oublier qu’en 1990 déjà, l’URSS s’étant effondrée, ils avaient sorti en vain du tiroir le couteau à peler le fruit mûr.

La presse est timorée quand elle parle du pouvoir états-unien. Mille serviteurs aveugles travaillent à nous persuader que l’Amérique vraie est celle des téléfilms, de Bush debout dix secondes devant un pupitre, costumé, cravaté, maquillé, souriant, aimable incarnation de la bonté pieuse et du samouraï tranquille, pourfendeur de toutes les barbaries. Ces laudateurs à la plume serve s’accommodent d’une pénurie gravissime : il leur manque un mot pour désigner celui qui, par tous les moyens, met en place des tyrannies, les subventionne, les arme, les conseille. Comment qualifier le faiseur de dictateurs, plus néfaste que chacun de ceux qu’il a adoubé par le mensonge, le fer et le feu, le fabriquant de marionnettes qui, chez lui, dans sa maison, tolère des libertés qu’il supprime aux autres, qui interdit sur sa pelouse des crimes qu’il externalise, celui qui refuse qu’on brûle vif ou qu’on empale sous ses fenêtres, qui déplorerait de voir des prisonniers jetés vivants à la mer du haut d’un avion près de ses plages aux sable blanc, le Janus qui camoufle ainsi son cuir de Père des Dictatures sous la toge liliale du démocrate ? Comment qualifier Bush et ses prédécesseurs, obsédés par Cuba ? Il manque un mot et cette lacune facilite une tromperie intellectuelle dès qu’on parle des Etats-Unis.

Il manque aussi un mot pour définir Fidel Castro.

Le qualificatif unique, répétitif, de « dictateur » le place dans la catégorie des Batista, Trujillo, Somoza, Pinochet, Vidella, Franco, Duvalier, etc. Ce simple rapprochement est insoutenable. Sous les ordres de ces tyrans, l’armée et la police ont eu à massacrer leur peuple tandis que les politiciens spoliaient, affamaient, abrutissaient les survivants et soumettaient massivement les râleurs à des tortures se terminant par des exécutions extrajudiciaires, choses qui ne se sont jamais produites à Cuba depuis 1959 (année de la victoire des barbudos). Les informations outrageusement unilatérales publiées en France sur des emprisonnements à Cuba n’infirment pas cette réalité. Dans leurs pires délires, les pires menteurs n’ont jamais pu la contester.

Jamais dans aucun des pays du tiers-monde, on ne vit une dictateur s’acharner à soigner son peuple, à l’éduquer jusqu’à être en mesure de proposer des dizaines de milliers d’enseignants, d’éducateurs sportifs et de médecins à plus de 60 pays pauvres. Ces intellectuels, payés chez eux avec des clopinettes, sortent en masse de leur pays « dictatorial » et y retournent.

Si le système politique et électoral cubain est atypique, il est abusif de caricaturer le premier, de nier l’existence du second et d’ignorer le contexte, celui de l’hostilité du plus proche voisin : la plus grande puissance que le monde ait jamais connu, ennemi agressif qui est déjà militairement sur place (à Guantanamo) et qui aspire à conquérir deux autres endroits cruciaux : la presse cubaine et la vie politique, par la création de journaux et d’un parti à sa dévotion, ces deux présences devant rendre possible l’invasion à coût réduit et le retour des oligarques et des banquiers.

« Les journalistes, affirme Bourdieu, ne se contentent pas de simplifier en focalisant sur des oppositions largement artificielles, ils braquent aussi les projecteurs sur les détails extrêmes, sur le paroxysme des crises laissant dans l’ombre la quasi-totalité de la réalité, coupable d’être trop banale, terne, sans intérêt ».

On croirait que le sociologue les a lus quand ils écrivent sur Cuba

Demandez-leur d’appliquer leur méthode à une description de Miss Monde. Après avoir déniché un bouton purulent derrière son oreille, scruté au microscope les bactéries dont elle est imprégnée, décrit la chimie par laquelle ses repas connaissent un nauséabond dénouement, étalé son mouchoir les jours de rhume, après l’avoir dix fois filmée dans les toilettes, ils persuaderaient quiconque qu’elle est le clone écoeurant et puant de la fée Carabosse. Au bûcher ! Et Fidel avec.

Ce que j’écris ici ne peut l’être ailleurs, dans la presse installée qui fait parfois l’opinion et que souvent l’opinion méprise.

C’est peut-être à cause de cette censure que tant de mes concitoyens ne voient pas que Cuba avance, que d’autres mondes émergent, choses dont, de plus en plus nombreux, nous seront informés par des moyens nouveaux, hors de nos médias qui se croient anémiés, qui mendient à l’Etat et aux banquiers des vitamines bien inutiles : en effet, s’ils s’affaiblissent, c’est qu’ils sont métastasés.

Maxime Vivas, 4 août 2006.

http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=3953