La philanthropie : une police d’assurance pour les multinationales

Ces ONG qui sont-elles et que font-elles réellement ? Souhaitant mettre en question les privilèges des multinationales, Gary Brumback décide de contacter plusieurs ONG pour obtenir leur soutien. Sur 176 ONG contactées, aucune réponse probante. Il décide dès lors de mener l’enquête pour en apprendre plus sur le secteur. Des financements qui semblent parfois douteux, des dirigeants d’entreprises dans les conseils d’administration ou encore des gens de l’élite du pouvoir américain, des missions floues et une impossibilité d’évaluer les résultats… Une partie du secteur non-lucratif semble être faite de faux-semblants !



Au commencement

Tout a commencé il y a quelques années avec la publication de The Devil’s Marriage (Le Mariage du Diable). Une œuvre en deux parties, l’une racontant comment la corpocratie dirige et ruine l’Amérique et la majorité du reste du monde, l’autre présentant 180 initiatives proposées pour mettre un terme au règne tyrannique et prodigue de la corpocratie. Ces initiatives étaient regroupées en sept catégories selon leur objectif de réforme stratégique :
(1) informer le public, des étudiants aux seniors, à propos de la corpocratie ;
(2) mobiliser et organiser l’opposition à la corpocratie ;
(3) réformer le système politique ;
(4) mettre au jour les bases légales de la corpocratie (par exemple la personnalité juridique des entreprises) ;
(5) mettre fin aux guerres et aux passe-droits financiers des entreprises ;
(6) rendre les entreprises responsables de leurs actes et de leurs conséquences ; et,
(7) mettre fin au capitalisme anti-démocratique.

Le cœur de la seconde partie du livre est ce que j’appelle à présent le « pouvoir démocratique à deux poings » pour mettre KO, au figuré, la copocratie. Un poing serait une coalition de nombreux segments de notre société (par ex. les groupements actifs de citoyens) qui fournirait la pression politique en appui d’un plan coordonné de réformes stratégiques qui seraient mises en œuvre par l’autre poing, un réseau en ligne de nombreuses ONG qui prétendent chercher à changer le status quo contrôlé par la corpocratie, mais qui n’unissent pas leurs efforts et ne changent clairement pas le statu quo. J’ai alors proposé dans ce livre la création d’un réseau que j’ai appelé la Chambre de la Démocratie des États-Unis comme contrepartie à l’un des alliés les plus fidèles de la corpocratie, la Chambre du Commerce des États-Unis.

Le livre a provoqué des soutiens enflammés, dont un en particulier m’a encouragé à commencer cette odyssée : « Les ONG combattent la Corpocratie une entreprise à la fois depuis 30 ans… et perdent. Brumback nous explique pourquoi, nous donne un plan de bataille, et nous met au défi d’unir nos forces pour reprendre notre démocratie en main. C’est le défi américain principal du 21e siècle. La Corpocratie ne peut durer plus longtemps. Ne vous contentez pas de lire ce livre. Agissez. Maintenant ! ».

J’ai alors décidé d’envoyer des courriels à un certain nombre d’ONG pour voir si je pouvais les persuader de créer et de gérer un tel réseau.

Voici quelques exemples de mes courriels-types :

La vérité nue en la matière est que nous faisons face à des entreprises corrompues et des politiciens véreux. Et c’est pourquoi je vous écris au sujet d’une idée dont j’espère qu’elle sera considérée sérieusement par votre organisation.

Je suis à la recherche d’organisations qui cherchent véritablement à mettre un terme au pouvoir de la corpocratie mais qui sont pour la plupart déconnectées les unes des autres, principalement concentrées sur des problèmes précis plutôt que sur des objectifs de réformes stratégiques de grande ampleur, aux ressources limitées et qui n’ont pas obtenu un soutien populaire assez massif pour mener à bien leurs initiatives.

Ce qu’un tel réseau en ligne d’organisations accomplirait et ce à quoi il ressemblerait est illustré sur le site Democracy Power Page. J’insiste sur le fait que ce n’est qu’une illustration.

Le réseau prendrait ses propres décisions. Je veux également souligner qu’être membre de ce réseau n’est pas destiné à compromettre l’existence, l’histoire, les ressources et les objectifs des membres du réseau.

Lorsqu’un nombre suffisant de soutiens aura été obtenu, cette liste sera envoyée à ceux qui en font partie. Il leur sera offert de rester sur cette liste pour le moment ou de s’en retirer. La liste sera ensuite envoyée aux donateurs potentiels à qui sera demandé s’ils envisageraient de financer le démarrage et l’action initiale du réseau, avec la possibilité de continuer à le financer. Selon la réponse positive des donateurs, ceux parmi la liste qui sont prêts à former le nouveau réseau l’organiseraient et le développeraient et soumettraient un plan d’initiatives réformatrices pour financement éventuel.

Puis-je ajouter votre organisation à cette liste ? Simplement y apparaître, montre votre soutien à l’idée et ne vous lie à aucune action future même si un financement externe devenait disponible. Je ne demande rien de plus que votre soutien à cette idée, un geste qui montre que vous n’y êtes pas opposé et qui ne vous coûte rien.


Notez qu’une séquence de multiples étapes était proposée, le soutien à l’idée étant la première d’entre elles. Je ne demandais, en d’autres termes, aucun engagement de leur part au-delà de cette étape.
J’ai soigneusement établi une longue liste d’ONG qui paraissaient importantes dans leur domaine. J’ai doucement commencé à contacter certaines d’entre elles en espérant susciter de l’émulation en cours de route pour pouvoir montrer à de futurs contacts que la liste était en train de s’allonger.

Rapport à mi-parcours : aucun progrès

Vers la moitié de cette aventure, j’ai écrit un rapport de mes « progrès » en expliquant aux lecteurs que je n’avançais pas plus que si je courais sur place. J’ai inclus dans ce rapport mon évaluation subjective des accomplissements de deux ONG. Cette évaluation ne diffère pas de celle que je ferai brièvement de toutes les ONG contactées.
J’ai ressenti à mi-parcours que l’aventure s’avèrerait probablement vaine. Mais j’ai décidé de continuer à contacter les ONG qui restaient sur ma liste. J’avais commencé à lire des ouvrages sur les œuvres de bienfaisance et le secteur à but non lucratif, complexe économique dont je n’avais même pas entendu parler lorsque j’avais débuté cette entreprise. Je me demandais si ce complexe existait vraiment.

La fin

Je me suis arrêté après que toutes les 176 ONG sur ma liste eurent été contactées, la plupart à deux reprises ou plus et quelques rappels. Cinq oui ; cinq de plus que zéro ont accepté l’idée. Des autres, 32 ont décliné (généralement via des justifications mielleuses) et 139 n’ont pas répondu ou ont tergiversé et jamais décidé. Si j’avais seulement pu obtenir cent réponses enthousiastes de plus comme celle-ci, du fondateur d’une ONG :

« Salut Gary, tout ce que j’ai lu me semble positif. Je suis à fond pour qu’on s’en prenne à la corpocratie. Vous avez mon soutien. Quel est ton numéro de téléphone ? Peace, XX. »

Autopsie : profil du complexe

Alors que j’avais misérablement échoué à obtenir le soutien d’un nombre substantiel d’ONG, j’avais réussi à me démontrer en tout cas que j’avais eu affaire au complexe. J’ai décidé de le tester un peu pour en apprendre plus sur son financement, ses ressources humaines, ses activités et ses résultats (je vais partir du principe que les cinq ONG participantes sont à mille lieues de ce complexe).

  • Missions des ONG

Sur chaque site Internet d’ONG apparaît une espèce de déclaration de sa mission. En voici un petit échantillon :

arrêter et faire faire machine arrière au terrible programme de guerre, de répression et de théocratie. Protéger et faire avancer les droits garantis par la Constitution américaine et la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Améliorer la démocratie en révélant les abus de pouvoir, la corruption et la trahison de la confiance par de puissantes institutions privées et publiques. Construire une nouvelle économie qui met l’emphase sur le bien-être des gens et de la planète. Donner aux peuples de partout le pouvoir de susciter le changement auquel ils veulent assister. Mettre un terme aux violences domestiques. Faire avancer la cause de la justice pour tous les Américains, renforcer l’aptitude des communautés d’intérêt public à influencer les politiques publiques, et permettre l’éclosion de la prochaine génération d’avocats. Susciter le bien-être économique et social, la sécurité et les opportunités pour tous les américains. Défendre un système international plus ouvert, plus sûr, plus prospère et plus coopératif. Améliorer la vie des Américains à travers des idées et des actions. Modérer les abus des entreprises et les rendre publiquement responsables. Mettre un terme aux droits des entreprises qui détruisent l’environnement, notre avenir et la démocratie. Mettre un terme à l’industrie nucléaire. Transformer nos élections pour accéder sans limites et sans fraudes à la participation, à un spectre complet de choix sensés et à la règle de la majorité avec une représentation juste et une voix pour chacun. Construire un environnement plus propre et meilleur pour la santé et un monde plus sûr. Inspirer, rendre puissant, motiver et enseigner une participation citoyenne qui aurait un impact. Aider à construire un mouvement citoyen qu’on ne peut arrêter, qui exige et propose des réformes durables. Mettre en œuvre des réformes structurelles à long terme. Développer des leaders progressifs.

Quelle liste de faux-semblants ! Si ces ONG s’attendaient vraiment à accomplir leurs missions ils se fixeraient des « objectifs élevés ». Parmi de nombreuses autres choses, ceux-ci seraient clairs et spécifiques, traçables et appréciables, difficiles mais atteignables. Je n’ai trouvé qu’une poignée d’ONG qui allaient au-delà de leur déclaration de mission pour décrire leurs objectifs et pas une seule ne s’approchait d’un objectif élevé. Si ces ONG représentent en effet le complexe, leurs missions ne correspondent pas à leurs véritables objectifs car s’ils devaient les atteindre, la corpocratie n’existerait plus, tout comme les ONG. Le véritable but semble être de juste exister et montrer un peu d’activité. Même si ce n’était pas le cas, soit les ONG se rendent compte qu’ils n’ont pas la capacité, divisées comme elles le sont, de mener à bien leurs missions dans cette vie, à moins de se faire d’énormes illusions.

  • Financement des ONG

Se pencher sur l’état du financement des ONG et faire quelques calculs, comme l’extrapolation avec les ONG pour lesquelles aucune donnée n’est disponible et la prise en compte de l’inflation, j’estime que les 176 ONG manipulent à peu près 1,4 milliard de dollars et ceci ne prend pas en compte tous les avoirs qui n’étaient souvent pas librement consultables. Une estimation peut-être au rabais. Le montant médian est d’environ 1,4 million de dollars par ONG mais 19 d’entre elles pèsent 10 millions de dollars ou plus et quatre d’entre elles plus de 100 millions de dollars chacune.

Alors que les ONG sollicitent et acceptent les donations individuelles, le principe des membres et dans certains cas les revenus de marchandise principalement promotionnelle, la plus grande partie du financement passe par un cordon ombilical de bourses gouvernementales et/ou de donations de fondations, et dans certains cas, aussi directement de la part d’entreprises, dont certaines devraient être en prison. Ce qui permet cela est l’exemption d’impôts offerte par le gouvernement aux donateurs et aux ONG.

Collectivement, les ONG que j’ai contactées ont les moyens financiers de s’associer et mettre en place un réseau sans financement additionnel, mais ils sont sous le joug de ce cordon ombilical. Ils perdraient probablement immédiatement ce financement s’ils s’unissaient et commençaient à demander de vraies réformes.

  • La longévité des ONG

Une fois lancées, les ONG parviennent à durer en ne secouant pas l’état des choses. Quelques-unes ont plus de 40 ans, et une a près de 100 ans.

  • Alliances et partenariats des ONG

L’absence d’unité entre les ONG, comme soulignée dans mon livre, est toujours d’actualité. Une minorité des ONG contactées veulent décupler leurs efforts en formant des alliances ou partenariats avec d’autres ONG et organisations. Mais les liens se font essentiellement entre organisations qui ont des missions similaires et je n’ai pas trouvé de cas significatif de grande alliance regroupant plusieurs missions. Il y a très peu de cas d’ONG contactées collaborant avec d’autres ONG contactées. Mon impression particulière est que les ONG sont férocement protectrices de leur pré-carré et voient les autres ONG non comme des collaborateurs potentiels mais comme autant de compétiteurs lorgnant vers la même manne de financement.

  • Les gens des ONG

L’ONG-type a une liste de directeurs et de personnel. Certaines ONG y ajoutent également des experts, des comités de conseil, des associés, des stagiaires et des volontaires. Comme les conseils d’administration sont au volant et que le personnel suit la même direction, penchons-nous brièvement sur ces deux catégories de personnes.

Conseils d’administration

Le nombre moyen de membres des CA et d’environ 14, et plusieurs ONG ont des CA pléthoriques de 25 membres ou plus. Quelle que soit leur taille, mon impression est que ce sont des sélections de dignitaires disposant d’un réseau de financement et qu’ils donnent des orientations par défaut à leurs équipes (c’est à dire les empêchent de vraiment toucher au status quo). En consultant le profil des membres de quelques larges CA, j’y ai trouvé d’anciens et d’actuels membres du Congrès, des cabinetards et des collaborateurs de la Maison Blanche (dont deux au moins étroitement impliqués dans la mise en œuvre et l’exécution de l’invasion de l’Irak et la plus grosse crise économique depuis la Grande Dépression) ; d’anciens et d’actuels dirigeants d’entreprise, des membres de cabinets d’avocats ; des professeurs d’université ; des présidents de syndicats ; etc., etc. Ces gens font partie des élites du pouvoir américain, bien éloignés des sans-voix et recrutés dans les CA en tant qu’aimants à financement. Avec des gens pareils, le personnel qui récolte des fonds fait plus de collecte que de porte-à-porte.

Le personnel

Dans certaines ONG, les membres du CA sont plus nombreux que le personnel. À l’inverse, quelques-unes emploient un personnel énorme, se comptant en centaines d’employés. Le nombre moyen de membres du personnel est d’environ 26 personnes. Un think tank disposant d’un budget de près de 40 millions de dollars emploie une centaine de thinkers. Ce qui représente beaucoup de réflexion à prix fort !

La dénomination des fonctions du personnel donne une idée de ce qu’ils font à part penser. Voilà ce que ça donne, comme dans n’importe quelle bureaucratie (sauf que les ONG sont hiérarchiquement moins verticales) : Directeurs de campagne. Stratèges de campagne. Directeurs de la communication. Coordinateurs de ceci et cela. Directeurs du développement. Directeurs à l’éducation. Spécialistes des événements. Vice-présidents exécutifs. Associés. Directeurs financiers. Responsables de la récolte de fonds. Administrateurs de bourses. Directeurs du réseau de membres et de son développement. Directeurs nationaux de terrain. Managers d’équipes. Spécialistes et directeurs des opérations. Organisateurs. Directeurs de programme. Directeurs des politiques publiques. Directeurs régionaux de terrain. Directeurs de recherche. Formateurs seniors. Académiques seniors. Ajoutez-y les nombreux attachés et assistants des positions précitées.

Les profils des membres du personnel ressemblent à ceux des directeurs à des échelons inférieurs et moins souvent liés au gouvernement et aux entreprises. Les employés plus gradés ont tendance à avoir voyagé au sein du complexe avant d’arriver là où ils se trouvent actuellement.

Les employés sont les carriéristes qui huilent la machinerie de leurs ONG. Le journaliste et auteur à succès Chris Hedges pense que les carriéristes sont les « êtres humains incolores » qui rendent « les plus grands crimes de l’humanité possibles. » « Ils accomplissent, » dit-il, « les petites tâches qui font de ces systèmes compliqués d’exploitation et de mort une réalité. »

Mea culpa, à petite échelle ! Je fus pendant une bonne partie de ma carrière un carriériste incolore travaillant dans les boyaux de la bureaucratie fédérale. J’y étais durant la guerre du Vietnam. Je la détestais mais je n’ai participé à aucune manifestation. À ma décharge, je n’étais pas à une position de moindre intérêt et ne faisais activement rien pour permettre à la guerre de continuer. Sur une échelle du carriérisme socialement destructeur, je placerais les carriéristes des ONG loin de moi à une des extrémités (comme les dentistes, qui peuvent faire mal, mais ne nuisent pas à l’Amérique) et plus proches de plus proches de moi, à l’autre extrémité, les carriéristes travaillant pour les sièges du pouvoir à la Maison Blanche, pour des lobbyistes auprès des cabinets politiques, pour le Congrès, pour l’armée et pour l’Amérique des entreprises.

Je ressentais de la honte pendant cette partie de ma carrière que j’ai mentionnée. Je ne sais absolument pas si les carriéristes des ONG ressentent la moindre honte. Peut-être s’en protègent-ils en rationnalisant comme je le faisais.

Le travail des ONG

Les dénominations des fonctions donnent un indice de ce que font les ONG. Lire la partie « Ce que nous faisons » de leurs sites web en dit bien plus. Voici un échantillon des activités telles que décrites dans ces sections : Aide les communautés lésées par des projets d’entreprises à faire valoir leurs droits. Commente et/ou témoigne à propos de matières législatives. Compile, analyse et présente des données économiques. Met en place des services de médiation pour les communautés. Mène des campagnes locales destinées à combattre des législations. Dirige des formations et ateliers. Met à disposition des organisateurs, activistes et experts en politiques publiques pour aider à former des coalitions puissantes. Rédige des politiques publiques, dirige des recherches et mène des campagnes de persuasion et d’éducation publique. Développe et fournit du matériel éducatif. Développe et fournit des outils organisationnels. Dépose des demandes pour obtenir des documents officiels selon le Freedom of Information Act. Intente des poursuites judiciaires. Analyse et produit des rapports sur les entreprises et les gouvernements. Organise des marches pacifiques et des manifestations. Met en œuvre des pétitions. Fournit conseil et soutien aux campagnes d’action citoyenne. Rend public des injustices (par ex. : conférences de presse avec des victimes de fraudes, réalisation de films documentaires, organise des caravanes itinérantes, écrit des articles, met sur pied des expositions, organise des conférences). Suit le parcours de l’argent en politique. Rédige des mémoires. Rédige des demandes de subvention. Récolte des fonds.

Ces ONG sont sérieuses à propos de leurs occupations, ce qui me mène à une première autopsie.


Autopsie : impact et accomplissements rapportés

Des preuves réelles des déclarations d’impact d’une organisation consisterait, à mon avis, à accomplir un ou plusieurs objectifs élevés qui, accumulés, constitueraient un progrès substantiel dans la réalisation des objectifs ou des missions de l’organisation. Donc, par exemple, si la mission supposée est de « mettre un terme à la violence domestique », la preuve réelle d’un impact à ce problème national serait une diminution significative de la violence domestique. Avec ce critère en tête, et en gardant aussi à l’esprit la nature des déclarations de mission des ONG et l’absence d’objectifs élevés, penchons-nous sur les impacts et accomplissements rapportés des ONG.

  • Impacts rapportés

Guide Star est une œuvre caritative publique 501(c)(3) qui fournit des informations sur les ONG, dont les « rapports d’impact » soumis par les ONG. Sur les 176 ONg contactées, seules 35 ont soumis de tels rapports. Vous comprendrez immédiatement pourquoi on en trouve si peu après lecture de ce petit échantillon d’extraits :

« Puisque notre but est de produire, non des améliorations mineures, mais bien des changements conséquents, dans le futur nous ne nous engagerons que sur des initiatives que nous sommes en mesure de mener à bien pleinement. » « Nous développons des opportunités créatives de mobiliser et soutenir un mouvement citoyen au-delà des affinités politiques pour récupérer les droits constitutionnels érodés par la guerre contre le terrorisme. » « Nous avons gagné à plusieurs reprises le titre de meilleure source [d’information] politique en ligne. » « Nous publions les dernières nouvelles d’intérêt pour la communauté progressiste. » « Nous collaborons régulièrement avec ceux qui produisent du changement pour rapprocher les politiques publiques des gens. » « Nous porterons un projet ambitieux pour maintenir la dignité humaine des populations pauvres et vulnérables à travers le monde. » « Nos ateliers attirent de nombreux participants. » « Nous construisons la capacité des citoyens, des organisations, des communautés et des groupes historiquement marginalisés et utilisons nos données afin de soutenir leurs propres efforts pour se faire entendre dans le processus politique. » « Nous produisons une variété des rapports de recherche et de matériel éducatif sur certaines problématiques – nous les utilisons pour informer le public et influencer le Congrès américain et d’autres entités gouvernementales à soutenir les efforts de développement. » « Nous restons ouverts au changement et à la croissance, et aux idées, approches et contenus nouveaux qui servent notre mission. » Nous avons « une réputation de longue durée pour notre implication des communautés sur les problèmes d’inégalités économiques. » Nous « développons cinq nouveaux chapitres – et d’autres encore en gestation – fournissant des formation au leadership pour des antennes locales – pour s’assurer que les étudiants disposent de tous les faits quand l’armée glorifie le fait de porter un uniforme au nom de la ‘patrie’. »

Voilà pour ce qui est des rapports des ONG quant à leur impact. Ces extraits et tout le reste, y compris ceux présents sur les sites web des ONG, ne démontrent pas la moindre trace d’impact quant à l’accomplissement des missions déclarées.

  • Accomplissements rapportés

Les accomplissements peuvent être notés sur une échelle, en commençant par la pseudo-productivité ou activité, puis les petites victoires (par ex. gagner quelques procès sur un sujet en particulier), et enfin une grande victoire extraordinaire (par ex. transformer l’Amérique en une nation de paix). Dans mon évaluation des deux ONG, illustrée par mon rapport de mi-parcours, ni l’une ni l’autre n’a dépassé le stade des petites victoires. Mon évaluation des 174 autres ONG contactées n’est pas différente. S’occuper reste la règle. Quelques ONG ont obtenu de petites victoires. Aucune n’a remporté de grande victoire.

Autopsie : l’impact réel

Quiconque sait et comprend ce qui se passe aux États-Unis et ses voisins globaux, et ce qu’il leur arrive, sait où en sont les choses, quel impact le complexe a véritablement. Il a permis d’aggraver et non d’améliorer les situations domestique et globale. L’Amérique continue à être la pire des notations soi-disant développées selon tous les critères qui comptent, qu’ils soient économiques, sociaux ou environnementaux. De plus, l’Amérique continue à être la nation la plus militairement agressive du monde, provoquant d’innombrables morts et risquant des retours de flamme de plus en plus dévastateurs de la part des segments les plus touchés et les plus en colère au sein des pays victimes.

L’impact réel inclut l’assurance de la protection de la corpocratie. Les ONG que j’ai contactées représentent un tout petit échantillon de la population des ONG. Elles sont apparemment entre 1,5 et 2 millions aux USA, mais je ne parviens pas à déterminer la part d’entre elles qui sont des ONG opérationnelles ou groupes de pression comme celles que j’ai contactées et non d’autres œuvres caritatives ou des musées, par exemple. Disons arbitrairement qu’existent 10.000 autres ONG telles que celles que j’ai contactées. En extrapolant les avoirs médians de celles que j’ai contactées, nous obtenons un chiffre de 14.000 milliards de dollars. Si nous abaissons notre nombre arbitraire à 1.000, le chiffre s’élèverait à 1.400 milliards de dollars. Cela correspond par hasard à ce que j’ai lu à propos du secteur sans but lucratif qui serait une « industrie de 1.300 milliards de dollars » et « la septième plus grosse économie du monde. »

Dans un cas comme dans l’autre il s’agit d’une police d’assurance coûteuse mais que la corpocratie et le restes des élites au pouvoir sont plus qu’heureux de payer pour continuer à exister et à croître. Cette politique maintient la classe moyenne – bien que celle-ci se rétrécisse progressivement à une zone tampon entre les puissants et les classes sociales inférieures – et monte les classes sociales les unes contre les autres. J’ai récemment vu, par exemple, un autocollant de pare-chocs déclarant sarcastiquement : « tout le monde mérite quelque chose de la part de ceux qui travaillent dur pour gagner leur vie. »

Autopsie : ce que d’autres disent

« La richesse et la propriété sont les causes de la pauvreté chez les autres. Et ceux qui possèdent cette richesse veulent maintenir cette différence. Si ce n’était pas le cas, nous ne serions pas en mesure de distinguer si clairement les riches des pauvres. »

« … les frères Koch donnent des centaines de millions à des œuvres ‘philanthropiques’, mais aucune des causes qu’ils soutiennent ne peut être considérée à même d’atténuer la souffrance où que ce soit, et encore moins ici.
C’est pourquoi les œuvres caritatives ne sont pas la solution […]. Elles créent des problèmes en laissant les vrais s’enfoncer dans la boue au fonds de la mer de l’humanité. »

« La classe au pouvoir coopte des dirigeants de nos communautés en leur fournissant des emplois dans des associations sans but lucratif et dans les agences gouvernementales, réalignant par conséquent leurs intérêts (comme garder leur emploi) sur le maintien du système. »

« Lorsque vous n’envoyez [pas] les enfants à l’école, essayez l’éducation informelle. Quand vous ne fournissez [pas] les soins de santé de base aux gens, parlez d’assurance-maladie. [Pas de] boulot ? Pas de soucis, redéfinissez simplement les mots ‘opportunités d’emploi’. Ça sonne bien. Vous pouvez même vous faire de l’argent avec ça. »

« À n’importe quel réunion philanthropique, vous croisez des chefs d’état qui rencontrent des gestionnaires de fonds et des dirigeants d’entreprises. Tous cherchent des solutions à des problèmes créés par d’autres personnes dans la pièce. Alors que de plus en plus de vies et de communautés sont détruites par le système qui crée de grandes quantités de richesse pour un petit nombre de gens, plus il paraît héroïque de ‘rendre quelque chose’. C’est ce que j’appellerais le ‘blanchiment de conscience’ – se sentir mieux à propos de l’accumulation de plus de biens que ce dont personne n’aurait jamais besoin pour vivre en redistribuant une petite partie, comme un acte de charité. »

Cette dernière citation provient d’un article publié dans la page ‘Opinions’ du New York Times qui avait fait son petit effet. L’auteur en est Peter Buffet, rejeton de l’investisseur multimilliardaire Warren Buffet. En rédigeant cet article, le jeune Buffet ne s’est pas fait que des amis dans le milieu des philanthropes.

J’aurais pu y ajouter d’autres citations reflétant la critique du complexe caritatif ou à but non lucratif, mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire de continuer à prouver que je ne suis pas le seul à émettre ces critiques.


Conclusion : un problème évident, des solutions qui le sont moins

Le problème de l’Amérique est clair comme du cristal pour ceux qui savent et comprennent ce qui se passe. La corpocratie emmène l’Amérique sur un chemin ruineux, tout en compromettant toute opposition potentielle du secteur à but non lucratif et des ONG en les rendant dépendants du gouvernement, des fondations et des entreprises pour se financer et donc exister. Alors que les gens des ONG ne se voient pas ou ne veulent pas se voir comme acceptant le salaire du silence à travers le cordon ombilical, il n’y a aucun doute dans mon esprit, après avoir analysé leurs activités, qu’ils y sont raccordés.

Les ONG sont la police d’assurance de la corpocratie contre le risque d’être renversé et elles n’ont aucun incitant à s’unir et devenir un véritable défi lancé au visage de la tyrannie corpocratique. Ma suggestion de s’unir a dû être considérée par eux comme terriblement naïve.

À travers son appareil de propagande, d’intimidation et occasionnellement, à travers des démonstrations de force, la corpocratie a démontré tout au long de l’histoire américaine son efficacité à se jouer des mouvements citoyens qui auraient pu croître et s’unir en manifestations massive bien au-delà de l’ampleur, disons, du mouvement des droits civiques, que la corpocratie a réussi à manipuler comme tous les autres mouvements.

La solution n’est pas du tout évidente, en tout cas pour moi, et peut-être que celle-ci ne pourrait se priver d’une révolution bien plus meurtrière que la Guerre Civile (je n’ai jamais défendu et ne défendrai jamais de moyens illégaux et non-pacifiques pour arriver à de paisibles et justes fins).

Je suis à court d’idées pour de plausibles solutions. Au lieu d’une solution, peut-être n’y a-t-il qu’une fin surprenante ou prévisible.

Il serait surprenant que la corpocratie finisse par s’effrayer de ses propres excès et commence volontairement à partager ses richesses et son pouvoir avec le reste de la société, et cesse de menacer d’autres nations. Et il serait surprenant qu’il y ait suffisamment d’autres Peter Buffet au sein de l’élite du pouvoir décidés à influencer la corpocratie au point d’inverser l’actuel cours des choses aux États-Unis, nonobstant la conviction de Ralph Nader que « seuls les super riches peuvent nous sauver. »

Une fin prévisible – j’en frémis – serait que la corpocratie continue son bonhomme de chemin jusqu’à l’autodestruction, entraînant l’Amérique avec elle dans un événement apocalyptique auto-infligé. Certains pensent que la Guerre Froide ne devint jamais nucléaire grâce à « l’équilibre des forces » entre Est et Ouest. C’est un paradigme à la fois obsolète et qui ne prend pas en compte la possibilité d’une apocalypse auto-infligée telle qu’un éco-suicide via un environnement toxique et stérile ou un suicide génétique de l’ingénierie génétique.

J’ai écrit dans la préface de mon livre que ce n’était pas « un livre de la fin du monde car la corpocratie peut être surpassée par le pouvoir de la démocratie pour peu que celui-ci puisse être rassemblé. » C’était un livre optimiste. Comment put-il en être autrement avec toutes les initiatives de réforme proposées ?

Deux ans plus tard, cet article a franchi un cap et considère l’avenir de l’Amérique de manière plus pessimiste. Je ne pense pas que mon changement de perspective soit une réaction excessive au fait d’avoir été ignoré 171 fois.

Mais la possibilité d’un événement surprenant et la possibilité d’une issue prévisible ne signifient rien de plus que ce que signifient ces mots. Ils signifient l’incertitude. Je ne peux pas dire que je suis certain de l’avenir de l’Amérique. Qui peut le dire ?

Outre les impôts et la mort, je tiens deux certitudes. Je ne proposerai plus jamais quelque chose d’aussi naïf aux ONG ou à quiconque. Et je suis fatigué d’être un activiste d’intérieur pour la justice socio-économique, la paix et le souci de l’environnement. Il est peut-être temps de profiter des pissenlits avant de les mâcher par la racine.


Traduction de l'anglais pour Investig'Action : Thomas Halter

Source originale : Dissident Voice