La menace d’une guerre nucléaire augmente

Une époque aussi kafkaïenne, c’est vraiment le monde à l’envers. Le plus grand violateur du droit international, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des Etats est célébré pour son profond respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des Etats (c’est de la Georgie qu’il s’agit, pas du Pakistan) ; les « grossistes » les plus renommés du terrorisme et du nettoyage ethnique (les Etats-Unis et Israël) envahissent, bombardent et torturent à volonté, mais s’offusquent bruyamment contre les « détaillants » en terrorisme, dont les activités ne font le plus souvent que répondre à leurs pratiques de terrorisme à grande échelle [cf. http://www.investigaction.net/articles.php?dateaccess=2006-02-11%2007:23:58&log=invites]; ces deux mêmes pays, qui débordent d’armes nucléaires et qui menacent de plus en plus d’en faire usage, trouvent inadmissible que l’Iran puisse en désirer une et devenir un jour capable de la produire.
Titre original : The Threat of Nuclear War Grows

Traduit de l’anglais par Dominique Arias pour Investig’Action

(Les notes entre [ndt : …] sont du traducteur et n’engagent que lui)

Ces deux Etats sont les premiers responsables du risque, qui ne cesse de croître, que cet armement nucléaire soit à nouveau utilisé dans un avenir plus proche qu’on ne pense. Tous deux disposent d’une panoplie d’armes nucléaires et de systèmes de lancement et de guidage dernier cri. L’arsenal des Etats-Unis est évidemment gigantesque mais celui d’Israël est loin d’être négligeable (estimé entre 60 et 200 missiles prêts à l’emploi). Israël a développé sa capacité nucléaire hors de l’autorité du Traité de Non Prolifération nucléaire (TNP), grâce à une collusion des puissances occidentales, lesquelles se sont toujours montrées drastiquement intraitables pour refuser semblable faveur à l’Iran (sauf sous le règne du Shah, dictateur imposé par les mêmes puissances occidentales). Cette accumulation d’armes et ce refus de se soumettre au TNP n’ont jamais valu à Israël la moindre sanction – pas de menaces, pas de sanctions, pas même de refus de prêter assistance au nettoyage ethnique des Palestiniens. Dans le passé, Israël avait déjà menacé de faire usage de ses armes nucléaires contre l’Union Soviétique. Aujourd’hui, c’est contre l’Iran. Les menaces israéliennes d’une attaque contre l’Iran, qui constituent en elles-mêmes une violation de la Charte des Nations Unies, n’ont jamais soulevé la moindre critique à l’Ouest, contrairement au virulent tollé qu’ont déclenché les obscures imprécations d’Ahmadinejad à l’encontre d’Israël – lesquelles n’ont pourtant jamais comporté de menaces ouvertes d’une quelconque attaque contre Israël.

De leur côté, les Etats-Unis demeurent en constante violation de l’esprit comme de la lettre du TNP. En signant ce traité, en 1968, ils s’étaient textuellement engagés à œuvrer à l’élimination des armes nucléaires. Non seulement ils n’en ont rien fait, mais ils ont fait d’elles, le plus officiellement du monde, l’un des éléments clé de leur stratégie de défense nationale, travaillant d’arrache pied ces dernières années à les rendre plus facilement utilisables dans les conflits. Ils ont aussi foulé aux pieds leur engagement à ne jamais tourner leurs armes nucléaires contre aucun des pays signataires du TNP, de même que leur engagement à ne plus mettre au point de nouvelles armes nucléaires. Les Etats-Unis ne violaient pas moins l’esprit du TNP en participant activement au développement de l’arsenal nucléaire israélien, et en fermant les yeux des années durant sur la nucléarisation du Pakistan, dès lors qu’elle servait un client utile, puis plus récemment en acceptant de collaborer au programme nucléaire de l’Inde, bien que ce pays refuse d’être signataire du TNP. Le Pakistan comme la Chine, voient ce soutien à la nucléarisation de l’Inde comme un pur opportunisme politique et une volonté d’affaiblir davantage toute possibilité de contrôle de la prolifération nucléaire.

La fin du « containment » soviétique.

L’une des principales raisons qui poussent Israël et les Etats-Unis à envisager sérieusement un recours pratique aux armes nucléaires sur le terrain, c’est que les pays qu’ils menacent, à l’exception de la Russie, n’ont aucune capacité de réponse nucléaire. Jadis, l’Union Soviétique avec son énorme arsenal nucléaire, rendait le recours à la menace nucléaire presque impossible, et particulièrement lorsque les pays visés étaient des alliés de l’URSS. L’effondrement de l’empire soviétique diminua d’autant la contrainte qui jusque là avait pu limiter la propension israélienne et américaine à recourir à la violence.

Un pays comme l’Iran pourrait certes répondre à une attaque nucléaire, mais il ne pourrait le faire avec un armement aussi dévastateur. Toutes les attaques lancées ces dernières années par les deux pays les plus agressifs de la planète avaient pour caractéristique principale un rapport de force totalement déséquilibré et la faiblesse et la quasi incapacité de réponse des victimes (Panama, Serbie, Afghanistan, Liban, Irak). Une capacité nucléaire aurait donné à de tels pays une bien plus grande capacité de défense – menace terrifiante pour les agresseurs.

La Russie pourrait intervenir, mais sa capacité de réponse est bien inférieure à celle dont disposait l’Union Soviétique. Géographiquement plus petite, elle est militairement nettement moins impressionnante depuis le désastre économique de 1992-1998, qui a entraîné une réduction substantielle de ses dépenses militaires et laissé la population profondément démoralisée. La Russie s’en est plus ou moins relevée ces dernières années, grâce à un gouvernement plus fort et plus indépendant, bénéficiant notamment de l’augmentation des tarifs dans le secteur de l’énergie. Le bref conflit de Georgie montre qu’elle semble désormais prête à tenir tête à l’encerclement militaire de l’Ouest (des USA en particulier) et à d’éventuelles intentions de poursuivre son démantèlement. Elle n’en demeure pas moins vulnérable et s’inquiète à juste titre de la « capacité de première frappe [ndt cf. http://www.investigaction.net/articles.php?dateaccess=2008-03-31%2020:19:33&log=invites] » qu’offre aux USA l’installation de systèmes anti-missiles en Pologne et en République Tchèque, aux extensions plus que probables dans un avenir proche. Avec aux Etats-Unis une classe politique aux ordres du messie, une population malléable à souhait (ou dont on peut faire fi) et une hégémonie indiscutée, des conflits d’agression nucléaires ou des « erreurs de jugement » déclenchant des interventions préventives ont davantage de chances de se produire qu’autrefois.

Non seulement les Russes ont d’autant plus de raisons de garder le doigt sur la détente, que le système de première frappe U.S. continue de se développer, mais ils ont en outre prévenu que leurs missiles nucléaires tactiques seraient maintenus en alerte là où la Russie semble menacée par une technologie électronique à laquelle elle ne peut faire face. Au cours des années 1990, les effets dévastateurs des revers politiques et économiques avaient renvoyé la Russie loin derrière les Etats-Unis en matière d’armement. Elle se sent aujourd’hui tenue de rétablir cette situation – ou au moins de parler et menacer de le faire – en usant du formidable arsenal qu’elle possède encore.

La détérioration de l’environnement moral

Une autre raison majeure du risque croissant de conflit nucléaire est la détérioration de l’environnement moral. Cette détérioration découle en grande part de la militarisation et de la guerre elle-même, qui habituent les gens à trouver naturel le recours à la force et un lot quotidien de victimes, lesquels s’en trouvent normalisés d’office. La militarisation et la guerre permettent aussi de justifier le développement et l’utilisation d’armes innommables, prétendument nécessaires pour « défendre » la nation et ses clients contre la menace d’ennemis soigneusement diabolisés. Dans un tel environnement, les valeurs des Lumières ne tardent pas à s’éroder et à s’évanouir ; les massacres de masse deviennent admissibles, voire louables – l’extermination à très grande échelle de centaines de milliers de civils à Hiroshima et Nagasaki produisit une explosion de joie aux Etats-Unis.

En fait, on peut mesurer la détérioration de l’environnement moral à la manière dont on perçoit ouvertement la guerre d’agression comme une option politique appropriée, même lorsqu’elle ne répond à aucune attaque militaire ou menace réelle. C’était notoirement le cas en 2003, lors de l’invasion de l’Irak et ça n’est pas moins flagrant aujourd’hui, s’agissant des menaces d’agression contre l’Iran. La pugnacité et la volonté, la soif même de recourir à la force est une nécessité politique, ne fut-ce que pour satisfaire les médias de l’establishment et les pontes qui financent les élections. Pour ce qu’en pense le public, c’est moins clair. En général, le public traîne les pieds lorsqu’on prépare une guerre. Il a plutôt tendance à préférer la diplomatie et qu’on laisse l’ONU décider, et il faut manœuvrer pour lui faire adopter l’état d’esprit adéquat. Pour autant, dès que les bombes commencent à tomber, l’ardeur patriotique reprend vite le dessus. Dans ses écrits, pendant la Première Guerre mondiale, Thorstein Veblen expliquait que « dès lors que l’on s’engage dans un processus tel qu’une guerre le soutien cordial et l’assentiment du peuple sont acquis, même s’il est flagrant qu’il s’agit d’une guerre d’agression ». Pour lui, « Ce qu’il y a de plus subtil dans la ferveur patriotique, le niveau le plus aigu, le plus proche du point de rupture, c’est sans doute l’indispensable justification morale. Par l’excitation cumulative, des résultats tout à fait remarquables ont pu être atteints récemment en ce domaine » (au chapitre « Sur la nature et les utilisations du patriotisme » dans Etude approfondie de la nature de la paix [1917]).

L’Establishment considère généralement les Démocrates comme moins crédibles que les Républicains en matière de guerre. On les tient pour frileux sur les questions de « sécurité nationale ». De fait, leurs politiciens et futurs responsables politiques sont toujours prêts à faire les lèche bottes pour prouver qu’ils n’ont pas peur des bombes. Pour Hillary Clinton comme pour Barack Obama, concernant l’idée que l’Iran puisse un jour, à l’avenir, se défendre par lui-même et l’effroyable menace d’une telle perspective, toutes les options étaient « sur la table ». Comme ses électeurs traînaient les pieds pour l’Irak, Obama a compensé en promettant une escalade des violences en Afghanistan, voire au Pakistan. Il a même choisi Joe Biden comme futur vice-président pour son « expérience » (il a montré cent fois qu’il pouvait avoir tort), et sa pugnacité notoire en politique étrangère.

Si Biden proclamait récemment être « sioniste », en fait il n’est littéralement pas un seul politicien Démocrate qui ne se soit produit devant l’AIPAC pour prêter allégeance à l’Etat d’Israël. Cette constante génuflexion et la dépendance financière des Démocrates à l’égard de l’argent des organisations sionistes, ont été un facteur supplémentaire de cette dégradation morale ; un facteur qui a littéralement évacué toute opposition politique au nettoyage ethnique de la Palestine par Israël, comme à la guerre contre le Liban en 2006. Comme les dirigeants israéliens réclamaient l’invasion de l’Irak et qu’ils sont de fervents défenseurs d’une guerre contre l’Iran, le Parti Démocrate a soutenu la guerre contre l’Irak, a traîné les pieds pour le désengagement – même après le vote anti-guerre de 2006 – et a diabolisé l’Iran, non sans prendre part aux préparatifs d’une guerre contre ce pays.

Michael McGwire a récemment souligné le fait que, des deux plus grandes menaces qui pèsent actuellement sur la planète, une guerre nucléaire et le réchauffement climatique, la première pouvait aisément être éliminée et à peu de frais – en fait, son élimination dégagerait même d’importantes ressources pour l’assistance aux populations de la planète et l’amélioration de leurs conditions de vie. La lutte contre le réchauffement reviendrait en revanche très cher. Mais éliminer la menace d’une guerre nucléaire, et démilitariser dans la foulée, serait contraire aux intérêts du Pentagone, de l’ensemble du complexe militaro-industriel et des intérêts particuliers qui profitent et prospèrent grâce à la guerre permanente. A l’heure actuelle, ce sont précisément ces intérêts particuliers qui donnent les ordres. Quant à savoir si les revers de la crise financière et de la guerre permanente finiront par changer la donne et nous permettre d’évoluer vers un ordre mondial décent et rationnel, ça reste à voir…

Version originale : A paraître dans Z Magazine, novembre 2008.

Edward S. Herman est Professeur Emérite de Finance à la Wharton School, Université de Pennsylvanie. Economiste et analyste des médias de renommée internationale, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont : Corporate Control, Corporate Power (1981), Demonstration Elections (1984, avec Frank Brodhead), The Real Terror Network (1982), Triumph of the Market (1995), The Global Media (1997, avec Robert McChesney), The Myth of The Liberal Media: an Edward Herman Reader (1999) et Degraded Capability: The Media and the Kosovo Crisis (2000). Son ouvrage le plus connu, Manufacturing Consent (avec Noam Chomsky), paru en 1988, a été réédité 2002.

Traduit par Dominique Arias pour Investig’Action