La fin de la pauvreté, vraiment?

La sortie en France du film « The end of poverty ? »
de Philippe Diaz, le 6 décembre, est un évènement majeur pour qui veut
mettre en perspective la crise économique et financière actuelle avec
cinq siècles de mondialisation.

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Commencée en 1492 avec l’arrivée des
Espagnols en Amérique, cette globalisation a vu au fil des ans
l’appropriation mondiale des terres de manière illégitime par les
empires européens (espagnol,
hollandais, anglais, français…) et l’exploitation effrénée tant des
êtres humains que des ressources naturelles du Sud. Le système
capitaliste, qui commençait à se développer, a utilisé cette main
d’œuvre quasi-gratuite et ces richesses volées aux peuples du Sud pour
financer la révolution industrielle du 19e siècle. A partir des années
1850, les puissances
dominantes (Europe, Amérique du Nord, Japon) ont imposé la monoculture
à leurs colonies et ont brisé net toutes leurs industries, comme celle
du textile en Indonésie ou en Inde, rendant toutes ces colonies
complètement dépendantes de la métropole. Les produits bruts étaient
exportés par les colonies qui devaient importer des produits
transformés ailleurs, où la valeur ajoutée créait des profits
colossaux. Aujourd’hui encore, le café et le thé produits au Kenya sont
vendus à l’état brut pour une bouchée de
pain à des transnationales de l’agrobusiness qui les transforment et
les revendent partout dans le monde, y compris dans ces pays. Les
indépendances officielles, dans les années 1950-1960 pour l’Asie et
l’Afrique, n’ont pas apporté la moindre souveraineté économique.

Au contraire, la fin de la seconde guerre mondiale a vu
l’instauration d’un ensemble institutionnel qui a réussi à imposer une
nouvelle forme de colonialisme aux pays dits « en développement ». En
fait, c’est plutôt le néolibéralisme qui y est en développement ! Au
cœur de cet ensemble, figurent le Fonds monétaire international (FMI)
et la Banque mondiale, renforcés en 1995 par la création de
l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Leur combat fut d’instaurer
une forme plus subtile, mais tout aussi efficace, d’empire global. La
dette en a été le ressort essentiel.

Nombre de pays ont hérité d’une dette coloniale au
moment de leur indépendance. La Banque mondiale a notamment procédé à
de telles manipulations complètement illégales. Cette dette les a
poussés à rester connectés à l’économie mondiale et à servir les
intérêts des puissances dominantes, dans un cadre de dépendance accrue.
La corruption des élites locales a permis que cette transition
s’effectue au mieux pour les grands créanciers. Loin d’orienter leur
économie selon les besoins des populations, les pays du Sud se sont
surendettés pour financer des mégaprojets, comme des grands barrages,
destinés à faciliter l’extraction et l’exportation de leurs richesses.
Tandis que les grandes entreprises du Nord bénéficient depuis lors de
marchandises à très bas coût qui leur génèrent des profits gigantesques
reversés à leurs actionnaires, le Sud subit une triple peine : ses
richesses lui rapportent très peu alors que la dépendance se perpétue
et que le remboursement de la dette provoque une véritable hémorragie
de capitaux. La mondialisation néolibérale organise donc
l’appauvrissement et la détérioration des conditions de vie du plus
grand nombre pour parvenir à l’enrichissement démesuré d’une minorité.
En 2008, les pouvoirs publics des pays en développement ont remboursé
182 milliards de dollars au titre de leur dette extérieure, soit 27
milliards de plus que ce qu’ils ont reçu en nouveaux prêts. Pendant ce
temps, le nombre de millionnaires en dollars dans le monde s’élevait à
8,6 millions, pour un patrimoine cumulé de 32 800 milliards de dollars.
Un prélèvement annuel de 0,25% sur ce patrimoine suffirait à trouver
les 80 milliards de dollars nécessaires pour assurer en 10 ans à la
totalité de la population les services sociaux essentiels (éducation
primaire, santé, eau, assainissement).

Le FMI et la Banque mondiale sont parvenus à leurs fins
en forçant les pays surendettés à signer des programmes d’ajustement
structurel, comprenant la fin des subventions aux produits de base pour
les rendre accessibles aux plus pauvres, la baisse des budgets sociaux,
des politiques de recouvrement intégral des coûts dans le secteur de la
santé et de l’éducation, la suppression des protections commerciales
comme les barrières douanières, l’abandon du contrôle des mouvements de
capitaux (ce qui crée une forte instabilité et renforce les paradis
fiscaux), des privatisations massives (ce qui augmente les prix de
biens essentiels et réduit l’accès aux services de base)… En Bolivie, à
Cochabamba, la privatisation du secteur de l’eau en 2000 s’est
accompagnée d’une forte hausse des prix et pour assurer les profits de
l’opérateur privé, les sources, qui appartenaient jusque là aux
communautés villageoises, ont été mises sous contrôle, tout comme les
réserves contenant l’eau de pluie. Les populations se sont révoltées
et, malgré la répression, ont réussi à obtenir l’expulsion de la
multinationale Bechtel qui avait profité de cette privatisation.
L’histoire s’est répétée en 2005 à El Alto, dans la banlieue de la
capitale La Paz, avec l’expulsion de Suez.

Les dictatures des années 1970-1980, comme celle de
Pinochet au Chili, ne sont plus la seule solution utilisée pour imposer
le néolibéralisme à l’échelle de la planète. Les grandes puissances
utilisent le levier de la dette et de la corruption pour imposer leurs
volontés à ceux qui ont des velléités d’autonomie économique. En ultime
recours, comme en Iran en 1953 ou en Irak récemment, une intervention
militaire est programmée quand la persuasion habituelle a échoué :
c’est l’armée qui vient ouvrir toutes grandes les portes permettant de
faire entrer l’économie de marché. Les promoteurs de la mondialisation
néolibérale, FMI et grandes puissances en tête, imposent donc de
manière brutale un système économique antidémocratique, profondément
inégalitaire, générateur de dette, de corruption et de pauvreté.

Depuis 1970, les pays en développement ont remboursé
l’équivalent de 106 fois ce qu’ils devaient en 1970, mais entre temps
leur dette a été multipliée par 52. A l’autre extrémité, les risques de
plus en plus grands pris par les banques privées et les spéculateurs
pour assurer des profits faramineux ont mené le monde à une crise aux
multiples facettes d’une ampleur exceptionnelle. Cette crise a été
rendue possible par les politiques de dérégulation de l’économie
prônées partout par le FMI et la Banque mondiale, avec l’appui des
dirigeants des pays riches. En 2009, le nombre de personnes
sous-alimentées de manière chronique a franchi le cap du milliard :
tout un symbole de l’échec du capitalisme imposé depuis cinq siècles.
Une question doit être posée : qui doit à qui ?

Aujourd’hui, 25% des habitants de la planète utilisent
80% des ressources disponibles et génèrent 70% de la pollution
mondiale. A l’heure du sommet de Copenhague sur le climat, il est
nécessaire de comprendre que la logique du dieu Marché et de
l’ajustement structurel fait partie du problème et non de la solution.
L’aide apportée au Sud par les pays du Nord est d’un montant ridicule
et orientée vers les pays qui présentent un intérêt géostratégique :
ceux qui en profitent ne sont pas ceux qui en ont le plus besoin. Au
contraire, l’annulation totale et immédiate de la dette du tiers-monde,
l’abandon des politiques d’ajustement structurel, le remplacement du
FMI et de la Banque mondiale par des institutions démocratiques
centrées sur la garantie des droits humains fondamentaux et le respect
de l’environnement, la réappropriation des ressources naturelles par
les peuples, la réforme agraire radicale, une vaste redistribution des
richesses à l’échelle mondiale sont les étapes fondamentales qui
doivent permettre un changement complet de système dont l’urgence
s’impose un peu plus chaque jour.

Damien Millet
porte-parole du CADTM France (www.cadtm.org) et auteur avec Eric Toussaint du livre La Crise, Quelles Crises ?, Aden-CADTM-Cetim, à paraître début 2010.

Source:  Le grand soir