La faim justifie les moyens

Depuis un mois, ce qu'il est devenu commun d'appeler la «crise alimentaire» a remplacé une autre «crise», celle des subprimes, dans nos agendas médiatiques et politiques. Les Nations Unies parlent de 100millions de nouveaux naufragés de la faim et alertent au «tsunami silencieux». L'expression choc n'est pas innocente: la communauté internationale fait mine d'assister à une catastrophe naturelle contre laquelle le G8 et consorts sont appelés à concocter des «plans d'aide d'urgence».

Jeudi 24 Avril 2008. Il aura fallu que la faim tourne à l'émeute. Depuis un mois, ce qu'il est devenu commun d'appeler la «crise alimentaire» a remplacé une autre «crise», celle des subprimes, dans nos agendas médiatiques et politiques. Haïti, Cameroun, Burkina, Egypte… quelque 37pays ont vu les quartiers populaires se révolter contre la hausse du prix des aliments. Les Nations Unies parlent de 100millions de nouveaux naufragés de la faim et alertent au «tsunami silencieux».

L'expression choc n'est pas innocente: la communauté internationale fait mine d'assister à une catastrophe naturelle contre laquelle le G8 et consorts sont appelés à concocter des «plans d'aide d'urgence». D'autres fantasmes sont aussi convoqués: on agite le péril jaune, ces Chinois devenus soudainement carnivores, qui auraient déclaré la guerre alimentaire au reste du monde. Et bien d'autres explications encore: de la sécheresse australienne au réchauffement climatique, de la poussée de fièvre spéculative au développement des agrocarburants, rien ne nous est épargné.

Ces arguments, à priori recevables, occultent pourtant l'essentiel. Avant cette soudaine «crise», 850millions de personnes souffraient déjà quotidiennement de la faim. L'an dernier, 9millions d'êtres humains sont morts pour cause de sous-alimentation sur une planète qui dispose –c'est un fait établi– des moyens techniques et physiques de nourrir durablement sa population[1].

Le problème de la répartition inéquitable des denrées –laissée aux bons soins du marché et de la solvabilité des clients– est connu. Mais la récente et brutale hausse des prix a laissé apparaître une autre dimension: la perte totale de contrôle public sur ce secteur-clé, tant au niveau de la production que de la gestion des flux.

Depuis les plans d'ajustement structurels imposés au Sud durant les années 1980-1990 par le FMI, les apôtres du libre-échange se sont attelés à traquer les entraves au commerce mondial, selon la théorie libérale des avantages comparatifs: que chacun produise ce qu'il fait au meilleur coût et qu'il importe le reste. Charge au négoce international et aux transnationales d'opérer au mieux ces échanges.

Un quart de siècle plus tard, alors qu'un nouvel accord de libre-échange est ardemment souhaité à l'OMC, on récolte déjà les fruits de cette obstination dogmatique: privatisés, les stocks alimentaires sont en flux tendu et n'ont jamais été aussi bas en vingt-cinq ans. Restructurés et soumis à l'OMC, les Etats du Sud ne peuvent soutenir leur paysannerie, ni réglementer les prix.

Surtout, la production vivrière a reculé dans la plupart des pays pauvres. Les ex-paysans qui ont abandonné la campagne pour cause de concurrence inégale achètent désormais leur pitance au prix du marché mondial. Presque tous les pays ayant connu des émeutes de la faim sont passés de l'autosuffisance agricole à l'importation massive.

Sous la pression du profit à court terme, l'agriculture souffre d'un déficit global d'investissements, avertit l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Mais la principale agence internationale en est réduite à annoncer des programmes… d'assistance aux victimes des hausses de prix.

Au final, ceux qui jugeaient le concept de souveraineté alimentaire peu réaliste ont réussi l'exploit de faire dépendre le contenu de nos assiettes du prix du baril de pétrole, des humeurs de la bourse aux céréales de Chicago, des nouveaux produits boursiers dérivés –les mêmes qui ont fait leurs preuves avec les subprimes!– et des intérêts des cinq grandes transnationales de l'alimentaire.

La pénurie actuelle fait d'ailleurs quelques heureux. En 2007, la hausse des prix dans le secteur alimentaire a compté pour presque moitié dans la progression du chiffre d'affaires d'un groupe comme Nestlé (qui pour la première fois a franchi la barre des 100milliards de francs). Corollaire, le géant veveysan de l'agroalimentaire a engrangé un bénéfice net de 10,65milliards, en hausse de 16%. On souhaite bon appétit à ses actionnaires.

Note : [1]Selon l'ONU, un investissement public supplémentaire de 24milliards de francs par an suffirait à réduire de moitié d'ici à 2015 le nombre de personnes sous-alimentées. C'est près de trois fois moins que ce que l'Etat britannique a investi dans la Northern Rock pour sauver cette banque privée de la faillite, suite à l'éclatement de la crise des subprimes.