La détresse des sans-papiers : un choix politique

Selma Benkhelifa fait partie de Progress Lawyers, un réseau international d’avocats progressistes . Elle est spécialisée dans la défense des immigrés et des sans-papiers. Occupations, grèves de la faim, manifestations : en Belgique et dans toute l’Europe, les sans-papiers luttent pour leur dignité et leur survie.

10 septembre 2008

Emmanuel Katz: Quelle est la situation globale des sans-papiers ?

Selma Benkhelifa: « Il y a eu, au mois de mars, l’adoption par le Parlement Européen de la « directive de la honte », qui renforce encore la discrimination des sans-papiers, notamment en facilitant leur expulsion. Cette directive n’est pas encore appliquée telle quelle en Belgique, mais la position des partis politiques concernant les sans-papiers l’anticipe largement depuis longtemps »

Quelle est cette position des partis belges ?

« Sous la pression de l’extrême-droite, pour des raisons électorales, les partis qui forment le gouvernement, et avant tout le VLD (libéraux flamands ndlr), renforcent la position du Haut Commissariat aux réfugiés qui se vante de la diminution du nombre de sans-papiers régularisés.

On voit aussi des incohérences apparentes, comme la régularisation de personnes qui ne répondent pas aux critères (séjour plus ou moins long dans le pays, pays d'origine en guerre). Incohérences ou …. volonté de diviser les sans-papiers? »

Pourtant, la régularisation fait partie de l’accord gouvernemental ?

« C’est, sur ce point, certainement un accord de façade »

Progess Lawyers a-t-il réagi ?

« Oui, nous avons rédigé une « circulaire Turtleboom bis » ( Turtleboom est la ministre de tutelle, ndlr) puisqu’on attend toujours l’original. Il s’agit tout simplement d’un « copié-collé » de la circulaire précédente plus le passage de l’accord gouvernemental concernant la régularisation. Nous l’avons présenté au Conseil des ministres, sans réactions des politiques »

La Belgique, une exception ?

« Non, la position des autres pays de l’Union Européenne est tout aussi négative par rapport aux sans-papiers . La « forteresse Europe » est consolidée par la « directive de la honte », mais cette attitude discriminatoire n’est pas nouvelle. Tout au plus, on admet, comme le fait Sarkozy, qu’il faut accueillir les immigrés qui peuvent travailler dans les « métiers en pénurie »

N’y a-t-il pas un risque de renforcement de la criminalité ?

« Les filières par lesquelles les immigrés sont forcés de transiter sont souvent des organisations mafieuses. La solution est donc évidente : il faut un visa pour ceux qui veulent immigrer. Quant à la petite criminalité, à laquelle pourrait se livrer une minorité de sans-papiers réduits à la misère et poussés parfois par la faim ou le dénuement, qui en est responsable ? La réponse va de soi »

On dit que certains réfugiés afghans sont ….des Pakistanais

« Un des critères déterminants est le fait que le demandeur d’asile ait effectué « un départ récent ». Mais qu’un Afghan ait transité durant 5 ans dans des camps au Pakistan ou non ne change rien à l’affaire.

Autre critère, un de ceux de l’UNHR (l’organisme des Nations Unies pour les réfugiés, ndlr) , est d'être originaire d'un pays faisant partie d' une liste des pays en guerre et dont les habitants sont donc en danger. Mais cette liste est interprétée de façon restrictive par les instances nationales.

La Belgique, par exemple, nie que la population afghane vit dans un pays où règne en permanence la violence et la guerre, alors même que la Belgique y envoie des troupes et des avions »

Et la solidarité ?

« Contrairement a une opinion répandue, notamment par des articles « orientés » dans les médias, je pense que la majorité de la population en Belgique n’est ni raciste, ni xénophobe et se mobilise ou se mobiliserait volontiers par solidarité envers les sans-papiers. On voit des petites ONG et des individus apporter avec beaucoup de dévouement leur soutien moral et matériel »

Mais la grève de la faim est-elle une solution ?

« Personnellement, j’admire le courage des grévistes mais je préfèrerais d’autres moyens, moins dangereux pour la santé et la vie des sans-papiers. Seulement, on ne leur laisse pas le choix. Je pense à ce gréviste de la faim afghan qui disait au Directeur de l’Office des Etrangers : « Ma mère a déjà perdu trois fils; si elle doit en perdre un quatrième, je suis prêt ».

Emmanuel Katz pour Investig’Action