La démocratie sauce Rajoelina

Le 31 mars 2009


« Acta, non verba ! » interpellions-nous dans un précédent éditorial devant les prétentions affichées par Andry Rajoelina de devenir le père-la-vertu de la démocratie à Madagascar. En effet, rien n’encourage à signer un cheque en blanc a priori à l’ancien DJ. Bien au contraire on attend sans beaucoup d’illusions de voir la concrétisation de ses innombrables promesses de lutte contre le « didy jadona  » (dictature), dont il avait fait son cheval de bataille pour s’approprier le pouvoir qu’une élection démocratique avait placée dans les mains de Marc Ravalomanana.


Après un renversement violent des pouvoirs publics établis (définition d’un coup d’état dans les dictionnaires de science politique), l’ancien maire d’Antananarivo prétend donc qu’il va installer la véritable démocratie dans la Grande Ile. Permettons-nous donc de lui rappeler les caractères d’une véritable démocratie tels qu’ils sont définis par le Programme des nations unies pour le développement (PNUD), dans la mesure où il est difficile de croire qu’on puisse compter sur les dinosaures politiques qui l’entourent, sur les bidasses du CAPSAT, et encore moins sur les prisonniers qui s’affirment politiques pour éclairer sa lanterne sur ce sujet.

Selon le PNUD, six critères permettent de définir une démocratie :
– Un système de représentation, avec des partis politiques et des groupes de défense d’intérêts qui soient opérationnels.
– Un système d’équilibre reposant sur la séparation des pouvoirs, avec une branche judiciaire et une branche législative indépendantes.
– Un système électoral garantissant des élections libres et non entachées d’irrégularités, ainsi que le suffrage universel.
– Une société civile active, à même de contrôler les actions du gouvernement et des entreprises privées, et de proposer des modes différents de participation politique.
– Des médias libres et indépendants.
– Un contrôle effectif des civils sur l’armée et les autres forces de sécurité.


 


Des élus mis au placard

Concernant le système de représentation et l’équilibre entre les pouvoirs, on notera qu’un des premiers actes de Andry Rajoelina a été de suspendre les deux chambres du Parlement, composées d’élus, et de les remplacer par deux structures composées d’amis, de fidèles et d’inféodés qui seront nommés par le fait du prince : la Haute autorité de transition (HAT) et le Conseil de redressement économique et social (CRES). Dans la mesure où a priori, le TIM et les pro-Ravalomanana sont ramenés à une quantité négligeable et négligés de façon coupable par le pouvoir, les adeptes de la Place du 13 mai vont donc phagocyter l’exécutif et le législatif.

Quant au judiciaire, il ne reste plus qu’à former des vœux pieux que les récentes déclarations de la Magistrature soient suivies d’effets, et que la justice ne devienne plus une chambre d’enregistrement de la volonté de la Présidence. On se souvient toutefois que ces promesses enthousiastes avaient déjà été entendues en 1991 et en 2002. Premier test : le verdict du procès de celui qui passera dans l’histoire comme étant Razily, arrêté samedi par les militaires pour avoir porté fièrement un drapeau Malgache. Pourquoi cette arrestation, réalisée par ailleurs avec force sauvagerie par le CAPSAT (tiens, encore eux), comme ces tirs à balles réelles injustifiés à Ambohijatovo ? Le port du drapeau national est-il devenu un délit ou un crime ? On serait curieux d’entendre Norbert Ratsirahonana à ce sujet, car il serait capable de nous le démontrer par l’affirmative en se basant sur une argumentation juridique de derrière les fagots.


 


Élections : l’appétit vient en mangeant

Concernant le système électoral, on attend avec curiosité de voir comment la HAT va travailler sur la question du code électoral. Tous les régimes depuis 1960 ont arrangé la loi électorale pour qu’elle les favorise. Conséquence : aucun résultat d’élection présidentielle n’a été fiable de manière durable. Élu avec 99% des voix en Janvier 1972, Philibert Tsiranana est écarté par les mouvements de rue de Mai 1972. Élu avec 62% des voix en 1989, Didier Ratsiraka est renversé par la crise de 1991. Élu avec 62% des voix en 2007, Marc Ravalomanana doit quitter le pouvoir deux ans après.

On notera par ailleurs, et avec amusement, que lors des premiers temps de la crise (des vidéos d’ailleurs l’attestent sur Internet), Andry Rajoelina affirmait n’être intéressé qu’à diriger la transition. Les Évêques catholiques ont essayé dernièrement de lui faire promettre de ne pas se présenter aux prochaines présidentielles, mais sans résultat. Le Premier ministre Monja Roindefo, interrogé également sur ce sujet par notre consœur Onitiana Realy, s’est embarqué dans des explications floues auxquelles on n’a rien compris, sauf une chose : les autorités de la Transition lorgnent sur la IVème République. Comme quoi, l’appétit vient en mangeant… Problème : qu’est ce qui nous garantit que les cuisiniers ne vont pas nous concocter un plat à leur avantage, style couleuvre à faire avaler à la population ? Une Constitution et un Code électoral taillés sur mesure, rien de tel pour imiter Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana.


 


Simulacre d’assises nationales

Au sujet de la société civile, le pays a appris avec surprise et inquiétude que le Comité de coordination des organisations citoyennes (CCOC) a baissé les bras. En effet, ces membres de la société civile avaient demandé un report des dates choisies par la HAT (2 et 3 Avril), car le temps imparti n’était pas suffisant à leur avis pour bien faire les choses. En maintenant ces dates, la HAT montre donc clairement sa volonté d’organiser ces assises envers et contre tout, quelle que soit la (mauvaise) qualité de la préparation, et quelle que soit l’audience présente. La société civile malgache est pourtant un véritable creuset d’idées riches pour une sortie de crise, mais également pour une remise à plat de la société. Il n’y a aucune raison de réinventer la roue : les écrits du SEFAFI, du CNOE, du CONECS ou du CCOC représentent de formidables documents de base pour améliorer la pratique de la démocratie à Madagascar. Mais les dirigeants actuels ont-ils vraiment envie d’améliorer cette pratique ?

La sortie de crise passe obligatoirement par une voie concertée. Mais que vont signifier des assises nationales sans le TIM et sans la société civile, sinon un simulacre de concertation nationale ? Objectif : tenter d’amadouer la communauté internationale pour qu’elle remette la main au portefeuille, alors que celle-ci est loin d’être dupe. On retourne donc aux mauvaises habitudes style Marc Ravalomanana, qui a toujours agi en écartant sans ménagement ceux qui n’étaient pas d’avis suffisamment conciliant. Ainsi, la superbe idée des dialogues présidentiels s’était-elle muée piteusement en monologues présidentiels…


 


Sous la menace de la pensée unique ?

Sur le plan des médias, on sent au sein de la plupart des rédactions que le climat de terreur et de coercition qui s’est développé ces derniers mois a un impact sur le moral des journalistes. A chaque opération de répression des manifestations d’Ambohijatovo, les militaires du CAPSAT tentent de confisquer des appareils photos et des caméras afin de ne pas laisser d’images gênantes. Celles qui arrivent à passer font le bonheur des internautes, et donnent du régime de transition la juste image qui est la sienne aux yeux du monde entier.

Augustin Andriamananoro, Ministre des Télecommunications et des nouvelles technologies, et assurant à ce titre la tutelle du milieu de la communication, a organisé un petit déjeuner de presse vendredi dernier dans lequel les règles du jeu médiatique dans la démocratie à la sauce Rajoelina ont été définies. En fait, rien de très différent de ce que racontait son prédécesseur, Bruno Andriatavison, le stalinien-en-chef du régime Ravalomanana. On avait espéré qu’un technocrate importé tout frais de la diaspora Malgache en France (pays de la déclaration universelle des droits de l’homme, le mot déclaration a ici son importance) serait un modèle de compétence et de sens démocratique, et non un adepte de l’œil de Moscou et de la pensée unique. « Les nouveaux prisonniers politiques seront peut-être des journalistes » alertait notre excellent confrère Sylvain Ranjalahy, de l’Express de Madagascar.

Quoiqu’en dise M. Andriamananoro, le Gouvernement de transition répète exactement les actes et les paroles du régime précédent. La seule chose risible, ce sont les airs offusqués des dirigeants actuels de voir qu’une opposition choisisse les mouvements de rue pour s’exprimer, qu’une radio diffuse des messages de haine contre eux, et que des appels à la désobéissance civile et à la grève soient lancés à Ambohijatovo. Il est vrai que nous avons une mentalité à géométrie variable, et que les crimes dont nous accusons nos adversaires deviennent des prouesses quand nous les pratiquons. Et bien entendu, le point de vue des TGV-istes s’appelle répression ou maintien de l’ordre, en fonction du fait qu’ils soient devant le canon ou le doigt sur la gachette.


 


Une armée malade

Enfin, l’armée a montré son pire visage, en versant dans une mutinerie, et en foulant aux pieds les principes de base d’une discipline qui en est pourtant la force principale. Des troufions qui invectivent leurs colonels ; des adjudants qui braquent leurs armes sur des généraux ; des sergents qui montrent fièrement leur refus d’obéissance à un Vice-amiral ; des caporaux qui forcent le Ministre de la défense en poste à lire une lettre de démission ? Cette armée malade, en totale déliquescence de ses principes et valeurs, sont le résultat de toute une histoire dans laquelle Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana portent une lourde part de responsabilité, de même que les généraux qui se sont succédé durant ces dernières décennies. Les Ratrimoarivony, Ramakavelo et les autres retraités devraient se poser la question de savoir ce qu’ils ont fait de l’armée Malgache quand ils étaient aux affaires, avant de pérorer sur de grands principes oiseux.

Il semble qu’il y ait une volonté du CEMGAM actuel de procéder à l’unification de l’armée. Mais ce serait une unification pour qui, pour quoi, et entre qui ? Entre des mutins et des militaires légalistes ? Entre les stars de bar des cercles-mess des officiers et ceux qui ont fait des études ? Entre ceux qui pensent que l’armée n’est qu’une histoire de gros bras, ou ceux qui pensent qu’elle est fondée sur des valeurs séculaires ? Entre ceux qui ont été éduqués sur la notion de hiérarchie et les bidasses du Bucas ? Andry Rajoelina a bâti sa prise de pouvoir sur ces soldats, et il n’a pas beaucoup de marge pour les contrôler ou les réprimander : c’est sans doute pour cela qu’on ne l’a entendu faire aucune déclaration officielle sur le comportement de sa garde prétorienne contre les diplomates, les membres du Directoire militaire ou le Pasteur Rasendrahasina. Silence gêné, forcé ou approbateur ? En tous cas, les vidéos mettant en scène les soldats du CAPSAT sont devenus les véritables stars de DailyMotion et de YouTube.


 


Minoa fotsiny ihany

En couverture du magazine Mada-Journal de Mars 2006, Andry Rajoelina proclamait fièrement cette profession de foi : « il faut toujours être le meilleur, ne pas imiter et innover ». Pour réussir son coup, au sens propre et au sens figuré, il a choisi de s’allier avec des gens motivés et efficaces. Sans aucun doute les frustrés du régime Ravalomanana et les revanchards de 2002 (et Dieu sait s’il y en a), mais aussi les durs-à -cuire, les baroudeurs, les têtes brûlées, les sans foi ni loi, et les sans-abris de l’Avenue de l’indépendance. Dans la classe politique, dans l’armée, dans la presse, dans les milieux populeux, et maintenant dans les geôles de la République, l’ancien Maire d’Antananarivo a ramassé ceux qui n’avaient pas froid aux yeux et étaient prêts à aller au front pour lui.

Comment espérer un seul instant que ces gens, rassemblés grâce à une auto-proclamation suivie d’une promulgation unilatérale de la HAT, puissent être le socle du renouveau démocratique à Madagascar ? Minoa fotsiny ihany, nous disait-on il n’y a pas si longtemps… La maxime s’applique tout a fait au régime de transition, car en définitive, il n’y a aucune différence entre ce régime et le précédent. Sauf peut-être, au niveau de la confiance internationale. Mais, selon Otrikafo et la radio des douze collines, il parait qu’on peut s’en passer. Mais alors, pourquoi ces mêmes personnes s’offusquent-elles de la longue liste des non-reconnaissances du régime de transition


 


Source: Mada-La Tribune