La « démocratie » et son sillage de jours blêmes

BAGDAD, 10 janvier (IPS) – Bien des Irakiens voient de mauvais jours en perspective face à l’augmentation de la violence et à la décision de l’administration américaine de ne pas chercher de fonds supplémentaires pour la reconstruction.

« Il est clair que la situation est bien pire qu’elle ne l’a été », a déclaré à IPS le général retraité Ahmed Abdul Aziz. « Peut-on se déplacer librement dans les rues ? Avez-vous reçu votre ration de nourriture le mois dernier ? Il est essentiel pour la plupart des Irakiens de recevoir leur ration alimentaire, ne serait-ce que pour nourrir leurs familles… »

Et l’ancien général irakien d’ajouter : « Quand vous vous rendez à l’hôpital, trouvez-vous des médicaments ? La réponse est : pas de médicaments, pas de services, pas de draps ou d’oreillers, pas de lits, pas de soins d’infirmerie et pas d’ambulances pour vous emmener de chez vous. »

Le président de la Banque mondiale et ancien député américain Paul Wolfowitz avait déclaré que l’Irak pouvait « réellement financer sa propre reconstruction ». Mais de tels mots tombent à plat du fait que l’état des infrastructures est manifestement pire qu’il ne l’était même à l’époque des pires sanctions des années 1990.

À mesure qu’approche le troisième anniversaire de l’invasion de l’Irak dirigée par les États-Unis, une étude de Linda Bilmes, de l’université de Harvard, et du Dr Joseph Stiglitz, de l’université de Columbia, a estimé que « le coût économique total de la guerre allait se situer entre 1000 et 2000 milliards de dollars ». Vous lisez bien.

Cet argent n’a pas fait grand-chose pour l’Irak. La situation sur le terrain reste scabreuse, avec un taux de chômage estimé à 70 pour 100.

« Mes trois fils sont diplômés de l’université. Pourtant, ils ne peuvent trouver d’emplois décents parce qu’il n’y a tout simplement pas d’emplois disponibles », a déclaré à IPS l’ancien ministre adjoint du Commerce, le Dr Abdul Hadi.

Le régime de Saddam « ne permettait à aucun diplômé de rester sans emploi », ajoutait-il. Aujourd’hui, il y a même une grave pénurie d’enseignants dans les universités.

« Je ne serai pas satisfait avant de voir que tout le monde a la volonté de reconstruire son pays, au lieu d’humilier ses frères », a déclaré le Dr Hadi. « Je voudrais dire à Bush qu’il a détruit notre pays pour au moins les 25 années à venir. Il est le pire terroriste, les Arabes ne pourront jamais l’oublier. »

Les gens n’ont plus du tout le recours de la loi. « Nous ne vivons pas de façon convenable », a dit à IPS le propriétaire de restaurant Qassim Abdul Hamed. « Nous souffrons des exactions de ceux qui viennent dans leurs véhicules pour avoir des repas à l’oeil. »

Le restaurant doit continuer à assurer des repas gratuits à la police irakienne, a-t-il encore dit. « Et nous ne pouvons rien dire : ils sont armés. »

Et les repas gratuits doivent être servis alors que le coût de la nourriture a augmenté en raison des restrictions en carburant et combustible. « Il y a eu des bagarres dans le restaurant : nous n’avions jamais vu ça auparavant », a encore ajouté Hamed.

Munaim Abid Hassan, 22 ans, serveuse au restaurant, a déclaré qu’elle travaillait pour nourrir les 12 personnes de sa famille : elle était la seule personne qui pouvait avoir un emploi.

« Nous aimions les Américains, mais plus maintenant », a-t-elle dit. « La haine se répand partout, maintenant, et tout le monde veut se venger contre eux. Vous [Bush] provoquez des désastres chez les gens de votre propre pays, pas seulement chez les Irakiens. »

Avec 2 206 soldats américains tués jusqu’à présent, et plus de 100 attaques quotidiennes contre les troupes de la coalition, les forces d’occupation s’avèrent incapables de se protéger ou de protéger les Irakiens. D’après les Conventions de Genève, il est de la responsabilité de la puissance occupante d’assurer la sécurité des citoyens.

« Les Américains ont tout détruit en Irak », a déclaré le général Aziz. « Je pense que chaque Irakien pourrait pleurer toute sa vie, au vu de ce qui se passe. Bush devrait figurer parmi les pires terroristes, en compagnie de ses collègues de Grande-Bretagne, parce que tous sont des criminels qui ont tué des centaines de milliers d’Irakiens. »

(c)2004, 2005 Dahr Jamail.