La crise iranienne, prélude à une agression US et/ou israélienne

Il est pour le moins effrayant de voir combien les Etats-Unis, sans cesser de poursuivre leur catastrophique campagne d’agression et d’occupation de l’Irak, coupables une fois de plus du « crime suprême »1, sont néanmoins toujours en mesure de mobiliser les Nations-Unies et leurs alliés de l’OTAN pour concentrer ensemble sur l’Iran chantage, pressions et menaces, afin de le contraindre à renoncer à ses activités nucléaires sous peine de représailles.

E Et que la menace des « armes de destruction massive irakiennes », brandie en son temps par les USA pour justifier l’agression se soit depuis révélée le plus scandaleux chapelet de mensonges officiels de l’histoire des Etats-Unis n’empêche nullement cette coopération de se mettre en place, et cela, bien que les Etats Unis continuent de tuer des Irakiens, et soient aujourd’hui même, après avoir littéralement anéanti la ville de Fallujah, en train d’imposer le même sort à toute une série d’autres grandes villes irakiennes qu’ils accusent de soutenir l’insurrection – dernièrement Tal Afar – sans qu’on sache trop jusqu’où ils comptent aller.

Lesdits alliés de l’OTAN ainsi que l’ONU ont en effet rétrospectivement entériné agression et occupation, y apportant même tout le soutien possible – la résolution 1546 du Conseil de Sécurité des Nations-Unies de juin 2004, se situe littéralement à aux antipodes du refus précédemment affiché d’avaliser l’invasion et l’occupation de l’Irak. De même la manière, si l’Allemagne et l’Italie avaient en leur temps disposé d’une puissance équivalente, la Société Des Nations aurait probablement avalisé à posteriori l’occupation de la Tchécoslovaquie et de la Pologne par les Nazis, ou l’annexion et la « pacification » de l’Abyssinie par Mussolini à la veille de la seconde Guerre Mondiale. Une sorte de procédé Kafkaïen qui revient à reconnaître le droit de celui qui a les plus grosses dents et les griffes les plus acérées à faire valoir les lois de la jungle, avec l’aval de la « communauté internationale » (à savoir les gouvernements, les institutions internationales, et quelques grandes ONG, le plus souvent précédemment expurgées de ceux-là même qu’elles sont supposées représenter)

Les Etats-Unis affirment que l’Iran, sur le point de devenir une puissance atomique, deviendrait « incroyablement déstabilisateur » (Bush) et menacerait la stabilité et « la paix internationale. » On suppose que les Etats-Unis peuvent se prévaloir d’une grande expérience en matière de paix et de stabilité, qu’ils ont si brillamment su restaurer en Irak, ou que leur principal client dans la région a si bien su rétablir en Palestine. Dans cet univers Kafkaïen, on appelle « stabilité » tout accord qui aura reçu la bénédiction du Parrain, de sorte que toute instabilité bien réelle, n’est tout au plus qu’un état transitoire, néanmoins susceptible de durer indéfiniment, entraînant massacres et dévastations.

Aure aspect remarquable de cette nouvelle « crise », l’Iran y est unanimement montré du doigt comme menaçant et barbare, sur du seul fait de l’éventualité qu’il puisse un jour se doter de l’arme atomique, lors-même que les Etats-Unis et leur principal allié local, Israël, n’hésitent pas à brandir cette même arme contre l’Iran et le menacent d’une intervention armée. Quand bien même l’Iran parviendrait à se doter d’armes atomiques, s’en servir contre Israël ou les Etats-Unis reviendrait à un suicide national, tandis que les Etats-Unis en ont, eux, déjà fait usage dans le passé, et pourraient tout à fait recommencer aujourd’hui sans avoir à redouter de représailles nucléaires. Du reste, l’Iran parviendrait-il à se constituer un petit stock de telles armes, celui-ci n’en représenterait pas moins une bien improbable capacité de riposte en cas d’attaque directe. Pourtant, si « menace iranienne » il y a, en l’occurrence, c’est bel et bien de la capacité de défense de ce pays qu’il s’agit. (cf. Edward Herman, “Iran’s Dire Threat (It might be able to defend itself),” Z Magazine, October, 2004). Pour autant, dans le contexte géopolitique actuel, et malgré leurs récents revers, les Etats-Unis peuvent encore compter sur l’unanimité de la « communauté internationale » pour soutenir que l’Iran constitue une réelle menace, et sur sa pleine coopération pour tenir en échec cette menace fictive – lors même qu’en réalité, la communauté internationale donne aux Etats-Unis et à Israël les moyens d’empêcher l’Iran de se doter de la moindre capacité de réponse, soutenant et collaborant de fait à la préparation d’une nouvelle campagne d’invasion-occupation.

Cela, les Etats-Unis peuvent se le permettre bien qu’ils aient été les seuls au monde à avoir déjà fait usage d’armes atomiques – qui plus est contre des civils – qu’ils n’aient eu de cesse depuis de les perfectionner, voire plus récemment d’en produire de plus petites, plus « pratiques », et qu’ils menacent désormais ouvertement d’en faire à nouveau usage. Les Etats-Unis viennent notamment de se délier des engagements qu’ils avaient pris en 1970 – en signant le Traité de Non-Prolifération des Armements Atomiques (TNP) – de ne jamais recourir à ce type d’armes contre des puissances non-nucléaires. Ils se sont en outre ostensiblement dispensés de respecter les termes de ce traité leur imposant d’œuvrer à l’élimination de tout arsenal nucléaire. (En 1996, la Cour Internationale de Justice décida à l’unanimité qu’il y avait « obligation à poursuivre de bonne foi et à conclure les négociations devant conduire à un complet désarmement nucléaire, dans tous leurs aspects, sous un contrôle international strict et effectif » – cf. On the Legality of the Threat or Use of Nuclear Weapons, paragraphes 98-103.) Les Etats-Unis ont par ailleurs coopéré avec leur client Israël en autorisant et apportant depuis de longues années leur plein soutien au programme illégal d’armement nucléaire israélien, faisant de cet état la seule puissance nucléaire du Proche Orient. De sorte qu’en coopérant au programme américain d’endiguement de l’Iran, comme prélude à l’invasion de ce pays, la communauté internationale laisse ouvertement prévaloir une politique de deux poids deux mesures selon laquelle les Etats-Unis s’autorisent, ainsi que leurs clients, à se doter d’un armement nucléaire, tandis que leurs cibles seules se doivent de demeurer soumises au droit international et de tenir leurs engagements, tels que stipulés dans les accords internationaux.

Il est bien sûr clairement établi ou entendu que Les Etats-Unis et Israël ne peuvent être animés que de bonnes intentions, ont besoin de ces armes pour leur défense légitime, et ne sauraient en faire un usage irresponsable, tandis que l’Iran, dont les intentions sont mauvaises, soutient des terroristes, et n’a nul besoin de telles armes pour sa défense légitime. Purement idéologique, ce genre d’énormité s’effondre au moindre coup d’œil sur les faits (pour s’en faire une idée plus claire, cf. William Blum, Killing Hope: U.S. Military and CIA Interventions Since World War II; Blum, Rogue State; and Noam Chomsky, Hegemony or Survival). Pleins de bonnes intentions, les Etats-Unis sont, comme on vient de le voir, le seul pays à avoir déjà fait usage d’armes atomiques, en l’occurrence contre des civils, et dans la pure tradition qu’incarne aujourd’hui l’actuel président des Etats-Unis, le Président Truman affirma alors, sans le moindre scrupule, que les bombes d’Hiroshima et Nagasaki avaient été larguées sur des objectifs militaires, ce qu’il savait être parfaitement faux. Côté irresponsabilité, les Etats-Unis ont violé l’article de la charte des Nations-Unies interdisant de porter une attaque armée à l’intérieur des frontières d’un pays souverain, non moins de trois fois au cours des sept dernières années – se rendant de fait coupable du « crime suprême » que l’ONU a précisément pour fonction de prévenir. Israël, pour sa part, tout en violant systématiquement les Conventions de Genève, tant dans sa manière de traiter les prisonniers que de se comporter dans les territoires occupés, a tout bonnement refusé de se conformer à une douzaine de résolutions du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, fort du soutien des Etats-Unis.

De même en matière de soutien au terrorisme, l’Iran est un piètre concurrent face aux Etats-Unis ou à Israël, lesquels ont tous deux fréquemment mené des actions terroristes : indirectement, en soutenant et finançant, « au détail », groupes et mouvements terroristes, ou plus directement, comme « grossistes » officiels. Le club nucléaire et la menace qu’il fait planer sont d’ailleurs une forme de terrorisme en soi et les Etats-Unis, outre qu’ils sont les seuls à avoir eu recours à un armement aussi épouvantable, contre les civils japonais, ont fréquemment menacé d’y recourir de nouveau. Les stratégies de type « Shock and awe »2 sont ouvertement destinées à terroriser, et en Irak comme au Viêt-nam (etc.), les Etats-Unis pacifient en déchaînant une puissance de feu colossale qui terrifie autant qu’elle tue. En Serbie, en 1999, les Etats-Unis finirent par s’en prendre à des cibles civiles, visant ouvertement à forcer une reddition plus rapide du gouvernement de Belgrade en terrorisant les populations civiles. Israël a eu recours aux mêmes pratiques, les méthodes de pacification mises en œuvre lors de sa durable occupation et « rédemption » de la Rive Ouest du Jourdain incluant notamment un constant et impitoyable recours à la force et à la terreur. Il y a des années, Abba Eban3 reconnaissait que les civils avaient été bombardés au Liban parce qu’il y avait « une perspective raisonnable, et qui finit par porter ses fruits, que des populations payant un lourd tribu finiraient par faire pression pour que cessent les hostilités. » La politique pour laquelle avait opté Israël était donc bel et bien le terrorisme, selon la définition même que Benjamin Netanyahu donnait de ce terme : « le recours systématique au meurtre, aux mutilations et à la menace, visant des innocents, afin d’inspirer la peur à des fins politiques. »

Ce terrorisme de masse, employé directement, a son pendant indirect dans le soutien et le financement de groupes terroristes locaux et d’armées terroristes. Des années durant, les israéliens ont financé certaines milices libanaises, tandis que les Etats-Unis soutenaient les Contras du Nicaragua, les Mujhaïdin et Taliban en Afghanistan (dans les années 80), et l’UNITA de Jonas Savimbi en Angola (entre autres forces terroristes – cf. William Blum’s Killing Hope). Et nous ne faisons là qu’effleurer le problème de ce terrorisme de masse, direct ou indirect, et que l’Iran ne saurait égaler. La parfaite normalisation de ces formes de terrorisme de masse est sans doute l’un des plus remarquables tours de force du système d’endoctrinement occidental. User d’un terme aussi infamant que « terrorisme » pour y faire référence est parfaitement inimaginable, et pour évoquer leurs auteurs on ne parle plus que de « riposte » voire de « contre terrorisme. » (cf. Edward S. Herman and David Peterson, “Who Terrorizes Whom?” ZNet, October 18, 2001.) Ainsi, c’est avec le plus grand sérieux et sans crainte d’être remis en cause, que nos représentants officiels nous entretiennent du danger qu’il y a à laisser un pays tel que l’Iran soutenir la menace terroriste !

Parallèles Entre les Signes Précurseurs de la Perpétration du Crime Suprême en Irak et en Iran.

L’une des principales similitudes entre les préliminaires à l’agression militaire de l’Irak et la situation actuelle en Iran est l’importance croissante donnée à l’idée de menace et la réduction de la totalité des enjeux à cette prétendue menace. L’Iran disposerait-il d’une seule bombe nucléaire, voire d’une douzaine d’ogives, cela constituerait-il une menace réelle pour la paix dans le monde et un facteur réel d’instabilité, ou cela tendrait-il plutôt à atténuer, pour l’Iran en tout cas, la menace que peut représenter une puissance qui se prétend en droit de mener des guerres préventives, et le lien de celle-ci avec Israël ? Pour les médias occidentaux, il est strictement hors de question d’évoquer cet aspect du problème, si crucial soit-il. Tout au plus tiennent-ils pour acquis que l’Iran doté de l’arme atomique serait une catastrophe, bornant leur éclairage, en zélateurs dévoués de la propagande officielle, aux seules déclarations portant sur de prétendues sombres et illicites manigances d’un Iran dangereusement pressé de se doter de l’arme nucléaire. Dès lors que leur gouvernement affirme que les agissements de l’Iran constituent une épouvantable menace, le problème est réglé. Les médias occidentaux se sont pourtant considérablement discrédités à la veille de l’invasion de l’Irak, certains d’entre eux allant même jusqu’à s’en avouer tardivement honteux et coupables – le New York Times notamment. Ils n’en embrayèrent pas moins unanimement au quart de tour pour se rendre coupable du même endoctrinement forcené s’agissant de la terrible menace iranienne.

Les Etats-Unis ont-ils pour autant réellement les mains propres dans ce domaine ? Ont-ils été capables de tenir leurs engagements envers le TNP de ne jamais utiliser ni menacer d’utiliser l’arme nucléaire contre des pays ayant officiellement renoncé à de telles armes, ou de « poursuivre en toute bonne foi les négociations en vue de mesures effectives concernant l’arrêt de toute course aux armements nucléaires aussitôt que possible et le désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement complet et général sous contrôle international strict et effectif. » (Article VI) ? A tout point de vue la réponse est non ! Les Etats-Unis ont clairement et ouvertement menacé d’avoir recours à l’arme nucléaire contre n’importe quelle cible, et ils ont non seulement refusé d’œuvrer au retrait de tout armement nucléaire, mais ont en outre explicitement intégré ce type d’armes à leur arsenal d’intervention courantes et dépensent actuellement des fortunes à en simplifier les procédures d’utilisation. Systématiquement occulté par les médias, cet aspect du problème décrédibilise totalement les positions américaines sur le dossier de l’armement nucléaire iranien.

Cette incapacité des Etats-Unis à tenir le moindre engagement dans le domaine du nucléaire suggère que l’ouverture d’une procédure pour « violation d’accords internationaux » à l’encontre des Etats-Unis serait non seulement parfaitement recevable, mais qu’en outre le dossier constitué sur la question serait infiniment plus lourd et pertinent dans le domaine de la sécurité internationale, que celui concernant les positions iraniennes sur la question. En effet l’Iran ne possède pas une seule arme nucléaire et le Traité de Non-Prolifération l’autorise explicitement à développer, à des fins pacifiques, son propre programme nucléaire (Article IV). Les Etats-Unis détiennent pour leur part des milliers d’ogives nucléaires, et la menace de les voir y recourir tôt ou tard est réelle. Ils violent actuellement, de manière patente, les accords leur enjoignant de procéder à une réduction de leurs stocks existants (selon une estimation du National Resources Defense Council, les Etats-Unis possédaient en 2002 quelques 10 600 ogives nucléaires, soit un peu plus de la moitié du total mondial.) C’est pourtant bien celui des deux pays qui ne possède pas une seule arme nucléaire qui est actuellement sommé de rendre des comptes pour violation du TNP, tandis que celui qui en viole ouvertement les principes est l’un des principaux accusateurs, fort du soutien de l’ONU et de la communauté internationale.

Les Etats-Unis et Israël constituent-ils une réelle menace pour l’Iran ; une plus grande menace que celle que constitue l’Iran pour ces deux puissances nucléaires ? L’Iran est-il en droit de se défendre contre une telle menace ? Tout cela est exclu de l’ordre du jour de notre système de propagande, mais implicitement, il est entendu que l’Iran n’a pas ce droit. Deux poids deux mesures dont il serait manifestement embarrassant de discuter ouvertement.

Israël a développé et produit des armes nucléaires, menacé de les utiliser et d’attaquer l’Iran si ce pays semblait manifester la moindre intention de se doter de telles armes. Est-il raisonnable de laisser Israël se comporter de la sorte, créer et maintenir un énorme déséquilibre entre les différentes puissances du Proche Orient, et refuser de signer le Traité de Non-Prolifération ou de tolérer la moindre inspection, tandis que l’Iran, qui est signataire dudit traité, qui accepte de fréquentes et très importunes inspections, mériterait d’être unanimement condamné et sanctionné au moindre problème d’inspection ? Là encore la question est tabou car elle met trop en évidence une présentation complètement biaisée du problème, qu’il est préférable de passer sous silence.

De même que pour l’Irak, l’ONU et les alliés de l’OTAN ont fait choix de ne pas contredire le Parrain, de sorte que plutôt que de rejeter la partialité patente que dicte en toute impunité un gouvernement notoirement discrédité dans ce domaine, ils ont jugé préférable de remuer ciel et terre pour amener l’Iran à renoncer à toute velléité d’indépendance nucléaire, fut-ce à des fins civiles et pacifiques, un programme que les Etats-Unis eux-mêmes encourageaient à l’époque où leur dictatorial client, le Shah, était encore au pouvoir. Cette lâcheté unanime aboutit à donner de l’Iran l’image d’un pays dangereux et réellement menaçant, tandis que, tout comme l’unanime lâcheté qui avait prévalu au sujet de l’Irak, elle auréole par avance d’une légitimité morale la prochaine agression israélo-américaine. « Bien que je sois accusé de quelque-chose », rappelle Joseph K. à un inspecteur, dans Le Procès de Kafka, « je n’ai souvenir d’aucune offense qui puisse être retenue à ma décharge. Cela même n’est d’ailleurs qu’un infime détail. La vraie question est, qui m’accuse ? De quelle autorité mène-t-on ces poursuites ? Etes-vous au service du droit ? »

Le mécanisme préliminaire aux préparatifs d’une attaque contre l’Iran est sur bien des points similaire à celui mis en place à la veille de l’invasion de l’Irak. Littéralement depuis le début de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (l’AIEA) a fait pression sur l’Iran, lui intimant de respecter à la lettre les « accords de sauvegarde » et de signer le protocole additionnel du TNP (effectivement signé dès 2003). Reste à savoir ce que les inspecteurs de l’AIEA entendent exactement par « questions en suspens restantes », auxquelles le Directeur de l’AIEA faisait référence lors de sa conférence de presse du 24 Septembre. Il en est résulté une série interminable de vérifications de la « conformité » de l’Iran à ses obligations vis à vis du TNP, doublées d’une constante redéfinition desdites « questions en suspens » sur lesquelles l’AIEA devait encore statuer. Ce processus se double d’un mécanisme institutionnel qui une fois activé, comme ce fut le cas pour l’Irak, enlève toute possibilité au pays accusé de se débarrasser des soupçons concernant son programme d’armement. Point crucial, ce mécanisme institutionnel ne peut être activé que pour polariser l’attention sur le pays que le Parrain aura pris pour cible, mais jamais à l’encontre du parrain lui-même ni de son client, l’Etat d’Israël – ce, en dépit du fait que ledit Parrain viole ouvertement le TNP, et que ledit client refuse systématiquement de se soumettre à ce traité.

Dorénavant, la « question en suspens » qui préoccupe le plus l’AIEA est celle du refus de l’Iran de renoncer au droit que lui garantit le TNP de développer son propre programme civil d’enrichissement d’uranium. Washington et l’E.U.-3 (l’Angleterre, la France et l’Allemagne) sont parvenus à en faire la bête noire de la résolution spéciale de l’AIEA du 24 septembre – la première résolution à ce jour qui évoque l’hypothèse de voir à terme le programme nucléaire iranien relever du « domaine de compétences du Conseil de Sécurité de l’ONU, en tant qu’organe dont la responsabilité première est de veiller au maintien de la paix et de la sécurité internationales » (paragraphe 2). Dans l’Accord de Paris de septembre 2004 (Paris Agreement), passé avec l’E.U.-3, l’Iran avait en effet accepté « d’étendre la suspension d’une partie de son programme à toute activité liée à l’enrichissement et au recyclage de l’uranium », contre la reconnaissance par l’E.U.-3 que cette suspension était « une mesure volontaire accordée comme gage de confiance, et non une obligation légale » (INFCIRC/637). Début août 2005, les autorités iraniennes notifiaient à l’AIEA la remise en route de leurs installations d’Isfahan, mettant donc un terme à la suspension volontaire de leurs activités d’enrichissement d’uranium. La « communauté internationale » s’indigne donc aujourd’hui que l’Iran puisse ainsi cesser de décliner volontairement son droit à produire le carburant destiné à l’alimentation de ses propres centrales, et préfère retirer les scellés de l’AIEA de ses centrifugeuses afin de les remettre en marche. Il est important de souligner que personne à l’AIEA n’a constaté que l’Iran violait ses engagements vis à vis du TNP. Il apparaît en réalité que l’Iran est accusé de n’avoir pas renoncé à son droit de mener des activités qu’elle est parfaitement en droit d’entreprendre, en regard des termes même du TNP. Et c’est exclusivement à partir de cela, autant dire de rien, que l’on est arrivé à produire toutes les apparences d’une « crise » diplomatique majeure.

La résolution adoptée le 24 septembre par le Comité des Gouverneurs – votée à 22 voix contre une, avec 12 abstentions – ne fait état d’aucune violation ni obligation d’aucune sorte au sujet de l’Iran. Elle exprimait tout au plus une certaine amertume quant au refus des autorités iraniennes de maintenir leur suspension volontaire des activités d’enrichissement d’uranium d’Isfahan, c’est à dire d’user comme toute autre puissance des droits que leur garantit le TNP. Cette résolution précise par exemple que, « du fait de l’absence de certitude garantissant que le programme nucléaire iranien est strictement dédié à des fins pacifiques … » (parag. 2), un écho particulièrement reconnaissable du sophisme du Secrétaire à la Défense U.S. qui déclarait, au sujet des prétendues capacités nucléaires iraniennes, que « l’absence de preuves n’était nullement une preuve d’absence. » (Implementation of the NPT Safeguards Agreement in the Islamic Republic of Iran, Board of Governors, IAEA, September 24, 2005.) Pourtant, entre les menaces du Parrain de réitérer son agression et l’inclination de l’ONU et de la « communauté internationale » a se soumettre aux courbettes les plus indécentes de peur de l’irriter, il sera désormais difficile pour l’Iran, comme ce fut le cas pour l’Irak, de rétablir la « confiance » dans ses objectifs réels et de se mettre à l’abri de la prochaine tournée de suprême criminalité.

Comme c’avait été le cas au sujet de l’Irak, les médias occidentaux se gardent scrupuleusement de laisser entrevoir les moindres motifs d’invasion U.S. autres que ceux officiellement affichés par l’administration Bush elle-même – volonté d’empêcher toute violation du Traité de Non-Prolifération, attitude trompeuse de l’Iran, risques d’instabilité dans la région et de soutien nucléaire au terrorisme. Serait-il possible que l’intérêt singulièrement vif des Etats-Unis pour la question tienne davantage au fait qu’il reste encore au Proche Orient une puissance pétrolière indépendante, assez indépendante pour avoir récemment proposé l’organisation d’une alternative à l’actuel marché du pétrole, mais dont les contrats seraient négociés en Euros ? (See Ryan McGreal, “Iran in the Crosshairs,” Raise The Hammer, August 22, 2005). Pourrait-il s’agir de la simple poursuite des objectifs hégémoniques affichés par une puissance impérialiste ouvertement agressive, totalement hors de contrôle, ce qui constitue en soi une menace de guerre perpétuelle et d’agression perpétuelle ? S’agirait-il de rendre service à Israël, qui ne déplorerait sans doute pas de voir le dernier de ses adversaires potentiels définitivement anéanti ? Là encore, de telles éventualités sont exclues de l’ordre du jour des médias occidentaux, serviteurs empressés de la raison d’Etat.

Note de Conclusion

Les réserves de l’arsenal nucléaire américain comprennent approximativement une ogive sur deux de l’intégralité des réserves mondiales de ce type d’armement. Les Etats-Unis possèdent en outre les systèmes les plus sophistiqués et les plus diversifiés pour diriger de tels missiles où bon leur semble, quand bon leur semble. Le serment prêté récemment par l’actuel gouvernement de réduire cet arsenal à 6 000 têtes nucléaires d’ici 2012 serait-il tenu (et il y a fort à parier qu’il ne pourra pas l’être), en termes purement opérationnels, les Etats-Unis n’en demeurent pas moins La puissance nucléaire par excellence. (Nuclear Insecurity: A Critique of the Bush Administration’s Nuclear Weapons Policies, Robert S. Norris et al., Natural Resources Defense Council, September, 2004.) L’arsenal nucléaire d’Israël est pour sa part approximativement estimé à 200 ogives (les estimations varient) la mise en service de son premier missile nucléaire opérationnel remontant au moins à 1967. On doit cependant souligner que, bien que demeurant l’unique puissance nucléaire de tout le Proche Orient, Israël est aussi le seul pays de cette région du globe à avoir systématiquement rejeté le TNP, de même que chacun des nombreux autres accords de type « Accord de Sauvegarde » dont l’Iran, pour sa part, acceptait les contraintes. Israël a toujours refusé de se soumettre ne fut-ce qu’à une seule inspection d’armement. Fort du soutien inconditionnel de Washington, Israël n’a jamais été une cible privilégiée de la communauté internationale pour ce qui concerne les problèmes de non-prolifération nucléaire, et moins encore une cible systématique, avec tout ce que cela implique inévitablement de focalisation médiatique, de pressions de toutes natures et de diabolisation politique. En clair, les politiques américaine et israélienne en matière d’armement nucléaire, l’obsession de ces deux états de maintenir à tout prix leur hégémonie militaire par une constante surenchère de leur capacité de frappe et de leurs agressivité diplomatique et militaire, leurs politiques respectives de « projection de puissance »4 et de « rédemption des terres »5, sont en soi prodigieusement déstabilisatrices et faussent complètement les rapports de forces au Moyen Orient, y garantissant à elles seules une situation de conflits violents et permanents pour les années à venir.

Depuis trois ans, les Etats-Unis ne se sont pas privés d’exploiter le statut de signataire du TNP de l’Iran et d’en abuser, et par voie de conséquence, des « sauvegardes » liées au TNP, et autres inspections de l’AIEA pour harceler l’Iran sur son programme nucléaire. De même, les menaces continuelles des Etats-Unis, d’Israël et d’autres pays frontaliers à l’encontre de l’Iran participent clairement de cette stratégie générale de projection de puissance. Si l’on prend tous ces faits en compte, il est parfaitement ridicule de présenter le programme nucléaire civil Iranien comme une menace « à la paix et à sécurité internationales », comme le font actuellement les Etats-Unis et l’axe européen : France, Allemagne, Angleterre. L’Iran est la prochaine victime dans la ligne de mire, et les menaces dont il fait l’objet ne visent pour l’instant qu’à l’empêcher de prendre des dispositions qui, à terme, pourraient augmenter sa capacité de défense. En tant que signataire du TNP, l’Iran ne peut en effet se doter légalement d’armes de dissuasion nucléaire, et quelque infime quantité qu’il puisse en produire, il ne constituerait une menace sérieuse pour personne avant une ou plusieurs décennies. L’Iran n’en est pas moins un autre centre de pouvoir au Proche Orient, comme l’était l’Irak, et le laisser prendre de l’importance et prospérer hors du contrôle israëlo-américain desservirait les prospectives de projection de puissance. La menace de l’armement nucléaire iranien est ici l’équivalent de ce qu’étaient, il y a peu, les armes de destruction massives de l’Irak – une couverture autant qu’un prétexte pour une nouvelle invasion.

Si l’ONU et la communauté internationale étaient mues par l’idée de justice plutôt que par celle de pouvoir, si elles étaient capables de prendre des mesures interdisant toute menace à la sécurité et à la paix internationales, ce n’est pas l’Iran qu’elles menaceraient de sanctions du Conseil de Sécurité pour un programme nucléaire qui n’est en fin de compte ni illégal, ni destiné, jusqu’à preuve du contraire, à des fins autres que civiles. C’est au contraire sur les Etats-Unis et Israël qu’elles feraient pression, pour leur intimer de mettre un terme à leur attitude agressive à l’égard de l’Iran, et de se conformer strictement à l’esprit comme à la lettre du Traité de Non-Prolifération nucléaire – Les Etats-Unis, en procédant effectivement à leur désarmement, Israël en signant enfin le TNP et en faisant de même. Qu’il s’agisse de leur attitude à la veille de l’invasion de l’Irak ou, aujourd’hui, à la veille de celle de l’Iran, il est clair que les priorités de l’ONU et de la communauté internationale son bien plus que simplement mal orientées – elles sont en totale contradiction avec un objectif de défense de la paix et de la sécurité internationales. En outre, si elles se retrouvent dans une situation aussi critique, c’est pour une raison en particulier : le détournement des principales institutions multilatérales par de grandes puissances manifestement décidées à les utiliser à des fins agressives.

En matière d’armes nucléaires, le seul objectif sain et définitivement sûr est leur élimination pure et simple, et l’assurance que tout état a définitivement cédé cette part de sa souveraineté concernant l’énergie nucléaire à une agence internationale réellement indépendante et capable de garantir que l’énergie nucléaire est mise au service « de la paix, de la santé et de la prospérité partout dans le monde », et n’est pas « utilisée à des fins permettant de poursuivre des objectifs militaires (selon les termes mêmes de l’acte fondateur de l’AIEA, tel qu’il fut rédigé en 1956 – l’idée des « atomes pour la paix.) Dans tout classement sensé de ce type de problèmes par ordre de priorités, le risque que des pays non-nucléarisés cherchent à se doter d’un armement nucléaire ne peut être qu’une préoccupation de second ordre. C’est au contraire la détention de telles armes ( et leur utilisation comme moyen d’intimidation ou de rétorsion) par ceux qui les détiennent, qui doit nécessairement demeurer la question la plus cruciale et la plus préoccupante. Pour l’AIEA ou n’importe quelle instance multilatérale, définir autrement l’ordre des priorités dénote clairement une orientation et une politisation lourdes de conséquences. Il n’y a en réalité aucune raison d’espérer que les pays qui ne détiennent pas d’armement nucléaire cessent de chercher à s’en doter, compte tenu de la manière dont les puissances nucléaires tirent parti de cet avantage à leur encontre, tout en refusant résolument de désarmer. C’est précisément l’attitude même de ceux qui détiennent ces armes, qui déstabilise et menace la paix, la sécurité internationales, voire la survie de tous, purement et simplement. Dans la perspective d’un monde en paix, débarrassé de la violence et des rapports de force, ce sont avant tout autre les pays qui détiennent un armement nucléaire qui doivent mis au pas et contraints d’obéir.

Traduction : Dominique Arias (les notes sont du traducteur)