La bataille de « Slumdog »

 Certains disent que le film candidat aux Oscars est de la « pornographie sur la pauvreté », mais cette critique interprète, de façon erronée, la nature de l’art. Le succès engendre la contestation. Les gros succès engendrent de grandes contestations. C’est assurément ce qui s’est produit avec le film « Slumdog Millionaire ». Il gagnera ou non un Oscar pour le meilleur film, en tous cas, il a déjà remporté le prix du film le plus controversé de la saison. 


Je mettrai de côté la question des qualités cinématographiques de « Slumdog » (qui sont nombreuses à mon goût et pour beaucoup de critiques de cinéma du monde entier) pour me concentrer sur l’accusation qui est apparue dans un certain nombre de blogs : le film est une « pornographie de la pauvreté ». Tel que je le comprends, cette accusation se rapporte à trois sujets, qui font tous une mauvaise interprétation de la nature de l’art.


Ces critiques sont irrités par le fait que des hordes de spectateurs continentaux, fortunés, qui sirotent du Pepsi et mâchent du pop corn, soient divertis par un spectacle sur les pauvres de l’Inde luttant pour survivre dans les bidonvilles de Bombay. Ils sont également contrariés que le réalisateur Danny Boyle, un type à la peau blanche, soit loué pour un film sur l’Inde qui n’est pas tout à fait exact, qui est rempli de clichés et d’exagérations et de gens qui sont carrément méchants. Enfin, ils disent que le film renforce les plus anciens stéréotypes sur l’Inde – saleté, pauvreté, arnaque et pire (comme le pense Macaulay, comme le pense Kipling) – et ne montre pas l’Inde réelle, l’Inde moderne avec ses succès économiques, l’Inde qui connaît un retour de ses cerveaux, l’Inde radieuse.


Pour répondre à la première critique, je voudrais signaler que le film divertit presque autant les gens fortunés en Inde qu’en Occident – si par fortunés, nous entendons les gens qui ont un niveau économique nettement meilleur que celui des habitants des bidonvilles. Et pour la plupart d’entre eux, le bidonville de Dharavi à Bombay est un pays étranger, invisible. Littéralement pour certains, car ils habitent dans les quartiers, qui bien qu’ils soient à peine à quelques kilomètres d’un bidonville urbain, vivent dans des mondes différents ; et métaphoriquement pour d’autres, car les réalités douloureuses et tenaces ont tendance à devenir invisibles à nos yeux. Quand à être fasciné par les mésaventures de personnages qui sont assiégés et par contraste, se sentir mieux au sujet de nos propres vies, est-ce que cela ne fait pas partie de l’attrait éternel de l’art ? N’est-ce pas pour cela qu’Aristote louait la tragédie, justement pour sa valeur cathartique ?


Quant à l’argument que seuls les Indiens (de préférence, seulement les Indiens qui vivent en Inde) peuvent vraiment comprendre les complexités de leur pays et montrer une Inde authentique, cela aussi relève d’une mauvaise interprétation de la nature de l’art. Des décennies d’abus de la part d’écrivains orientalistes qui ont dépersonnalisé et dénigré l’Inde afin de promouvoir un programme de supériorité occidentale ont encouragé cette mentalité.


Mais le monde est différent maintenant. Il est passé du colonialisme – et je dirais même du post-colonialisme – à la mondialisation. C’est un monde dans lequel nous pouvons mieux nous connaître – et entendre les voix de chacun, non censurées. Ainsi, il est donc maintenant beaucoup plus possible pour des artistes, sans tenir compte de leurs races, de créer une représentation juste d’une culture, s’ils ont bien fait leurs devoirs et s’ils ont le désir de présenter la vérité telle qu’ils la voient. Ce ne sera pas la complète vérité, particulièrement dans le cas d’une culture aussi agitée, compliquée et contradictoire que celle de l’Inde.


Mais je ne crois pas que l’art ait cet objectif. Il a pour but de représenter une tranche de vie de façon honnête, exclusive et mémorable. Et si, à travers ce que nous lisons ou regardons, nous avons compris ne serait-ce qu’une seule vie – et amélioré la compréhension de notre propre existence et de notre rapport aux autres – alors l’artiste mérite notre admiration et nos remerciements.


Ceux qui déclarent que « Slumdog » est rempli d’exagérations et de clichés doivent se rappeler que c’est une fiction. Dans les documentaires, une représentation fidèle, non teintée de croyances personnelles, peut être l’objectif ; dans les long smétrages (et le roman et la peinture), ce n’est pas nécessairement le cas. Quand on accuse « Slumdog » d’exagérations et de caricatures, c’est comme d’accuser Van Gogh de déformer ses tournesols ou à M.F. Husain, un des plus grands artistes vivants d’Inde, de ne pas avoir peint ses chevaux de la bonne couleur. Dans « Slumdog », Boyle suit la règle du picaresque, un genre qui décrit avec un abandon dynamique les nombreuses aventures d’un héros, habituellement issu des classes sociales inférieures, qui triomphe à la fin d’une société corrompue, grâce à son intelligence.


Mais, en fait, les détails sont-ils vraiment exagérés dans le film ? Demandez aux volontaires de Pratham, une organisation non gouvernementale qui travaille dans le bidonville de Dharavi depuis 1994, faisant de l’alphabétisation dans leur modestes balwadis composés d’une seule pièce (écoles des bidonvilles), et ils vous diront que les enfants sont forcés de travailler 12 heures par jour à l’usine pour un paiement de deux repas par jour ; que les enfants sont battus par leurs parents, par leurs employeurs et par la police ; et oui, il y a des enfants orphelins, kidnappés ou mutilés. Et ils vous parleront des secours extraordinaires qu’ils ont apportés, des enfants qui sont maintenant instruits, placés en sécurité dans des familles stables, formés à un métier ou sont à l’université.


Un des objectifs de l’art est de donner un miroir de la société dans l’espoir que la contestation amène au changement. Charles Dickens y est parvenu – des romans comme « David Copperfield » ont entraîné une réforme du travail des enfants dans l’Angleterre victorienne. Les romans de Sarat Chandra Chatterjee du début du 20ème siècle, tels que « Palli Samaj » ont inspiré un mouvement au Bengale qui a amélioré la condition des veuves.


« Slumdog » sera peut-être le catalyseur d’une transformation analogue, une de ces transformations qui rendront l’Inde radieuse pour un plus grand nombre de gens. C’est sûrement possible. Peut-être est-ce même écrit. Mais ceci dépend de ce que nous, les spectateurs et le monde, décidons de faire maintenant.


Chitra Banerjee Divakaruni est écrivaine et poètesse ; son dernier roman a pour titre The Palace of Illusions (Le palais des illusions). Elle fait partie du comité de l’association Pratham.


Source: www.tlaxcala.es
Traduit par Isabelle Rousselot, révisé par Fausto Giudice .