La Hongrie serait-elle le Cuba européen ?

«Si Orban était de gauche, on le traiterait de castriste», voici le titre d’un article de la Libre Belgique du 16 novembre 2010 (1). Pour argumenter, Christine Dupré s’appuie sur l’opposition du nouveau gouvernement hongrois face aux mesures du FMI et sur la nouvelle taxe sur les multinationales présentes sur le territoire magyar.
Mais qu’en est-il de cette politique de « gauche » ? Peut-on la comparer au modèle cubain ? Le nouveau président serait-il un dissident anticapitaliste dans cette Union européenne sous le diktat de Bruxelles ?
Attila Jakab, roumain hongrois, vivant à Budapest et directement concerné par les politiques d’austérité répond à la journaliste.

«Si Orban était de gauche, on le traiterait de castriste». Avec un tel titre, incontestablement racoleur, Christine Dupré, correspondante dans toute l’Europe centrale, laisse ainsi croire que la gauche, assimilé un peu sommairement au communisme, ne devrait se résumer qu’à un modèle avec parti unique au pouvoir, domination totale de l’État sur l’économie, dont le dernier représentant serait bien sûr la bête noir des États-Unis : Cuba.
Dire crûment que « le gouvernement [d’Orban] a décidé de taxer les entreprises étrangères présentes » est déjà de la désinformation. Certes depuis un peu plus de deux ans, tout le secteur bancaire et énergétique, les télécommunications, ainsi que la grande distribution, sont davantage taxés que dans les années post communistes. Mais non selon un critère d'être hongrois ou pas car si les propriétaires de l’immense majorité des entreprises concernées sont étrangères, bénéficiaires des privatisations, alors oui on taxe les étrangers. En réalité, ils les avaient eu pour des cacahouètes, réalisant ainsi des bénéfices plus juteux depuis. 
Arrêtons de les plaindre ! Ils sont déjà en train de répercuter la surtaxe sur les consommateurs.
Il ne faut pas non plus surestimer le coup de théâtre, spectaculaire et surmédiatisé, d’un premier ministre hongrois tenant tête au FMI. D’autant plus que tout présageait la conclusion d’un accord à l’issu des négociations. La monnaie nationale se renforçant de jour en jour par rapport à l’euro, Orban Viktor est assurément dans une position de force. Pour lui, c’était le moment idéal pour en tester la teneur. Il ne s’est pas trompé : le forint loin de s’envoler est tout juste revenu aux taux de change du début des négociations ; tandis que le FMI s’est bien gardé de dramatiser outre mesure la divergence.
Sa position de force permet à Orban de déclencher la « guerre civile économique », dont l’objectif est une redistribution du pouvoir économique. Après l’écrasement politique de la soi disante ‘gauche-libérale’, on tente maintenant de démanteler ses bases économiques, pour faire triompher la « préférence nationale ». On commence par les fonds de pension privés existants. Mais comme la Hongrie est en train de foncer dans le balkano-byzantinisme (intrigue, ruse, mensonge, désinformation, arbitraire, népotisme) la mainmise actuelle sur une partie des cotisations retraite ne présage en rien la mise en cause du principe même du privé. Et pour cause : en Hongrie plus rien n’est assuré. Quand le Parlement hongrois (dominé à deux tiers par le Fidesz et les chrétiens démocrates) rogne les compétences du Conseil constitutionnel – pour cause d’entrave à la marche législative triomphale du gouvernement de "révolution nationale"  – et vote des lois avec des effets punitifs rétroactifs à 5 ans, l’avenir n’est plus vraiment prévisible, car il est impossible de savoir de quoi le passé sera fait demain. Il est frappant de constater que Christine Dupré ne dit pas un mot de tout cela !
Pas vraiment étonnant. La correspondante n’a aucune idée de la réalité hongroise. L’objectif majeur de son article n’est nullement d’informer le public occidental. La journaliste vise surtout à susciter la compassion envers les entreprises franco-belges ‘malmenées’. Pour cela il lui était largement suffisant de rencontrer 2-3 personnes. Son ignorance se reflète déjà dans sa qualification accordé au quotidien « Magyar Hirlap ». Pour Christine Dupré il s’agit d’un « journal d’opposition libéral de gauche ». C’est entièrement faux ! C’était il y a plusieurs années. Mais, entre temps, le journal a été acheté par un milliardaire de droite, et fait partie de son empire médiatique. A présent c’est un journal de droite assez radicale, tout dévoué à la politique gouvernementale. Cela se comprend si nous savons que le propriétaire ambitionne aussi une carrière politique, sinon ministérielle.
Une chose est sûre : le néolibéralisme socio-économique ne sera certainement pas remis en question en Hongrie. Dans la plus pure tradition balkanique ce ne sont pas les mots, mais les gestes qui comptent. Les quelques agissements « socialo-gauchistes » (‘castristes’) du gouvernement hongrois sont des arbres qui cachent l’immense forêts. Christine Dupré n’a vu que les arbres, et elle est restée hébétée.
Pourtant le vrai visage du gouvernement de droite, parlant sans cesse de ‘coopération nationale’, mais qui représente en réalité les intérêts de la haute bourgeoisie (identifiée à la Nation), se dévoile dans la nouvelle loi fiscale, qui entrera en vigueur dès le 1 janvier 2011. Cette loi introduit l’impôt à taux unique (16%) sur les revenus, indépendamment de leurs montants. Les revenus minimums et ceux qui gagnent des millions par mois seront donc imposés de la même manière. L’institutionnalisation de l’injustice sociale va de pair avec la criminalisation de la pauvreté et se couple avec une politique familiale qui favorise les très hauts revenus. Car seul les familles avec enfants ayants des revenus élevées pourront bénéficier des allégements fiscaux considérables (jusqu’à 400 euros par mois) prévus dans la loi. De ce fait, on peut affirmer qu’en Hongrie le gouvernement considère les enfants comme le privilège des riches. Cela va de soi, que dans le nouveaux système de ‘révolution nationale’ les riches deviendront encore plus riche et les pauvres encore plus pauvres. Qui plus est: pour les familles avec des revenus plus modestes les enfants seront pratiquement synonyme de misère. Pour eux, on préconise surtout une vie d’abstinence (pourquoi avoir des enfants ?), car de toute manière les pauvres (dépravés et en état de péché) sont seul responsables de leur situation.

En Hongrie, c’est à peu près ça la démocratie chrétienne, prisonnière d’une théologie et d’une anthropologie moyenâgeuse et du culte de l’autorité. Pas étonnant qu’on essaye de mettre sur des bases ‘sacrées’ (Dieu et le christianisme) la nouvelle constitution en préparation, qu’on se tourne de plus en plus vers un passé largement mythifié (la Grande Hongrie, puissance majeure européenne), et qu’on songe à introduire un ordre moral chrétien en se leurrant que cela pourrait prévenir et canaliser les tensions sociales prévisibles. D’autant plus que dans le domaine des soins de santé, les disparités financières sont déjà bien perceptibles, même si les médias bien tenus en main, n’en parle guère : services privés payants, mais efficaces pour les riches ; services publics ‘gratuits’, mais avec des listes d’attentes considérables, pour la masse ‘nationale’. On peut dire que, tôt ou tard, l’éducation se mettra également en mouvement dans cette direction. S’agit-il du modèle cubain ? Assurément pas.
Ce que Christine Dupré ne voit absolument pas, c’est que le gouvernement Orban est en train de vider de son sens l’Etat de droit et la démocratie. Cela n’est plus seulement un problème hongrois ; les responsables de l’Union et les technocrates européens y jouent leur crédibilité. De quel valeur parle-t-on dans cette entreprise économico-financière qu’on appelle Union européenne ? Sur quelles bases (celui de l’hypocrisie institutionnalisé?) vont-ils donner des leçons de droits de l’homme, de démocratie, de morale au monde entier ?
Il est temps que l’Occident réalise : le passé ne se répète pas, mais d’anciens systèmes des époques généralement considérées comme révolues peuvent très bien revenir, d’une manière réactualisées. Les véritables démocrates européennes (de gauche, comme de droite) ont tout intérêt à y veiller de près, sinon ils perdront incontestablement la face. D’autant plus que des journalistes genre Christine Dupré ne sont pas là tant pour les informer, mais plutôt pour les duper, et le pire est qu’elle soit de bonne foi.

1 – LaLibre.be
 
Né en Transylvanie, Attila Jakab a la double nationalité hongroise et roumaine. Il est diplômé de la Faculté de Théologie Catholique de l’Université de Strasbourg (Thèse en histoire du christianisme ancien). Il a été ensuite assistant post-doctorant à la Faculté de Théologie Protestante de l’Université de Genève. Il a collaboré avec le Centre International d’Etudes Géopolitiques de Genève. Il vit maintenant à Budapest ou il est chercheur à la Fondation publique de recherche comparative sur les minorités en Europe. Il fait des recherches autour du rôle des églises et des communautés religieuses des minorités nationales dans une perspective géopolitique. Il est aussi, occasionnellement, enseignant d’histoire et de géopolitique du christianisme.
 
Article d'Attila Jakab :
Hongrie : la gauche n'a pas perdu les élections… Elle n'existe pas.
http://www.investigaction.net/Hongrie-La-gauche-n-a-pas-perdu.html
 
Photographie : Cédric Rutter

Source : investigaction.net
 
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