La Colombie face à l’Empire, hier et aujourd’hui

“Je parle de l’histoire colombienne parce que le conflit colombien est un conflit fondamentalement historique. Qui ne connaît pas la racine historique et sociale du conflit colombien ne le comprendra probablement jamais et ne pourra jamais aider à sa résolution, ce dont nous avons besoin.” Alberto Pinzon Sanchez, exilé colombien, nous raconte l’histoire de son pays et ce conflit larvé depuis plusieurs décennies. Cet article est paru en 2006. La situation des FARC a changé depuis, le mouvement ayant essuyé de sérieux revers face aux attaques du gouvernement colombien gracieusement financées par Washington pour, officiellement, lutter contre le narcotrafic. Si les FARC ne sont plus, pour le moment, l’imposant mouvement de guérilla qu’elles ont été, la guerre menée contre le peuple colombien n’a cependant pas pris fin. Le trafic de drogue non plus d’ailleurs. Les mots d’Alberto Pinzon Sanchez gardent donc tout leur poids. (IGA)

 


Alberto Pinzón Sánchez, médecin, anthropologue, a participé à la Commission des Notables lors du Processus de Paix en Colombie. Actuellement en tant qu’essayiste il essaie de contribuer à la recherche de l’issue politique au conflit de son pays.

ANNCOL, décembre 2005.

 

Conférence donnée à l’occasion du Forum sur les Droits Humains le 9 décembre 2005 à Alicante, en Espagne.
Alberto Pinzón Sánchez analyse politiquement et historiquement les causes du conflit colombien, et il lance un appel ému à la solution politique du conflit en défense du droit à la vie pour les Colombiens.

Je vis exilé dans un pays du nord de l’Europe depuis plus de trois ans, lorsque j’ai été contraint de partir parce que le chef paramilitaire Castaño avait organisé un attentat contre moi en raison de ma participation dans une Commission de personnalités qui s’était conformée pour aider au Processus de dialogue vers la paix entre le gouvernement de Pastrana (de 1998 à 2002) et les Insurgés des FARC. Ma participation dans cette commission m’a valu la haine du capo paramilitaire, lequel a mis à exécution la menace qu’il avait lancée contre ma vie dans son livre titré Mi Confesión [« Ma Confession »], édité par Oveja Negra de Bogotá, page 312 ; j’ai donc dû quitter le pays précipitamment.

 

Mais le sujet ce n’est pas mon exile forcé, mais la guerre cachée que vit la Colombie depuis plus de 40 ans, et dans laquelle tous les jours le plus important des Droits Humains est violé, le droit à la vie.

 

Victimes du conflit.

Dirigeant de la Fondation Sécurité et Démocratie, une fondation d’intelligence technique qui élabore des rapports pour le Ministère de la Défense, monsieur Alfredo Rangel, personne connue comme analyste militaire du conflit social et armé de la Colombie, présente une série de faits qu’il vaut la peine de regarder. Je n’en garderai qu’un, pour que vous sachiez la dimension de cette confrontation.

 

En sept ans de conflit, de 1998 à 2005, analysés par Alfredo Rangel, quatre de gouvernement Pastrana, et trois de gouvernement Uribe Vélez, 16 600 Colombiens sont morts dans la confrontation militaire directe : 3267 appartenant aux Forces armées et 12 885 dits guérilleros, lesquels sont également Colombiens. Ce qui veut dire que durant les 2 555 jours observés, tous les jours 6,3 Colombiens sont morts en faisant la guerre. Cela pour commencer est un chiffre atterrant. Les citoyens ne meurent pas de mort naturelle ou bien pour d’autres raisons comme les maladies ou les accidents, mais à cause d’une guerre imposée au peuple colombien, en raison d’une loi du Congrès des Etats-Unis, appelée Plan Colombie, et qui commence précisément en 1998 avec le gouvernement d’Andrés Pastrana Arango.

 

Bolívar durant la guerre d’indépendance.

Pour essayer de comprendre un peu ce conflit social et armé que vit notre pays, observons l’histoire du pays : la Colombie actuelle se libère avec le Venezuela, l’Equateur, le Pérou, la Bolivie et Panamá, par une longue et cruelle guerre de libération du colonialisme espagnol, et elle naît comme pays indépendant dans une confédération de pays, appelée la Grande Colombie par son créateur Simón Bolívar.

 

Mais Bolívar meurt en 1830, victime de la tuberculose et également victime de la très grande douleur morale produite par la trahison de ses camarades de combat, particulièrement José Antonio Páez au Venezuela, Francisco de Paula Santander en Colombie et Juan José Flores en Equateur. Profitant de la situation sociale calamiteuse, après 15 ans de guerre anticolonialiste, Bolívar prostré en raison de sa maladie, ils font faire marche arrière au processus de réformes progressistes initiées par Bolívar, sur les questions de l’esclavage des Noirs, la servitude des Indiens, et d’autres fléaux économiques et sociaux hérités de l’empire espagnol devenu caduque. Ils détruisent donc la Patria Grande, confédération de patries, que le Libertador avait construite avec tant de soin, afin de pouvoir garder chacun le contrôle de sa petite « patriette » provinciale respective.

 

Cette pensée progressiste de la Patria Grande de Bolívar, cette pensée gigantesque ; alors qu’aujourd’hui, 200 ans après, ressurgit avec tant de force la latino-américanité dont on parlait ici il y a un instant. Et l’Amérique hispanique est alors convertie par le système mondial du colonialisme en une espèce de zone balkanique dans laquelle apparaissent 23 ou 24 « républiquettes bananières », chacune gérée par une oligarchie régionale ; et qui, oligarchie formée et soutenue par le colonialisme espagnol, devient une oligarchie gérée par le colonialisme impérial anglais pour être peu après absorbée par l’impérialisme nord-américain.

 

Les guerres civiles.

Depuis lors, de 1830 à aujourd’hui, la Colombie a vécu au XIXème siècle neuf guerres civiles sectaires et dévastatrices ; puis deux guerres de plus au XXème : la guerre civile entre libéraux et conservateurs, dite guerre des mil jours, c’est-à-dire une guerre de trois ans qui s’achève en 1903, avec cent mille morts dans un pays d’à peine 4 millions d’habitants, avec une ruine sociale totale, ouvrant la voie à la dictature civile de Rafael Reyes. Cette guerre, de plus, produit l’amputation du Panamá commise grâce à présence des navires de guerre des Etats-Unis ; le gouvernement colombien recevant quelques années plus tard une indemnisation de 25 millions de dollars pour cette amputation. L’autre guerre, qui se poursuit dans la guerre actuelle, c’est la guerre civile qui commence en 1946 sous la présidence du conservateur Mariano Ospina Pérez, hommes d’affaires issu des milieux du café, raffiné, défenseur des idées anti-communistes et phalangiste admirateur du caudillo espagnol Francisco Franco.

 

L’oligarchie des esclavagistes, des latifundistes, des mineurs et des commerçants, coalisés, tout comme leurs descendants d’aujourd’hui, l’emportent en Colombie sur le projet de Patria Grande bolivarienne. Ils s’allient d’abord avec le gouvernement anglais puis avec le gouvernement des Etats-Unis ; il y a 175 ans ils ont imposé au peuple travailleur colombien cette relation séculaire de domination et d’exploitation basée sur la violence politique ; c’est ce qu’ils ont cyniquement appelé la guerre civile bipartiste.

 

La guerre d’aujourd’hui

La guerre que nous avons aujourd’hui a comme arrière-fond historique cette folie dévorante, ou cette « Hojarasca » pour reprendre le titre de deux romans colombiens fameux, qui correspond aux quatre décennies antérieures de développement sanglant et de d’accumulation permanente de capital sous la modalité du capitalisme dépendant. Ce processus est accompagné d’une d’industrialisation légère qui commence peu après la Guerre des mille jours, tandis que se produit l’enchevêtrement définitif des exportateurs de café avec le capital financier international, particulièrement nord-américain, qui impose à feu et à sang un processus gigantesque et traumatique de mobilisation sociale et paysanne, dans tout le pays, en long et en large.

 

En 1948, conséquence d’un processus d’accumulation, se produit une explosion sociale incontrôlée le 9 avril, la plus importante qu’ait connue le pays. Elle est causée par la mort à Bogotá du grand dirigeant populaire, libéral de gauche, Jorge Eliécer Gaitán. Le crime d’Etat est ourdi par les services secrets nord-américains, selon les dénonciations de la propre fille de Gaitán, fait complètement inconnu jusqu’à nos jours, et resté complètement impuni.

 

L’exécuteur qui a tiré sur Gaitán est mort, déchiqueté par la furie populaire, mais les instigateurs, les planificateurs et les organisateurs de l’attentat n’ont pas reçu le moindre châtiment. Les Colombiens ont la certitude que cet assassinat a été planifié par les services secrets nord-américains en connivence avec la présidence de la République d’alors -le conservateur phalangiste Mariano Ospina Pérez- et les services secrets colombiens.

 

A la suite de ce crime d’Etat, une insurrection éclate à Bogotá, laquelle s’étend dans les campagnes et touche tous les recoins de la Colombie. Et, comme en Colombie la structure politique dominante était la division entre libéraux et conservateurs, la présidence conservatrice commence l’extermination des militants qui répondaient à Jorge Eliécer Gaitán, regroupés dans le mouvement politique de gauche libéral appelé UNIR, ainsi que de toutes les autres organisations de gauche. La présidence prétendait qu’ils étaient en train de comploter pour la destruction de l’hispanité et de la civilisation occidentale chrétienne, représentée au gouvernement.

 

Cette extermination, qui a fait environ 300 000 morts, cesse momentanément en1957, à la suite de deux dictatures conservatrices sanglantes. La première fut la dictature civile de Laureano Gómez et la dictature militaire fut celle de Gustavo Rojas Pinilla. Alors à Benidorm, en Espagne, un pacte politique est signé par le chef du parti libéral Alberto Lleras et par le chef du parti conservateur Laureano Gómez, afin de former un gouvernement de coalition biparti. Ce gouvernement de coalition est appelé le Front National et les deux partis se relaient à la présidence de la république pour une période indéfinie.

 

Je parle de l’histoire colombienne parce que le conflit colombien est un conflit fondamentalement historique. Qui ne connaît pas la racine historique et sociale du conflit colombien ne le comprendra probablement jamais et ne pourra jamais aider à sa résolution, ce dont nous avons besoin. A grands traits, les paysans résistent à la violence conservatrice qui s’impose à partir du sommet du pouvoir à tous les recoins du pays. Quelques paysans libéraux de gauche et quelques communistes commencent à se défendre de l’armée et des bandes paramilitaires appelées « chulavitas », « pájaros » et « contrachusmas », envoyées par l’Etat et le gouvernement pour les exterminer. Ils apprennent alors quelque chose qui surgit de la réalité sociale : la guerre de guérilla. Ils commencent à se défendre, à effectuer des embuscades, à utiliser des armes rudimentaires et c’est ainsi qu’ils parviennent à survivre, en essayant de faire de leur mieux dans leurs territoires reculés.

 

Mais en même temps ils acquièrent une conscience de leurs intérêts de classe exploitée et opprimée, et un processus de différenciation idéologique se produit à l’intérieur des guérillas, lequel marquera le déroulement des événements postérieurs. Quelques dirigeants guérilleros libéraux, influencés par leurs chefs de la capitale, acceptent les amnisties et les pardons qui leur sont offerts par le gouvernement ; et peu après leur désarmement ils sont assassinés un à un. L’exemple le plus souvent cité c’est le dirigeant guérillero libéral des Plaines orientales Guadalupe Salcedo, mais il y en a eu beaucoup d’autres. Par contre, quelques paysans qui s’étaient dotés d’une conscience communiste non seulement ne se désarment pas mais s’organisent en groupes de défense et de résistance paysanne.

 

Le Plan LASO et la naissance des FARC

En 1964 le contingent militaire colombien en Corée -le seul contingent latino-américain ayant participé à la guerre états-unienne en Corée- revient en Colombie et il est assimilé par le haut commandement militaire de l’armée colombienne. Les enseignements dont étaient porteurs ces officiers -appelés en Colombie « les Coréens »-, concernant les techniques et la doctrine de la guerre contre-insurrectionnelle en Corée, peuvent être appliqués en Colombie. En 1964 commence le plan dont le nom est entré dans l’histoire : Latin American Security Operation, ou Plan LASO, organisé, financé et géré à partir de l’ambassade des Etats-Unis à Bogotá. Ce plan consistait à exterminer une région paysanne pauvre et retirée, laquelle selon le délire des dirigeants libéraux et conservateurs était une république communiste indépendante.

 

Ils mandatent 12 000 soldats colombiens, avec des conseillers états-uniens, et pour la première fois en Amérique du sud s’effectue une attaque aérotransportée avec des hélicoptères états-uniens. La petite zone relevant de la municipalité de Marquetalia, dans le département de Huila, habitée par 48 paysans et leurs familles, est bombardée. Ces 48 paysans se cachent dans les montagnes et ils survivent. A partir de ce noyau, l’année suivante, en 1965, se constituent les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC).

 

Selon les derniers chiffres donnés par le gouvernement colombien les guérilleros de cette organisation sont aujourd’hui près de 48 000 hommes et femmes, sans compter les miliciens et les autres contingents clandestins. 48 guérilleros qui après 40 ans de lutte armée et de résistance à l’extermination officielle se sont multipliés par mille. En 1964 il n’y avait pas de narcotrafic, le conflit colombien est très antérieur au narcotrafic. Le narcotrafic est un ajout qui survient postérieurement. Alors, le drapeau avec lequel on justifiait l’agression contre ces paysans c’était la lutte anticommuniste : sauver la démocratie occidentale et chrétienne en Colombie.

 

 

La recherche de la paix et l’Union Patriotique.

En 1982 le conservateur réformiste Belisario Betancourt arrive à la présidence. 18 ans après, leur extermination s’avérant impossible, Betancourt propose aux dirigeants guérilleros des FARC une trêve politique afin d’effectuer une ouverture politique dans le système très fermé du bipartisme créé par le pacte de Front National signé à Benidorm. En 1985 une trêve est décidée accompagnée d’un cessez-le-feu bilatéral. De par ces accords la guérilla est autorisée à conformer, en alliance avec d’autres forces de gauche, notamment le parti communiste, un mouvement politique appelé Union Patriotique, force légale non armée, laquelle remporte des succès électoraux surprenants.

 

Ces triomphes électoraux et ces avancées politiques effraient la classe dirigeante ; les descendants de ceux qui en 1830 avaient vaincu Bolívar organisent donc une nouvelle campagne d’extermination des communistes et des gens de gauche. Ils parviennent à la liquidation totale de l’organisation par la terreur paramilitaire d’Etat : plus de 5 000 cadres dirigeants et militants de base de l’Union Patriotique ont été liquidés par des forces de l’Etat alliées au narcotrafic. Cette croisade s’étend ensuite à d’autres organisations populaires, organisations de quartiers, aux organisations civiques et syndicales. Cette campagne a fait, jusqu’à aujourd’hui, 60 000 civils exterminés par le terrorisme d’Etat en plus de vingt ans d’action, dans l’impunité la plus totale.

 

Face au génocide organisé par l’Etat, les guérilleros cherchent à nouveau refuge dans les montagnes. La machine officielle de la terreur comptant sur l’impunité la plus totale se retourne contre ceux qui sont restés sans défense dans les villes et dans les campagnes, à la merci des escadrons de la mort paramilitaires. Un nouveau cycle de violence politique s’ouvre alors, et il ne sera suspendu qu’en 1990 lorsque le gouvernement libéral de César Gaviria propose de nouvelles conversations de paix, aux FARC et à l’ELN. Ces conversations se déroulent à Caracas, au Venezuela, et à Tlaxcala, au Mexique ; elles s’achèvent sans produire d’accord politique en raison du refus du gouvernement de réaliser les transformations sociales, économiques et politiques proposées par les guérilleros.

 

Devant cet échec le président Gaviria envoie l’armée colombienne sur le site de Casa Verde, où étaient censés se trouver les commandants de la guérilla durant la période des conversations. Le plan militaire est conçu et exécuté très symboliquement au moment où se déroulent les élections pour la conformation de la Constituante qui allait produire la Constitution de 1991. Un nouveau cycle de confrontation et d’extermination commence alors, pour durer 9 ans, avec toutes ses conséquences de destruction et de mort.

 

Une nouvelle tentative

En 1999, après une série de défaites retentissantes de l’armée face à la guérilla, le président conservateur Andrés Pastrana, aujourd’hui ambassadeur d’Uribe Vélez à Washington, conseiller par le Pentagone, afin de reprendre de l’air politiquement et afin de se donner le temps de restructurer les forces militaires démoralisées, propose de nouvelles conversations aux FARC.

 

Comme la solution politique au conflit n’était pas l’objectif de Pastrana, une fois l’armée colombienne reconstruite et réarmée, le Plan Colombie est lancé – plan élaboré et financé par le gouvernement des Etats-Unis, étrangement semblable au Plan LASO de 1964. Le Plan Colombie a provoqué au début de l’année 2000 une rupture des conversations initiées dans la zone démilitarisée du Caguán.

 

A ce moment-là l’ennemi de la démocratie occidentale ce n’est plus le communisme. A ce moment-là, comme aujourd’hui, l’ennemi de la civilisation occidentale et chrétienne c’est le terrorisme. Financé, planifié et exécuté par les Etats-uniens, avec l’armée colombienne, le Plan Colombie se développe sous le signe de la lutte contre le terrorisme. Ce n’est pas le terrorisme tout court à la Ben Laden, mais c’est ce qu’ils ont appelé le « narco-terrorisme ». Quel est le résultat ? Sept ans de Plan Colombie : plus de 16 000 morts, toute cette barbarie de près de 2 millions de Déplacés et de destruction sociale et écologique que nous connaissons comme les manifestations du conflit colombien aujourd’hui.

 

Aux chiffres cités ci-dessus de morts et de Déplacés, provoqués par la confrontation militaire directe, on doit ajouter l’extermination politique de civils désarmés. Selon les chiffres que j’ai cités antérieurement le nombre de morts peut atteindre 60 000 pour les années de terrorisme d’Etat en Colombie. Fait historique monstrueux que le gouvernement actuel d’Alvaro Uribe Vélez tente de légaliser et d’envoyer aux oubliettes afin de perpétuer l’impunité.

 

Des milliers d’étudiants, de défenseurs des droits humains, de syndicalistes, de professeurs, de maîtres, de paysans, d’artisans, de dirigeants communautaires, d’indigènes, etc., sont tombés exécutés par une sinistre et implacable machine de terreur étatique. Cette dernière a pour objectif de briser et de vaincre la résistance du peuple colombien qui fait face à la violence politique imposée depuis des siècles à partir du sommet du pouvoir colombien, avec le soutien du gouvernement des Etats-Unis.

 

L’ingérence des Etats-Unis

Les plans, à mesure qu’ils se développent, changent de nom : le Plan LASO, le Plan Destructeur I et II, le Plan Colombie, et maintenant le Plan « Patriota ». Mais le plus important de tout ça c’est ce qui les unit tous : le soutien des Etats-Unis. Sans leur aide financière, logistique et diplomatique, ces plans ne pourraient pas se réaliser.

 

Par exemple, le Plan Colombie, actuellement en cours, c’est un véritable fléau imposé à tout le peuple travailleur colombien. Il s’agit d’une loi du Congrès des Etats-Unis. Démocrates et Républicains ont voté en faveur de ce plan. Il s’agit d’une décision militaire et diplomatique comparable à l’invasion de l’Irak. C’est une loi honteuse pour un des pays les plus puissants que l’humanité ait connu contre de pauvres paysans colombiens qui sont accusés sans raison d’être des narcotrafiquants. Occultant que le narcotrafic existe parce que rien qu’aux Etats-Unis il existe plus de 22 millions de personnes narco-dépendantes à la cocaïne. Et, comme tout le monde le sait bien, la main invisible du marché capitaliste détermine que lorsque la demande existe l’offre existe.

 

S’il y a plusieurs millions de personnes fortunées qui sollicitent de la cocaïne dans le monde entier, quelqu’un quelque part doit la produire. Cependant, par un mensonge sordide, ignorant son origine historique et sociale très ancienne, ils ont prétendu transformer le complexe conflit colombien en un problème relevant du narcotrafic. Mais observons objectivement l’argument économique. A partir de la production de l’arbuste de coca, la feuille est récoltée, elle est soumise à différentes sortes de traitement chimiques, elle est cuite, elle est mélangée, elle est distillée, on obtient le clofibrate, le chlore-hydrate de cocaïne, qui est l’alcaloïde stimulant ; ce dernier est emballé, il est exporté, il est transporté, il est vendu au détail et il est consommé. Il y a une chaîne très complexe de 15 étapes, chacune desquelles ajoute de la valeur économique au produit final.

 

La feuille de coca n’est qu’une partie de cette chaîne complexe, elle a toujours été utilisée par nos indigènes comme un aliment et comme stimulant naturel – la feuille de coca contient en effet sept alcaloïdes. L’un de ces alcaloïdes est une protéine de haute valeur biologique. Comme elle contient également de la lidocaïne et de la xilocaïne, ainsi que d’autres anesthésiques qui sont négligés parce que ce qui intéresse c’est le chlore-hydrate de cocaïne, le narcotique. De la culture de l’arbuste de coca jusqu’à l’arrivée de la cocaïne au nez du consommateur, il y a tout un processus long et complexe de production, de distribution et de consommation. Et si on ne s’attaque pas à tout le processus de façon intégrale, à la production, à la distribution et à la consommation du narcotique, il est très improbable que l’on obtienne quelque résultat définitif contre ce fléau mondial d’aujourd’hui.

 

Les stratèges des Etats-Unis considèrent que la distribution et la consommation de l’alcaloïde ne sont pas très importants, parce qu’ils savent que ces deux étapes se déroulent dans les pays capitalistes développés. Ils estiment que tout l’effort doit consister à en finir avec la production de feuille de coca et à éradiquer cet arbuste semi-forestier, y compris au moyen de fumigations indiscriminées des champs et en baignant les cultures de défoliants dérivés de l’agent orange utilisé contre le Viêt-Nam. C’est une véritable guerre chimique qui, en quelques années, a provoqué une catastrophe écologique, appelée écocide par les biologistes, et qui a plongé dans la misère des millions de paysans pauvres du tiers monde.

 

On prend généralement soin de ne pas mentionner deux faits fondamentaux : premièrement le business du narcotrafic mondial, annuellement, s’élève à 25 milliards de dollars. De cette somme 6 ou 7 milliards arrivent en Colombie ; et à peine un pour cent parvient au territoire des paysans colombiens, tandis que le reste alimente les autres maillons de la chaîne pour être lavé dans les paradis fiscaux du capitalisme financier mondial.

 

Deuxièmement, on occulte également la commercialisation de deux autres produits semblables et identiques au narcotrafic : le marché des produits chimiques et le marché des armes. Le marché des produits chimiques, parce que tout ce processus d’élaboration requiert de l’acétone, de l’acide sulfurique et nitrique, de l’alcool, du benzol, de l’essence, du pétrole, des fours à micro-onde, etc. C’est un très grand marché dont les principaux fournisseurs ce sont les pays capitalistes développés de l’Europe. Et le marché des armes atteint des chiffres comparables, et on sait bien que ces affaires illégales génèrent des maffias, des gangsters et des luttes sanglantes pour leur contrôle et pour les bénéfices. Cela nous amène à la question suivante : La Colombie produit-elle des armes ?

 

On voudrait faire porter la responsabilité de toute cette situation au peuple travailleur colombien, afin de le soumettre en lui imposant une des pires catastrophes humanitaires que l’on connaisse actuellement dans le monde.

 

Proposition des Insurgés

Le pire de tout cela c’est que l’on ne voit pas d’issue à court terme. On insiste pour plonger tout ce problème global dans un cercle vicieux afin de ne pas l’affronter de façon intégrale, en toutes ses étapes, et de façon coordonnée dans le monde entier. On dit donc qu’en Colombie il n’y a pas de conflit, et on préfère dire qu’il s’agit d’une situation qui relève de la police, qu’il s’agit de délinquance et d’illégalité internationale. Le caractère politique de la crise est nié de toutes les façons possibles, bien que l’on sache qu’il s’agit d’un conflit fondamentalement politique. On sait que les guérillas, qu’on le veuille ou non, ont un programme politique que tout le monde peut consulter, qu’elles ont élaboré des plans de réformes économiques, politiques, sociales et culturelles profondes, lesquels peuvent être synthétisés en une phrase : Paix avec souveraineté et justice sociale.

 

Ce que l’Insurrection demande c’est qu’on lui reconnaisse son caractère politique, que la guerre cesse et que l’on recherche une issue politique au conflit social historique, ce qui signifierait rechercher tous ensemble une meilleure Colombie, démocratique, souveraine et avec justice sociale.

 

Mais ceux qui souhaitent la perpétuation de leurs gigantesques profits ne peuvent pas être intéressés par cela ; c’est pour cela qu’ils refusent toute idée de solution politique, prétendant qu’il ne s’agit pas d’un conflit mais d’attaques de narco-terroristes.

 

Ainsi donc, je souhaite vous demander une seule chose : la solidarité avec le peuple colombien, ce qui veut dire, d’abord, que vous devez clairement percevoir que le conflit colombien est un conflit politique profondément enraciné dans l’histoire et dans la société colombienne, et faute de décision politique ce bain de sang se poursuivra encore longtemps.

 

Deuxièmement, à vous, citoyens d’un pays développé qui joue un rôle important dans le concert des nations, notre mère patrie l’Espagne -dont nous sommes devenus indépendants, mais que nous continuons de considérer comme un pays frère de la Patria Grande-, il vous revient de demander à votre gouvernement de ne vendre ni produits chimiques ni armes au gouvernement colombien, parce que cela signifie contribuer à la prolongation et l’accentuation de toute cette situation de guerre et de douleur.

 

Il vaut mieux exiger du gouvernement espagnol l’utilisation de toute son influence internationale pour qu’il nous aide à trouver la solution politique au conflit que nous souhaitons tous, pour qu’il nous aide à arrêter la guerre. Nous n’avons pas besoin de produits chimiques ni d’armes. Nous n’avons besoin que de soutien pour trouver la solution politique à cette guerre cruelle que l’on nous impose, parce que tous les jours le droit principal des êtres humains, le droit à la vie, est violé.

 

Merci beaucoup.

 

Alberto Pinzón Sánchez

 

Source: Le Grand Soir