La Belgique doit respecter la souveraineté du Congo

14-06-2008 . Le professeur émérite Louis Baeck place les problèmes Belgo-congolais dans une perspective géo-politique. *Pour lui, « De Gucht est le porteur d’eau de Washington »

Louis Baeck (80 ans) est docteur en économie et a travaillé entre 1954 et 1961 au Congo, au Rwanda et au Burundi. Il a vécu la transition vers l’indépendance et a travaillé dans les cabinets des démocrates chrétiens Pierre Harmel et Paul Vanden Boeynants. Il a rencontré Henry Kissinger et le pape et jusqu’à aujourd’hui continue de faire des analyses pointues des marchés financiers et des relations géopolitiques. Sur la globalisation il a notamment dit : « La globalisation n’est rien d’autre que l’occidentalisation, le fait d’imposer la démocratie parlementaire à l’occidentale et le marché libre au reste du monde. Mais les chinois n’y participent pas et en Afrique centrale, cela n’a jamais fonctionné non plus. Mais en Occident on n’a pas encore compris cela. C’est cet imminent professeur qui accordé au journal De Tjd, une importante interview sur ce qu’on est en droit d’appeler l »affaire Belgique-Rdc » à la suite des déclarations de Karel De Gucht. De Tijd est un journal flamand destiné aux hommes d’affaires (à comparer avec L’Echo de la bourse). Cette interview était publiée le 5 juin 2008 en flamand. Ci-dessous la traduction d’importants extraits de cette interview.

« De Gucht est le porteur d’eau de Washington »

Vous pouvez en être sûr que les Américains se frottent les mains quand le ministre des Affaires étrangères belge va jouer le moraliste au Congo » dit Louis Baeck. Selon l’ancien professeur d’économie, les Américains essaient d’une façon discrète de sécuriser les intérêts commerciaux au Congo. Ils aiment voir Karel De Gucht donner des leçons contre la corruption – et la connexion chinoise – au Congo. « Et De Gucht n’est pas à calmer ». Louis Baeck : « Les Chinois ont une meilleure approche des Congolais que nous. Ils ne mettent pas de l’argent sur table, mais ils font du troc. Cela donne moins de possibilité à la corruption. »

Est-ce que Karel De Gucht n’a pas raison de demander au Président Joseph Kabila une bonne gestion du pays en échange des 175 millions d’euros que nous donnons au Congo annuellement ?

Louis Baeck : « De Gucht ne comprends pas le contexte. Les cinq années dernières les prix sur le marché mondial comme le cuivre, le cobalt ou l’or, bref toutes les matières premières qui se trouvent au Congo, se sont triplés voir multipliés par cinq. En comparaison avec cela, ces 175 millions d’euros ne signifient rien. En plus : l’intervention du triumvirat De Karel Gucht, Pieter De Crem et Charles Michel venait à un mauvais moment malheureux. La veille au soir, Kabila venait encore de recevoir une délégation de représentants de sociétés Américaines, Britanniques et Sud-Africaines. Celles-là ont d’autres soucis. Car au Congo il existe une commission qui est en train de revoir des contrats qui sont très déséquilibrés. Des sociétés occidentales – y compris les belges – ont achetés des mines congolaises pour 10 millions de dollars et ont tirés dans les cinq années suivantes pour des centaines de millions de dollars de cuivre et d’autres minerais. C’était un vrai pillage par les sociétés occidentales. Et alors De Gucht – dont le poulain Pierre Chevalier acquiert le poste au conseil de sécurité – vient là donner des leçons. C’est inimaginable !

Entre temps les Etats-Unis se frottent les mains ?

Baeck : Oui, les Américains se taisent et laissent faire le boulot par De Gucht, pendant qu’eux continuent à travailler en toute discrétion pour sécuriser leurs intérêts commerciaux. De plus, selon la presse congolaise, 60% des 175 millions d’euros d’appui belge sont dédiés aux jeunes coopérants belges qui, avec toutes les bonnes intentions du monde, vont expliquer aux Congolais ce qu’ils doivent faire, sans comprendre quelque chose de leur culture. Les Congolais rient avec eux. Cela est la réalité.

L’approche belge est en contradiction totale avec la stratégie chinoise au Congo ?

Baeck : “Les Chinois savent aussi que les contrats avec les Occidentaux sont en train d’être revisités. Et que font-ils ? Ils vont vers Kabila, pas avec 175 millions d’euros, mais avec 9 milliards de dollars. Et les Chinois s’y prennent beaucoup mieux que nous. Ils ne mettent pas des sous sur table mais ils font du troc direct à l’image de l’économie de plan de Mao Zedong : l’échange de produits pour des produits ou des services pour des services. En échange de l’exploitation des matières premières congolaises la Chine va investir 6 milliards de dollars pour construire 3000 km de nouvelles routes, 130 centres médicaux, 5 hôpitaux et 2 universités. Par ce système d’échange la corruption a moins de possibilités. Car il y a moins d’argent qui peut rester dans les poches de certains Congolais comme c’est toujours le cas quand des étrangers investissent de l’argent au Congo. En plus, les Chinois prêchent la non-intervention, dans les affaires intérieures congolaises, contrairement aux gouvernements occidentaux, le Fonds Monétaire Internationale et la Banque Mondiale. Pour Kabila, c’est un cadeau du ciel. Et alors De Gucht va se comporter comme le plus grand chevalier du Washington-consensus (ndlr : c’est la politique néolibérale qui est imposé par les institutions financières internationales et le gouvernement américain).

Alors quelle attitude la Belgique doit prendre ?

Baeck : “La Belgique doit apprendre à respecter la souveraineté du Congo et doit arrêter la tutelle. Jusqu’à présent notre pays continue à se comporter comme une belle mère qui sait tout mieux, et on refuse de regarder les choses avec des lunettes africaines. Que leur faut-il de plus ? L’Est du Congo est en ruine depuis le génocide rwandais en 1994 et le flux massif de réfugiés. Le pays a connu trois armées et une série d’innombrables mouvements rebelles. Ecoutons donc ce qui est vraiment prioritaire pour les Congolais.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Baeck : “Nous devons baser notre relation avec le Congo sur le commerce, pas sur de la charité. Ce temps est passé. Ils ont les capacités. Maintenant au Congo se trouvent 60.000 diplômés universitaires contre 17 lors de l’indépendance. Faisons tel qu’ils savent eux-mêmes bien faire leur travail. De Gucht persiste dans les erreurs que nous avons déjà faites lors de la période postcoloniale. Il veut soigner les Congolais pour un mal à l’estomac, alors qu’ils ont mal à la tête. Arrêtez cela.

Est-ce que cela a encore un sens d’investir des moyens au Congo quand on se rend compte que l’exportation de la Belgique vers le Congo ne représente que 0,08% de l’exportation belge et qu’avec nos moyens limités nous ne pouvons pas faire la concurrence avec les Chinois ? Baeck : Les rapports de forces économiques et de pouvoir sont en train de changer très vite. Ce ne sont pas seulement des pays comme la Chine, le Brésil, l’Inde mais aussi le Vietnam, le Cambodge etc… Dans les Chinois nous voyons notre jeunesse perdue. Et nous réagissons comment ? Nous jetons de la boue. ‘Ah, les Chinois produisent des GSM, laissez leur 60% de la production mondiale, ah ils ont un surplus gigantesque dans leur commerce avec les Etats-Unis et l’Europe. Et bien nous allons leur mettre les vieux moines tibétains sous le nez ! Il y a un an, personne ne parlait de ces Tibétains. Mais maintenant on les a retrouvés. Et on va faire du bruit autour d’eux. L’Europe avec Sarkozy à la tête. Les puissances occidentales sentent que les temps changent. Nous sommes en train de perdre notre confiance en nous-mêmes. Et que font les Américains ? Ils se gardent loin du bruit autour des moines Tibétains et autour du Congo. Ils sont très conscients. Et nous, ici en Belgique, on est impatient de jouer aux porteurs d’eau pour le compte des Américains. On ferait mieux de donner la priorité à nos intérêts commerciaux, même s’ils sont minimes. Car le Congo a des réserves de cuivres énormes et il y a aussi le diamant.

Belgique – Congo en chiffres

Produits d’exportation les plus importants : diamant, cuivre, pétrole brut, café, cobalt. Valeur des diamants exportés vers la Belgique : 400 à 800 millions d’euro par an. Part de l’exportation vers la Congo dans l’exportation globale de l’économie belge : 0.08% ou 200 millions d’euro en 2007. Le produit d’exportation le plus important de la Belgique vers le Congo sont les voitures d’occasion. Sociétés belges actives en RDC :

Groupe Forrest : mines, construction de routes, ciment Sucraf : usines de sucre Compagnie Sucrière du Kwilu Ngongo : sucre (filiale de Finascure du compte Paul Lippens et son fils Olivier) Texaf : immobilier, sable et textile Safmarine : secteur maritime Sipef : plantations de caoutchouc Polytra : s’occupe surtout du transport pour le Groupe Forrest au Katanga Fortis via la Belgolaise :

Orgaman : la plus grande société d’élevage (selon l’hebdomadaire Knack Orgaman est dans les mains de la famille Damseaux) Socfin (l’huile de palme) envisage à réinvestir au Congo.

Source: Groupe L'avenir

URL : http://www.groupelavenir.net/spip.php?article18730