L’Europe prive-t-elle dangereusement l’Iran de médicaments vitaux ?

Des adolescents ne peuvent pas être blâmés pour la politique suivie par des autocrates. Que l’Occident cherche à punir les dirigeants iraniens peut-il justifier la mort de Manouchehr Esmaili-Liousi âgé de seulement 15 ans ?

 
Manouchehr est décédé quand des médicaments pour traiter l’hémophilie sont devenus introuvables. L’Iran importait des médicaments pour soigner les personnes atteintes de cette maladie, mais n’a plus pu le faire récemment parce qu’il est sujet à un embargo économique.

Ce jeune garçon pourrait être la première victime de sanctions imposées sur l’Iran par les Etats-Unis et l’Union européenne. Il ne va probablement pas être la dernière. En novembre, le New York Times –un journal peu connu pour ses accusations de l’impérialisme américain – a rapporté que l’Herceptin, un médicament utilisé dans le traitement du cancer, avait "disparu" des hôpitaux et des pharmacies de Téhéran. En théorie, les sanctions ne visent pas les fournitures humanitaires. En pratique, l’interdiction des transactions financières avec l’Iran est tellement complète qu’elle a affecté les réserves de médicaments vitaux.

La mort de Manouchehr nous rappelle tragiquement ce qui est s’est passé dans l’Irak voisin.  Privés d’équipement, de médicaments et même de sang, les médecins irakiens luttaient et s’avéraient souvent impuissants à administrer les soins les plus rudimentaires à leurs patients.  L’UNICEF a estimé que 600 000 enfants sont morts en une décennie à cause des sanctions.

Selon le récit officiel, tout était la faute de Saddam Hussein. Saddam était blâmé pour les sanctions contre son pays parce qu’il ne voulait pas autoriser la surveillance des bombes nucléaires et chimiques qu’il était soupçonné de faire fabriquer. En fin de compte, les Etats-Unis ont envahi l’Irak sur la base d’un tissu de mensonges. Or, Saddam n’avait pas d’armes de destruction massive et il n’avait pas plus de liens avec les atrocités commises le 11 septembre 2001.

Après l’Irak, c’est aujourd’hui l’Iran qui est devenu l’épouvantail censé nous effrayer.  En octobre cette année, les ministres des Affaires étrangères de l’UE se sont mis d’accord pour étendre leurs sanctions à l’encontre de l’Iran, faisant mention de "sérieuses préoccupations" sur le programme nucléaire du pays. Ces sanctions "ne visaient pas le peuple iranien," nous a-t-on dit. 

Si cette assurance est authentique (et je ne crois guère qu’elle le soit), nos gouvernements doivent alors immédiatement lever l’embargo. En 2004, des officiels de l’Union européenne ont fixé des lignes directrices concernant l’utilisation des sanctions comme instrument "pour maintenir et restaurer la paix et la sécurité internationales". Ces lignes directrices énoncent que les sanctions doivent être mises en place en veillant à ce que tout "effets contraires au but humanitaire ou conséquences non intentionnelles" soient évités "dans la plus grande mesure du possible".

Les sanctions de l’UE qui visent l’Iran vont à l’encontre de ces principes. Plutôt que de se concentrer sur les autorités de Téhéran, elles interdisent toutes transactions entre les banques européennes et iraniennes, excepté sous de "strictes conditions". Cela équivaut à une guerre économique.

Pourquoi a-t-on fait un cas si particulier de l’Iran ? L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a récemment rapporté que l’Iran ne lui fournissait pas la "coopération nécessaire" afin de déterminer si le programme nucléaire du pays comporte oui ou non des "dimensions militaires". Cela est en effet une nouvelle inquiétante, mais cela représente difficilement une plus grande menace pour la paix dans le monde que ce que l’Australie a fait cette année. Julia Gillard, la Première ministre australienne, a conclu un accord avec l’Inde pour l’approvisionner en uranium. Tandis que l’Iran a signé le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), l’Inde et son voisin ennemi, le Pakistan, ont refusé de le faire.

L’UE a-t-elle prononcé des sanctions contre l’Australie pour avoir fourni à l’Inde les matières premières essentielles à la fabrication d’armes nucléaires ? A-t-elle dénoncé l’élite politique de Canberra pour avoir contribué à exacerber les tensions dans le sous-continent asiatique ? J’ai parcouru l’ensemble des déclarations des institutions européennes principales au sujet de l’Australie au cours  des douze derniers mois. Aucune d’entre elles ne se montrait critique du comportement inconscient de Gillard.

L’UE pourrait faire beaucoup de choses pour s’attaquer à la prolifération nucléaire sur son propre territoire. Le TNP exige des Etats signataires qui possèdent des armes nucléaires de s’en débarrasser. La Grande-Bretagne et la France ont ratifié le traité mais, aux dernières nouvelles, les deux États possèdent toujours des armes nucléaires. Quand le parti travailliste était encore au pouvoir, la Chambre des communes britannique a voté en 2007 le renouvellement de son programme Trident de sous-marins nucléaires. David Cameron a indiqué qu’il reste engagé sur cet objectif et qu’il prendra une décision à ce sujet en 2016. On peut donc en conclure que Cameron est bien plus dangereux que Mahmoud Ahmadinejad. Je n’ai pourtant pu voir aucun pays de l’Union européenne menacer la Grande-Bretagne de sanctions pour ses relations encore et toujours plus qu’étroites avec les armes nucléaires.

Si l’Union s’attaquait à la menace radioactive sérieusement et systématiquement, elle superviserait le désarmement à l’intérieur de ses propres frontières. Cela lui garantirait la légitimité morale pour prôner l’établissement d’une zone exempte d’armes nucléaires au Moyen-Orient. Il reste cependant un obstacle majeur qui empêche de conférer ce statut au Moyen-Orient. Il s’agit d’Israël, un autre État qui a rejeté le TNP. Des documents déclassifiés révèlent que les États-Unis sont au courant qu’Israël possède des armes nucléaires depuis au moins 1975. En 1999, la Defence Intelligence Agency (Agence du renseignement pour la défense) des États-Unis a estimé qu’Israël possédait entre 60 et 80 armes nucléaires. Certains croient que son arsenal est mieux équipé encore.  Pourtant, William Hague, le ministre britannique des Affaires étrangères, a déclaré ces derniers jours qu’il n’y a pas beaucoup d’enthousiasme au sein des gouvernements des Etats membres de l’UE à l’idée de pénaliser Israël. Il faisait mention de la colonisation israélienne toujours en cours en Cisjordanie. Le même deux poids deux mesures s’applique aux armes nucléaires.

L’explication la plus plausible pour laquelle l’Iran subit un tel harcèlement est qu’il refuse de s’aplatir comme une carpette devant l’Occident. En 1953,  le gouvernement de Mohammad Mossadegh était renversé parce qu’il avait été assez téméraire pour laisser entendre que les ressources pétrolières iraniennes n’appartenaient pas à des entreprises occidentales. L’Europe et les Etats-Unis espèrent qu’un nouveau changement de régime se produise prochainement. Pour le voir venir, ils volent les pilules de services d’oncologie.
 
 
Article paru sur New Europe en décembre 2012
 
Traduit de l'anglais par TK et JP Geuten pour Investig'Action
 
Source: Investig'Action