L’Egypte: une démocratie libérale ou une démocratie africaine ?

Dans le contexte du soulèvement populaire en Afrique du Nord, Patricia Daley se réfère à l’œuvre de l’intellectuel nigérian Claude Ake et se demande de quelle manière les théoriciens de la justice sociale peuvent mettre en pratique les principes démocratiques qu’ils énoncent. Car, pour lui, «la leçon du récent soulèvement en Afrique du Nord montre que la quête humaine pour la liberté est indestructible».

En observant les scènes de protestations révolutionnaires en Egypte au moment où on notait une réticence des nations occidentales, ces champions autoproclamés de la démocratie, à soutenir la volonté du peuple égyptien, j’ai commencé à m’interroger aux raisons pour lesquelles le terme de ‘ démocratie libérale’ m’a toujours mis mal à l’aise. Cela, bien que je sois opposée à la dictature, au règne du parti unique et autres systèmes de gouvernance qui excluent la participation des citoyens.

Dans le discours politique contemporain, la démocratie est généralement considérée comme l’étalon-or. Pourtant, lorsqu’ils sont confrontés au pouvoir populaire, ceux qui appliquent la démocratie chez eux et justifient la guerre en son nom, restent sans voix. L’humanité et la dignité du peuple égyptien sont en porte à faux avec des intérêts géopolitiques, même lorsque ceux-ci sont sous le feu de la rampe. Il semble donc que l’empire est nu.

Ces évènements en Egypte nous obligent à considérer les relations entre les démocraties libérales, l’empire, la domination économique globale et le darwinisme social. L’intellectuel nigérian Claude Ake examine, dans son livre ‘’ Democracy and developement in Africa’’, la démocratie dans le contexte de l’histoire coloniale et post-coloniale. Considérant l’attitude du Nord à l’égard des démocraties en Afrique, Ake note : ‘’ Dans le meilleur des cas, la démocratie libérale n’aime pas l’idée des peuples qui auraient un pouvoir décisionnel réel. L’essence même de la démocratie libérale consiste en l’abolition du pouvoir populaire et le remplacement de la souveraineté populaire par l’autorité de la loi (pp.130)’’

Depuis son origine dans la Grèce antique, l’évolution de la démocratie a été bien documentée et ses variantes ont occupé les philosophes de la politique. En particulier ses manifestations dans les sociétés occidentales. Ake examine comment les constantes clarifications, par les sciences sociales occidentales, de la signification de la démocratie ont fini par la redéfinir au détriment des valeurs démocratiques. Ainsi, dans la théorie de la démocratie protectrice, le peuple est protégé de l’Etat au travers d’une société civile vibrante. La stabilité politique dépend du renoncement de la participation du peuple et l’apathie politique est interprétée comme le signe d’un peuple satisfait de ses dirigeants.

Ake se montre critique à l’égard de la conditionnalité des années 1990 et de l’accent qui est mis sur des élections multipartistes, peu importent les manipulations dont elles sont l’objet, comme marque de la démocratie. Cette démocratie rudimentaire est toutefois minée par l’autoritarisme politique des ajustements structurels, les stratégies de réduction de la pauvreté et la militarisation continue des sociétés africaines par la vente d’armements et les politiques interventionnistes militaires tel AFRICOM. De telles formes de démocratie renforcent l’idée selon laquelle les résidents des pays en voie de développement ont moins le droit aux bénéfices du développement.

Comme le souligne l’écrivain caribéen, CLR James, les Africains de la diaspora ont compris depuis des siècles la limite de la démocratie bourgeoise. Et Ake conclut en énonçant le genre de démocratie dont l’Afrique a besoin : ‘’…Une démocratie dans laquelle le peuple a un véritable pouvoir décisionnel, supérieur au consentement des élus… Une démocratie qui met l’accent sur des droits politiques, sociaux et économiques concrets en opposition avec les démocraties libérales qui mettent l’accent sur des droits politiques abstraits… Une démocratie qui met l’accent sur les droits collectifs comme sur les droits individuels… Une démocratie d’incorporation (pp.132)’’

De l’avis d’Ake, la seule façon par laquelle cette démocratie peut être réalisée dépend de la capacité des Africains à s’emparer du processus. Mais il ne s’agit pas des élites qui, argumente-t-il, ont ‘’cédé l’initiative à la communauté internationale du développement’’ et apparaissent comme ’’ne sachant jamais quoi faire face à une crise qui prend de l’ampleur, et se trouvent incapables de contrôler le cours des évènements… Elles ont été affaiblies par leur manque d’autorité, la pauvreté de leurs idées et leur humiliation’’ (pp 132)

Afin de réaliser la démocratie, il est nécessaire d’aborder les politiques de développement et les idéologies militaristes qui laissent des masses de gens sans emploi et appauvris, pendant que l’élite amasse des richesses pour avoir facilité des contrats avec des multinationales et l’achat d’armements. Malgré les milliards que l’Egypte a reçus de l’Occident, la majeure partie de sa population continue de vivre dans la pauvreté. Dans ce cas particulier, l’aide au développement a consisté à soutenir un régime autocratique qui soumet son peuple à la volonté des puissances hégémoniques globales et régionales au détriment de leur bien-être.

Le rapport du Human Development Index sur l’Egypte de 2010 est instructif lorsqu’il note : ‘’… L’un des résultats des plus frappants et des plus inhabituels de ce rapport est le degré d’exclusion de la participation civique et politique des jeunes, compte tenu que la définition de jeunesse dans ce rapport concerne ceux de 18 – 29 ans (au nombre de 30 millions), âge auquel les jeunes ont le droit de vote et le droit de prendre des décisions sociales importantes.

Le rapport fait état du vide dans lequel les jeunes se trouvent – un temps d’attente-, où ils attendent de commencer à vivre, d’avoir des ressources afin de devenir des adultes. Cet aspect de la vie contemporaine n’est pas spécifique à l’Egypte et, bien que le rapport fasse référence à des facteurs culturels et politiques, il omet de reconnaître les réformes économiques qui ont détruit les structures dans lesquelles la société était ancrée. La diminution de l’approvisionnement des services sociaux, la privatisation de l’enseignement, la réduction du secteur public, le niveau élevé de chômage, alliées aux politiques économiques d’extraction, ont détruit les perspectives d’avenir de la jeunesse.

La proposition consistant à inclure les jeunes en créant des institutions politiques séparées n’a pas eu d’écho parce qu’elles devaient faire partie du système économique qui les excluait. Un développement authentique et la démocratie sont les deux côtés de la même médaille. Les deux doivent être participatives afin d’être effectives et doivent être centrées sur le principe d’autonomie et d’action directe de la part des gens, les principaux agents du changement.

Récemment, j’ai de nouveau regardé un épisode de la série des années 1980 de feu Basil Davidson concernant l’Afrique. Cet épisode particulier portait sur les premières communautés africaines et leurs façons de conquérir le continent. Davidson a examiné ces systèmes de gouvernance qui fonctionnaient et généraient la stabilité dans les communautés. C’était un système qui rassemblait les communautés afin d’assurer la survie de chacune d’entre elles et de chaque membre. Ce que les Africains désigneNT par le terme de Ubuntu. L’historien Walter Rodney, dans son livre ‘’ How Europe underdeveloped Africa’’, considère ainsi le concept de développement : Interdépendantes, ‘’ ces sociétés se sont unies pour lutter contre les dangers naturels et pour protéger leur liberté. Sur cette base, elles ont développé des outils et organisé leur travail afin de permettre le développement social (p2)’’ Le développement personnel de l’individu est imbriqué dans celui de la collectivité.


Le développement capitaliste, centré sur les choix individuels, peut sembler octroyer des bénéfices matériels à nombre de personnes dans les pays industrialisés mais ceci a émergé suite à la lutte des classes ouvrières qui luttaient pour de meilleures conditions de vie et de travail. De telles luttes, que Karl Marx a désigné sous le terme de lutte des classes, se poursuivent et sont susceptibles de prendre de l’ampleur au terme de l’ère néo-libérale, cependant que la couverture sociale s’amincit dans certaines sociétés jusque là protégées. Comme l’ont montré David Harvey et Samir Amin, les inégalités et le développement inégal sont inhérents au système capitaliste. L’accumulation par le dépouillement du Sud global et des anciens territoires coloniaux se poursuit sans relâche, avec l’aide des élites bourgeoises de ces pays. De telles pratiques sont destinées à s’intensifier suite à la crise économique qui a récemment déferlé sur les économies capitalistes avancées.

Les défenseurs de la justice sociale en Afrique et ailleurs doivent affûter leurs outils d’analyse afin de prendre la direction des révolutions non violentes et pour créer les organisations sociopolitiques authentiquement représentatives. La focalisation des institutions internationales de développement sur les communautés a cherché à dépolitiser et à démobiliser les actions collectives transformantes dans de nombreux Etats. Bien qu’après 1989 la vieille idée du socialisme ait perdu de sa pertinence et de son pouvoir rassembleur, les principes de l’action collective, de justice sociale et de participation populaire demeurent des points de ralliement pour les révolutionnaires. La leçon du récent soulèvement en Afrique du Nord montre que la quête humaine pour la liberté est indestructible.

Les demandes des populations égyptienne et tunisienne pour la fin de la dictature, la fin de la brutalité militaire et ses revendications pour l’autodétermination obligent les théoriciens de la justice sociale à réfléchir à la mise en pratique des principes démocratiques tels qu’énoncés par Ake et longtemps contenus dans la philosophie de Ubuntu. Les gens savent ce qu’ils veulent mais nous, théoriciens des sciences sociales, est-ce que nous savons comment leur donner ce qu’ils veulent ?


Bibliographie

1) Ake, Claude (1996) ‘Democracy and Development in Africa’. Washington DC: The Brookings Institution.
2) Amin, Samir (2010) ‘Ending the Crisis of Capitalism or Ending Capitalism’. Pambazuka Press.
Davidson, B. (1980s) ‘Africa: Mastering a Continent’. Channel 4, UK
Harvey, David (2006) ‘Spaces of Global Capitalism: Towards a Theory of Uneven Geographical Development’.
3) Grimshaw, A. (1992) ‘The C.L.R. James Reader’. Oxford: Blackwell.
Rodney, Walter (1972) ‘How Europe Underdeveloped Africa’. London: Bogle L’Overture

* Dr Patricia Daley enseigne la géographie humaine à l’université d’Oxford et préside le Fahamu Trust – Traduit de l’anglais par Elisabeth Nyffenegger

Source : Pambazuka

 

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