L’Argentine et ses défis

Où en est l'Argentine ? Après sa victoire électorale, Eva Kirchner pourra-t-elle changer la structure sociale de ce pays ?

Sans doute, le résultat électoral du 28 octobre laisse-t-il apparaître une démocratie qui, pour exister et se maintenir , ne se trouve pas pour autant en position de force. C’est que la pratique politique, en tant qu’instrument rendant possible cette démocratie, est un exercice sans grand ancrage social, exercice que la société dans sa majorité, ne se sentant pas représentée dans ses intérêts, considère d’un œil sceptique.

C’est de cette pratique politique qu’émergent les élus. Ceux-ci, dans le cadre du pouvoir institutionnel, vont assurer la continuité d’un modèle empêtré dans les vieilles contradictions que connaît l’Argentine actuelle. De plus, ce modèle est tout entier accaparé par un projet où l’on entrevoit la volonté d’une société d’union désireuse de se maintenir dans la durée.

Les arguments pour ou contre surabondent toujours quand il s’agit de justifier ou de discuter la reconduction, sans alternance, d’une hégémonie déterminée.

C’est que au-delà des réjouissances et du vacarme, la politique et ses péripéties électorales sont, actuellement, un exercice caractérisé par un faible ancrage social. En effet, ce sont en partie les mathématiques qui affirment que le kirchnerisme a gagné avec 45% des votes valables et que l’opposition dans son ensemble s’est emparée de la somme fractionnée de 55% des suffrages, ce à quoi il faut ajouter plus de 25% du corps électoral n’ayant pas participé au vote.

Ce recours aux mathématiques s’est manifesté à l’occasion d’ une action de prise en charge sous la forme d’un appel à une manifestation populaire. Celle-ci, malgré les excellents chiffres artistiquement élaborés, n’a pas rempli le site historique de la Place de Mai.

D’autre part, il s’agit d’une victoire à laquelle contribuèrent aussi bien les adhésions naturelles et inconditionnelles au projet gouvernemental que la force d’un appareil qui joua un rôle décisif auprès des Municipalités de la Province de Buenos Aires. En définitive, ce ne fut pas beaucoup plus d’un tiers du corps électoral qui consacra la victoire de l’actuelle formule présidentielle , bien que la faiblesse de cette référence implique évidemment l’ensemble des dirigeants.

Ainsi donc la formation des équipes gouvernementales reflète en général les surenchères pratiquées dans l’Argentine actuelle : surenchères entre les vieilles orthodoxies d’un Pays qui ne veut pas rester en arrière et les représentants d’un autre pays qui ne peut encore démarrer. Il s’agit de la vieille contradiction entre libération et dépendance, autrement dit entre néolibéralisme et concentration économique, ou bien encore, entre distribution de la richesse et justice sociale. Cette contradiction s’exprime dans des secteurs clairement différenciés et entrecroise ses fils dans les couloirs de la même démocratie. Les uns aspirent à conserver un modèle tout en gardant une certaine ouverture sur leur époque, les autres en assumant un progressisme indolore avançant par étapes.

Il est vrai qu’un des grands thèmes abordés par le gouvernement est la mise en jugement du terrorisme d’Etat et des responsables du génocide. Il est vrai également que les victimes de cette répression illégale ( les disparus , les ex-prisonniers, les exilés) expriment le rêve du pays, rêve non réalisé puisque la justice sera insatisfaisante si l’on ne revendique pas dans la pratique les idéaux concrets de tant de jeunes et de travailleurs qui firent don de leurs vies.

Malgré ces mises en accusation que la droite continue à ne pas accepter, faisant pression de mille manières pour qu’elles cessent, l’histoire ne peut se cristalliser sur un passé qu’il faut dépasser pour résoudre les causes du génocide social provoqué par la planification de l’inégalité économique. De même, et ceci est aussi important que cela, la droite, cela signifie des noms, des secteurs, des corporations. Maintenant encore leurs privilèges restent intacts.

Maintenant , et plus encore, de semblables contradictions restent manifestement en vigueur quand nous examinons les résultats électoraux , bien que superficiels, enregistrés dans la Capitale Fédérale et dans la Province de Buenos Aires. Dans la capitale, il s’agit de Macri, expression et symbole des plus remarquables d’un néolibéralisme dont il prend toutes les apparences et ce à l’occasion d’ un discours où il promit une Ville complètement achevée, propre, libérée des embuscades de l’insécurité, libérée, autrement dit, de la violence sociale considérée comme un produit de la marginalisation et de la pauvreté. Dans la Province de Buenos Aire, il s’agit de Scioli, expression contemporaine et modulable de ceux qui se réadaptent, ayant assumé en d’autres temps le modèle dévastateur des années 90, tels les Menem, les Cavallo et les Alsogaray.

Sans doute, l’Argentine connaît-elle une période où les portes sont entrebaîllées et dont les charnières sociales peuvent bien ouvrir l’histoire sur un autre type de structures politiques, ou bien lui interdire d’autres facteurs de pouvoir afin de maintenir, au prix de conflits énormes, les vieux privilèges.

La croissance économique sans transformation du modèle de production de même que les fondements structurels de l’inégalité sociale ouvrent un nouveau chapitre de l’organisation et du rassemblement des forces populaires en vue d’un combat lié à toutes sortes de revendications concernant le travail (salaires, travail enregistré, syndicalisation). Ce combat conduira inexorablement à un autre mode de distribution des richesses mettant en question la légalité anachronique des structures régissant la concentration économique, et ce dans tous les domaines.

Dans ce contexte, ou bien l’on évolue vers de nouveaux modes de relations entre force sociale et politique, ou bien l’on régresse dangereusement vers les vieilles recettes de compression des dépenses publiques, ajustements et blocages budgétaires, tarifs élevés, tout cela accompagné de fragiles accords sur les prix et les salaires, d’un fossé plus profond entre pauvres et riches, d’une augmentation de la répression ainsi que de multiples politiques de contrôle et de discipline sociale.

Etant donné que l’histoire ne reste pas statique mais se déroule au contraire sous le signe d’un dynamisme perpétuel, il est probable que les portes s’ouvrent sur un processus ascendant de rassemblement des forces populaires et démocratiques qui, unies, convergeront vers la construction d’un autre modèle.

Pour le gouvernement, le dilemme tiendra dans le fait qu’il lui faudra démontrer sa capacité de déchiffrer, de façon adéquate et sans délais, ces temps nouveaux que connaît le peuple argentin.

Traduction de l’espagnol: J-P Plumat