L'humanitaire est un très gros business

Laure Lugon Zugravu, journaliste, est partie couvrir des guerres. Dans un livre (Au crayon dans la marge), elle décrit les aspérités de son métier avec franchise et mordant.

Vos reportages en Irak, au Kossovo et en Afrique ont été publiés dans “L’illustré”. Pourquoi en faire un livre?

C’était une nécessité, un besoin presque thérapeutique. Quand vous faites ce genre de reportages, vous prenez tout en pleine figure. On vous demande d’écrire une histoire excitante, un article “punchy”. Vous l’écrivez, mais vous n’avez pas de recul. Et que faites-vous de tout ce que vous avez vécu là-bas? Avec du temps, de la distance, les choses se sédimentent. Et un jour, elles ressortent différemment.

Votre livre s’intitule “Au crayon dans la marge”. Dans la marge de quoi?

De la guerre. Dans ces régions, les contacts humains se font plus vite et sont plus forts. Les gens que j’ai corisés là-bas m’habitent. Ce livre est une galerie de portraits, un hommage. C’est aussi une façon de poser mon sac. J’ai arrêté de voyager lorsque j’ai voulu avoir des enfants. C’est d’ailleurs à eux que je lègue ce livre.

Vous avez traversé des moments de doute, d’angoisse et de solitude. Pourquoi être repartie quand même?

Je crois qu’on fait des choses d’abord pour soi. On croit qu’on veut sauver le monde mais, au fond, c’est soi-même qu’on veut sauver. J’avais besoin de découvertes, d’aventures. Pour se connaître soi-même, il faut se confronter aux autres. Oser remettre ses valeurs en question. C’est une manière de se prouver qu’on existe, qu’on est capable de s’adapter. Et ça secoue! ON regarde, on est spectateur et, des fois, c’est dur de rester spectateur, de ne pas être partie prenante.

Qu’avez-vous retiré de ces reportages?

L’impression qu’il n’y a pas une vérité. Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. J’ai passé une excellente soirée chez un marchand d’armes et me suis copieusement ennuyée avec un humanitaire! Le monde n’est ni noir ni blanc, mais chaotique. Une guerre révèle le pire mais aussi le meilleur de l’être humain. A l’inverse, c’est difficile d’être un héros ici. J’ai plus d’admiration pour des mères célibataires qui se démènent pour joindre les deux bouts que pour des humanitaires qui vont se faire mousser au milieu du désert dans des 4 x 4 blindés!

Vous traitez certains confrères de «connards infatués, de prétentieux excités, d’ego surdimensionnés». Vous dénoncez ce «cirque médiatique». N’est-ce pas cracher dans la soupe?

Non. Dans mon bouquin, tout le monde en prend pour son grade, moi y comprise.

Les organisations humanitaires vous ont désabusée.

L’humanitaire est un très gros business. L’Unicef, l’ONU, le Programme alimentaire mondial sont des machines énormes. Ils créent des réflexes d’assistanat, de dépendance, et je pense qu’ils profitent davantage aux céréaliers américains ou à la pharma – qui touchent le pactole – qu’à ceux à qui ils sont censés bénéficier.

Quand une armada d’humanitaires et de médias débarque dans une région en crise, tout ce monde est logé dans les meilleures conditions. Cela provoque une flambée de l’immobilier. On amène des tonnes de nourriture par avion qui sont distribuées gratuitement. Ça fait baisser la production locale et encourage le marché noir. Bref, ça déstructure complètement le peu de tissu économique qui existe.

L’affaire de l’Arche de Zoé ne vous a donc pas étonnée.

Non. Si ça s’est vraiment passé comme on le découvre, alors c’est une bande de pieds nickelés. Je suis très méfiante vis-à-vis des opérations coup-de-poing. Il y a une nouvelle forme de prosélytisme de la part de ces gens qui veulent aider les pauvres qui s’apparente à une forme de néocolonialisme, même s’ils n’en sont pas forcément conscients.

Faut-il arrêter de soutenir les organisations humanitaires?

Je ne sais pas quoi dire. On fait des dons d’abord pour soulager sa conscience. On est riche, on est bien, on veut aider. Il faut y aller avec discernement, être très prudent. Avant de faire un don, il faudrait se poser la question de la finalité de l’aide. S’il y a le paquet de riz, mais rien après! Il ne faut pas habituer les gens qui vivent dans ces pays à être dépendants de cette aide, à tout attendre. C’est très compliqué. Mais moi, je ne donne pas.

Comment aider durablement ces pays?

Ce n’est pas l’aide au développement qui fera décoller ces pays de la pauvreté et de l’endettement. A mon avis, une amélioration à long terme passe par des mesures économiques à grande échelle…

[…]

D’où vient cette attirance pour l’Europe de l’Est?

Mon mari est d’origine roumaine, je parle roumain. Nos «cousins de l’Est» sont plus expansifs. On se sent vivre avec eux.

Source : Coop magazine

Laure Lugon Zugravu, Au crayon dans la marge, éditions Faim de siècle