L'Irak sortirait très affaibli d'une division en trois

Interview de Mohammed Hassan par Pol De Vos

27 octobre 2005

Plus personne ne parle du référendum de ce 15 octobre sur la Constitution. Toute l'attention se focalise sur le procès de Saddam Hussein. Éclairage de Mohammed Hassan, spécialiste du Moyen-Orient.

Qu'y a-t-il de différent dans la nouvelle Constitution irakienne, par rapport à l'ancienne ?

Mohamed Hassan. L'un des principaux points, c'est que l'Irak se mue en État fédéral avec un territoire kurde dans le Nord, une partie sud sous contrôle des chiites et une région centrale à majorité sunnite. On voudrait nous faire croire que l'opposition à cette Constitution vient surtout des sunnites désireux de ne pas perdre leurs «privilèges». En fait, beaucoup d'Irakiens refusent une scission du pays selon des critères ethniques ou religieux. Même Allawi, l'ancien Premier ministre (chiite) sous le pouvoir d'occupation, s'oppose radicalement à une telle scission. Cet ancien poulain de l'occupant américain s'est emporté vertement contre les États-Unis, le 17 octobre: «Ce référendum est un tremplin pour une guerre civile», a-t-il déclaré au journal Al Arab.

Pourquoi dès lors vouloir à tout prix cette scission ?

Mohamed Hassan. L'Irak a longtemps joué un rôle important dans la lutte contre la domination des États-Unis et d'Israël dans la région. En 1995, le professeur israélien Yitzshak Nakash écrivait que, pour Israël, il serait très utile de morceler l'Irak1. En insistant sur les contradictions ethniques et religieuses, la position nationaliste arabe de l'Irak peut être affaiblie, estimait-il. Appliquer le fédéralisme en Irak doit empêcher la réapparition d'un État irakien fort. En outre, cette scission fait le jeu des multinationales pétrolières: il leur est plus facile d'emporter des marchés juteux à propos des réserves du nord et surtout du sud en montant ces régions l'une contre l'autre.

Verra-t-on un «non» massif sortir des urnes ?

Mohamed Hassan. Ce n'est pas si simple. Il ne s'agit pas d'un référendum ordinaire dans une situation ordinaire: depuis longtemps, on assiste à une surenchère ethnique et religieuse. En outre, il y a de fortes chances pour que nous ne sachions jamais comment on a voté. Les États-Unis ne peuvent se permettre aucun échec.

Cela fait une semaine déjà que le référendum est terminé et nous ne savons toujours pas combien de personnes ont apporté leur voix. Toutes les urnes ont été rassemblées dans un endroit secret, sans observateurs indépendants. Personne ne sait si le résultat aura quelque rapport avec les votes exprimés. Il y a eu de lourds bombardements dans les régions où les gens avaient manifestement exprimé leur non. En de nombreux endroits, on n'a donc pas voté. Entre-temps, le début du procès de Saddam Hussein a dû faire oublier quelque peu le référendum

Le référendum est-il une étape vers la normalisation de la situation en Irak ?

Mohamed Hassan. Quels que soient les résultats officiels du référendum, ils ne changeront rien à la situation réelle de l'Irak. Les États-Unis ne sont pas en mesure de mettre sur pied une armée irakienne. Le commandant en chef américain en Irak, le général George W. Casey Jr, expliquait le 2 octobre que sur les 120 bataillons irakiens (de 700 hommes) de l'armée et de la police dont la formation aurait dû être terminée, un seul pouvait opérer sans contrôle direct des militaires américains. C'est pourquoi les États-Unis doivent compter sur les milices kurdes des peshmerga et sur les milices féodales chiites pour mener leur sale guerre contre ceux qui s'opposent à l'occupation.

En face d'eux, il y a la résistance populaire. Selon les médias, il s'agit d'une bande de terroristes d'al-Qaïda assassinant des citoyens innocents…

Mohamed Hassan. Mais on ne peut quasiment rien lire sur les deux soldats britanniques en civil qui, voici quinze jours, à Bassora, ont été arrêtés en possession d'explosifs. À Bagdad, il y a quelques jours, la même chose s'est produite avec deux Américains. Dans les deux cas, ils ont été aussitôt libérés par les troupes britanniques ou américaines

Il est un fait qu'outre l'armée américaine, des mercenaires et des unités des services secrets sont très actifs en tant qu'escadrons de la mort. Avec des attentats à la bombe contre la population civile, ils essaient d'exacerber les contradictions internes. Il ne faut pas oublier que les États-Unis ont libéré trois milliards de dollars pour leurs opérations secrètes en Irak et en Afghanistan.

Pourtant, de nombreuses personnes chez nous pensent que ces actes de terrorisme viennent de la résistance.

Mohamed Hassan. L'épine dorsale de la résistance, c'est l'ancienne armée irakienne. Ensuite, il y a divers groupes moins importants, parmi lesquels des islamistes radicaux, les communistes et autres. Tous ont un but commun: chasser du pays l'occupant américain. Aujourd'hui, on assiste en moyenne à 200 attaques par jour, la plupart contre l'occupant militaire. La semaine qui a précédé le référendum, la zone verte (zone de sécurité au centre de Bagdad) a été plusieurs fois la cible de tirs au mortier. Il y a eu des attentats contre le maire de Bagdad et contre le vice-gouverneur de la province d'Anbar, à Ramadi. La population de Ramadi était en rage parce que 70 civils, dont 21 gosses, avaient perdu la vie au cours d'un bombardement américain. Lequel avait lui-même eu lieu en représailles pour la mort de cinq marines US dans l'explosion de leur char.

Comment voyez-vous évoluer la situation en Irak ?

Mohamed Hassan. De plus en plus de voix s'élèvent aux États-Unis pour mettre un terme à l'occupation. Constatant l'impossibilité de mettre sur pied une armée irakienne solide, elles suggèrent un retrait ordonné, pas une retraite humiliante comme au Vietnam. Mais le gouvernement Bush n'en est pas encore là. Le référendum doit conférer à l'occupation une sorte de légitimité en même temps qu'entretenir fortement l'illusion que les États-Unis peuvent se retirer en paix de l'Irak. Pour les Irakiens, la situation demeure plus que dramatique. Mais, à mesure que les États-Unis s'enfoncent dans leur bourbier, leur défaite risque de n'en devenir que plus écrasante.

Note

1 Yitzhak Nakash. The Shi'is of Iraq. Princeton University Press, Princeton 1995. Début 2003, donc juste avant la guerre contre l'Irak, ce livre a connu une diffusion massive en format de poche.