Kosovo : Une nouvelle colonie pour Washington, un contrat juteux pour Halliburton

Lorsqu’on examine de près la toute récente « déclaration d’indépendance» de la province serbe du Kosovo et la reconnaissance immédiate de cette dernière en tant qu’État par les États-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France, il importe avant tout de savoir trois choses.

Primo, le Kosovo n’obtient aucune indépendance ni la moindre autodétermination. Il sera gouverné par un haut représentant et des institutions désignés par les États-Unis, l’Union européenne et l’Otan. Une espèce de vice-roi à l’ancienne et des administrateurs impérialistes détiendront le contrôle sur sa politique étrangère et intérieure. L’impérialisme américain a tout simplement renforcé son contrôle direct sur une colonie intégralement dépendante située au cœur des Balkans.

Secundo, la reconnaissance immédiate du Kosovo par Washington confirme une fois de plus que l’impérialisme américain entend enfreindre absolument tous les traités ou accords internationaux qu’il a signés jusqu’à ce jour, y compris les accords qu’il a sortis lui-même et imposés à d’autres par la force et la violence.

La reconnaissance du Kosovo constitue une violation directe d’une telle loi, en l’occurrence la Résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies, que les dirigeants de la Yougoslavie ont été forcés de signer pour mettre un terme aux 78 jours de bombardements subis par leur pays en 1999. Même cet accord imposé stipulait « la garantie par tous les États membres de la souveraineté et de l’intégrité territoriale » de la Serbie, une république de la Yougoslavie.

La reconnaissance illégale du Kosovo, cette semaine, a été condamnée par la Serbie, la Russie, la Chine et l’Espagne.

Tertio, la domination par l’impérialisme américain ne rapporte rien au peuple occupé. Après neuf années d’occupation militaire directe par l’Otan, le Kosovo a un taux de chômage atterrant de 60 %. Il est devenu la plaque tournante du trafic international de drogue et des réseaux de prostitution en Europe.

Les centres industriels (mines, usines, fonderies, raffineries) et les chemins de fer jadis très actifs de cette petite région riche en ressources sont tous à l’arrêt, aujourd’hui. Sous l’occupation de l’Otan, les ressources du Kosovo ont été privatisées de force et vendues à de grosses multinationales occidentales. Les rares emplois du Kosovo consistent presque uniquement à travailler pour l’armée d’occupation des États-Unis et de l’Otan ou pour les agences des Nations unies.

La seule construction importante au Kosovo s’appelle Camp Bondsteel. C’est la plus grosse base américaine construite en Europe depuis une génération. Évidemment, c’est Halliburton qui a décroché ce contrat. Camp Bondsteel contrôle les routes stratégiques du pétrole et autres voies de transport de toute la région.

Plus de 250.000 Serbes, Rom et personnes d’autres nationalités ont été chassés de cette province serbe depuis qu’elle est passée sous le contrôle des États-Unis et de l’Otan. Quasiment un quart de la population albanaise a également été forcée de s’en aller afin de chercher du travail ailleurs.

La mise en place d’une administration coloniale

Examinons le plan que le Kosovo doit suivre pour accéder à son « indépendance ». Non seulement il viole les résolutions de l’ONU, mais il prévoit également une structure tout à fait coloniale. Il est similaire au pouvoir absolu détenu par L. Paul Bremer au cours des deux premières années de l’occupation de l’Irak par les États-Unis.

Comment ce plan colonial a-t-il vu le jour ? Il a été proposé par les mêmes forces responsables de la dislocation de la Yougoslavie, des bombardements de l’Otan et de l’occupation du Kosovo.

En juin 2005, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, faisait de l’ancien président finlandais Marti Ahtisaari son envoyé spécial chargé de diriger les négociations à propos du statut final du Kosovo. Ahtisaari n’est pas vraiment un arbitre impartial, quand il s’agit de l’intervention américaine au Kosovo. Il est président émérite du Groupe international de crise (ICG), une organisation financée par le multimilliardaire George Soros et soutenant l’expansion et l’intervention de l’Otan en même temps que l’ouverture des marchés aux investissements américains et européens.

Le conseil d’administration de l’ICG comprend deux personnages officiels américains clés, responsables des bombardements au Kosovo : le général Wesley Clark et Zbigniew Brzezinski. En mars 2007, Ahtisaari a transmis sa Proposition complète de résolution des statuts du Kosovo au nouveau secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon.

On peut lire les documents de mise en place d’une nouvelle forme de gouvernement au Kosovo sur unosek.org/unosek/en/statusproposal.html.

Un résumé est également disponible sur le site Internet du département d’État (= ministère des Affaires étrangères) américain : state.gov/p/eur/rls/fs/100058.htm

Un représentant civil international (RCI) sera désigné par les officiels américains et européens en vue de superviser le Kosovo. Ce fonctionnaire pourra rejeter ou annuler n’importe quelle mesure ou loi et déboulonner n’importe qui de ses fonctions, au Kosovo. Le RCI pourra exercer le contrôle entier et final sur les départements des douanes et des taxes, ainsi que sur le trésor et la banque.

L’union européenne installera une mission de politique sécuritaire et défensive (PSDE) et l’Otan, de son côté, assurera une présence militaire internationale. Ces deux corps désignés auront le contrôle de la politique étrangère, de la sécurité, de la police, de la justice et de tous les tribunaux et prisons. Ils bénéficient en outre d’une liberté d’accès immédiate et totale à toutes activités, opérations ou documents au Kosovo.

Ces corps et le RCI auront le dernier mot à propos des délits et des personnes pouvant faire l’objet de poursuites; ils peuvent rejeter ou annuler toute décision qui aura été prise. La plus grosse prison du Kosovo se trouve à la base américaine, Camp Bondsteel, où des personnes sont détenues sans la moindre accusation, sans surveillance ou représentation judiciaire.

La reconnaissance de « l’indépendance » du Kosovo n’est que la dernière étape d’une guerre américaine de reconquête poursuivie sans relâche depuis des décennies.

Diviser pour régner

Les Balkans ont toujours été un assemblage hétéroclite de nombreuses nationalités, cultures et religions opprimées. La Fédération socialiste de Yougoslavie, apparue après la Seconde Guerre mondiale, comprenait six républiques dont aucune n’avait la majorité. À sa naissance, la Yougoslavie était nantie d’un héritage issu des antagonismes inlassablement exploités par les Turcs ottomans et par l’Empire austro-hongrois, puis des ingérences de l’impérialisme britannique et français et, enfin, d’une occupation fasciste par les Allemands et les Italiens durant la Seconde Guerre mondiale.

Le peuple serbe subit des pertes très importantes, au cours de cette guerre. Un puissant mouvement de résistance dirigé par les communistes et composé de toutes les nationalités ayant souffert de diverses façons, s’était constitué contre l’occupation nazie et toute intervention de l’extérieur. Après la libération, toutes les nationalités coopérèrent et s’engagèrent dans la mise sur pied de la nouvelle fédération socialiste.

En 45 années et, alors qu’au départ elle ne couvrait qu’une région appauvrie, sous-développée et en proie à de fréquents conflits, la Fédération socialiste de Yougoslavie allait se développer en un pays stable doté d’une base industrielle, de soins de santé et d’un système d’enseignement accessible à toutes la population.

Avec l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990, le Pentagone sortit immédiatement des plans prévoyant l’expansion agressive de l’Otan vers l’Est. Diviser pour régner, telle devint la politique américaine dans l’ensemble de la région. Partout, des forces procapitalistes de droite furent financées et encouragées. Dans le même temps que l’Union soviétique fut émiettée en plusieurs républiques séparées, affaiblies, instables et généralement en conflit, la Fédération socialiste de Yougoslavie tenta de résister à cette vague réactionnaire.

En 1991, alors que l’attention du monde se concentrait sur les bombardements dévastateurs de l’Irak par les États-Unis, Washington encouragea, finança et arma les mouvements séparatistes de droite dans les républiques de Croatie, de Slovénie et de Bosnie de la Fédération yougoslave. En violation des accords internationaux, l’Allemagne et les États-Unis reconnurent rapidement ces mouvements sécessionnistes et approuvaient la création de plusieurs mini états capitalistes.

En même temps, le capital financier américain imposa de sévères sanctions économiques à la Yougoslavie, afin de mettre son économie en faillite. Washington décida alors que l’Otan était la seule force à même de ramener la stabilité dans la région.

L’armement et le financement de l’UCK, un mouvement d’extrême droite, dans la province serbe du Kosovo, débutèrent à la même période. Le Kosovo n’était pas une république distincte de la Fédération yougoslave, mais une province de la république de Serbie. Historiquement, il avait été l’un des foyers de l’identité nationale serbe, mais avec une population albanaise qui n’avait cessé de croître.

Washington lança une véhémente campagne de propagande prétendant que la Serbie menait elle-même une campagne de génocide massif contre la majorité albanaise du Kosovo. Les médias occidentaux ressassèrent à l’infini des histoires de fosses communes, de viols et de brutalités en tout genre. Des fonctionnaires américains prétendirent même qu’entre 100.000 et 500.000 Albanais avaient été massacrés.

Sous l’administration Clinton, des fonctionnaires des États-Unis et de l’Otan sortirent un ultimatum outrageant: la Serbie devait accepter immédiatement une occupation militaire et renoncer à toute souveraineté sur le Kosovo, sans quoi elle allait devoir affronter le bombardement par l’Otan de ses villes, villages et infrastructures. Lors des négociations qui eurent lieu à Rambouillet, en France, le Parlement serbe vota le refus des exigences de l’Otan et les bombardements commencèrent.

En 78 jours, le Pentagone largua 35.000 bombes à sous munitions, utilisa des milliers de projectiles radioactifs contenant de l’uranium appauvri, ainsi que des obus perceurs de bunkers et autres missiles de croisière. Les bombardements détruisirent plus de 480 écoles, 33 hôpitaux, de nombreux dispensaires de soins, 60 ponts, en même temps que des sites industriels, des usines chimiques, des centrales électriques et la totalité du réseau d’électricité. Ce fut le Kosovo, c’est-à-dire la région que Washington était censé libérer, qui subit les pures destructions.

Finalement, le 3 juin 1999, la Yougoslavie fut forcée d’accepter un cessez-le-feu ainsi que l’occupation du Kosovo.

S’attendant à découvrir des cadavres partout, des équipes médicolégales originaires de 17 pays de l’Otan et organisées par le tribunal de La Haye pour les crimes de guerre, retournèrent en tous sens le Kosovo occupé. L’affaire prit tout l’été 1999 mais les équipes ne découvrirent que 2108 corps, et de toutes nationalités. Certains avaient été tués par les bombardements de l’Otan, certains au cours de la guerre entre l’UCK et la police et l’armée serbes. Par contre, les équipes médicolégales ne découvrirent aucune fosse commune et en purent produire la moindre preuve de massacre ou de « génocide ».

Ce démenti surprenant de la propagande impérialiste provient d’un rapport rendu public par la principale accusatrice du Tribunal pénal international pour l’ancienne Yougoslavie, Carla Del Ponte. Il fut publié, mais sans publicité aucune, dans le New York Times du 11 novembre 1999.

La propagande rabique de génocide et les histoires de fosses communes étaient aussi fausses que les allégations futures prétendant que l’Irak possédait et fabriquait des « armes de destruction massive ».

Via des guerres, des assassinats, des coups d’État et des embargos économiques, Washington est parvenu aujourd’hui à imposer une politique économique néolibérale à la totalité des six anciennes républiques yougoslaves et à les briser pour en faire des mini états instables et appauvris.

L’extrême instabilité et la pauvreté effarante que l’impérialisme a apportées à la région constitueront à longue échéance les semences de son propre effondrement. L’histoire des réalisations de la Yougoslavie au moment où elle jouissait d’une véritable indépendance, de souveraineté dans l’unité et d’un développement socialiste se réaffirmera d’elle-même dans le futur.

Traduit par Jean-Marie Flémal pour Investig'Action

24/02/2008, Workers.org

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Sara Flounders, codirectrice de l’International Action Center, s’est rendue en Yougoslavie durant les bombardements américains de 1999 et elle a rédigé des rapports dénonçant les attaques américaines contre des cibles civiles. Elle est coauteur et éditrice des ouvrages : « Hidden Agenda-U.S./NATO Takeover of Yugoslavia » (L’agenda caché des États-Unis et de l’Otan à propos de la reprise de la Yougoslavie) et « NATO in the Balkans » (L’Otan dans les Balkans).