Jungle de Calais:@@ Interview d’une activiste No Border

“Cet endroit a été surnommé « La Jungle », parce que les lois françaises n’y sont pas appliquées dans la pratique. La police abuse de ce « vide » et débarque souvent dans la jungle pour y « compter » les réfugiés. En réalité, la police utilise les gaz lacrymogènes en tant que pesticides afin de chasser les réfugiés de leurs tentes comme s’il s’agissait d’insectes. Et, souvent aussi, des mineurs d’âge sont victimes de ces pratiques.”


(Photo: noborder.org)

 
Kif kif. Que faites-vous, à Calais ?
Lisa (1). Je suis à Calais parce que nous manifestons contre la politique européenne d’asile et d’immigration. Nous essayons d’accroître la conscience des immigrés qui sont ici et, en même temps, nous essayons d’impliquer la population locale dans la problématique des réfugiés. Nous voulons que se dégage une solution commune. Cette solution ne pourra être trouvée que si nous regardons plus loin que les frontières, qu’il s’agisse des frontières de Schengen ou de celles d’un autre territoire. Toutefois, ce n’est pas ce que veulent les hommes politiques. Ceci requiert un changement radical de politique.

Kif kif. Comment êtes-vous arrivée à Calais ?
Lisa. J’ai été impliquée dans l’organisation No Border depuis mon séjour dans un camp, près de Calais. Ç’a été une expérience intéressante et enrichissante. Nous sommes restés toute une semaine dans la « jungle » (un camp de réfugiés créé par les réfugiés eux-mêmes à Calais), en compagnie des immigrés. Nous avons organisé des ateliers qui étaient ouverts à tout le monde, hormis la police et les journalistes.

Kif kif. Les journalistes, comme moi ?
Lisa. (elle rit) Rassurez-vous. Vous auriez pu venir, mais uniquement accompagné par quelqu’un de chez nous et il va de soi que vous n’auriez pas pu emmener de caméra. Nous avons travaillé en compagnie des immigrés et avons tenté de chercher des solutions ensemble. Entre-temps, nous avons rédigé une charte qu’on peut trouver sur notre site Internet. À partir de No Border Camp, un nouveau mouvement est né, désormais : Calais Solidarité Migrants. Nous recevons beaucoup de réactions positives et de feedbacks d’un tas d’endroits, depuis que nous avons commencé à publier sur notre site.

Des réfugiés en fuite devant la politique d’asile européenne

Kif kif. Pouvez-vous nous parler de la situation des migrants à Calais ? D’où viennent-ils et comment y sont-ils arrivés ?
Lisa. Calais est un petit village, mais a une situation stratégique pour les migrants qui veulent aller en Angleterre. L’Angleterre est à quelques 22 milles (35 km) de la frontière de la zone Schengen en France. Les réfugiés qui ne répondaient pas aux conditions pour être acceptés sur le continent européen (la zone Schengen) veulent aller en Angleterre, parce qu’on y applique une autre politique de l’immigration que le modèle européen en vigueur sur la zone Schengen. Les gens qui viennent à Calais sont originaires du monde entier.  Une grande partie vient d’Afrique : Érythrée, Soudan, Tunisie et Égypte. Un autre groupe important de migrants à Calais est originaire d’Afghanistan, Iran, Irak et Palestine. Il y a donc un important degré de différences et de diversités, parmi les migrants présents. Cette diversité est ce qui m’a le plus surprise. D’une part, il y a les gens originaires d’Afrique. Ils ont plus vite tendance à se réunir, à vivre en relations de groupe. Ils choisissent des immeubles abandonnés pour y vivre. D’autre part, il y a par exemple les Afghans qui viennent en groupes importants mais qui ont l’esprit individualiste. Ils s’isolent rapidement et veulent aller en Angleterre par leurs propres moyens. On ne les verra pas vite entreprendre une tentative de traversée en groupe vers l’Angleterre.
La plupart sont débarqués ici par des passeurs d’hommes et paient beaucoup pour cela : 5.000 euros, voire 10.000 euros pour venir d’Afghanistan. La plupart des passeurs vivent aussi à Calais, mais ne passent pas tout leur temps avec les réfugiés. Ils sont surtout d’origine kurde. Il règne un climat de tension, même entre eux.

Kif kif. Que voulez-vous dire par « même entre eux » ? Entre les divers groupes de migrants ?
Lisa. En fait, je voulais dire entre les passeurs. Mais il y a également des frictions ethniques entre les migrants. L’Afghanistan, par exemple, est un grand pays avec une grande diversité. Tout comme en Belgique, on y parle plusieurs langues, comme le dari (une langue persane), le pachtoun ainsi que le hazaragi (également une langue persane). À l’intérieur de la « jungle », ils délimitent leur propre territoire par des camps de tentes séparés. Parfois, il y a même eu des conflits entre ces divers groupes afghans. Pendant le No Border Camp, par exemple, un conflit est également apparu entre les Kurdes et les Afghans. C’est une situation épineuse très malaisée à maîtriser.

Kif kif. Quelles procédures (légales) ces migrants doivent-ils suivre, quand ils arrivent à Calais ?
Lisa. S’ils veulent séjourner en France (Lisa insiste sur le fait que c’est rare) et que les directives françaises sur l’immigration suivent, alors, il n’est pas utile d’aller à Calais. Ils pourraient séjourner à Paris. Ils peuvent toutefois demander asile à Calais. Pour cela, ils doivent se rendre auprès des autorités locales (la préfecture) et y demander asile. Là, on leur dit surtout que leur demande ne sera pas traitée s’ils sont seuls. Ils doivent venir avec une organisation humanitaire ou avec une personne qui peut les assister. C’est toutefois illégal, les migrants ont le droit de demander l’asile sans accompagnement. La procédure pour les adultes diffère aussi de celle pour les enfants et les mineurs d’âge : certains mineurs d’âge sont par exemple placés dans des centres sociaux, en attente de leur procédure.

Kif kif. La plupart de ces réfugiés ne veulent pas demander l’asile en France. Ils veulent quand même aller en Angleterre ?
Lisa. Oui, la plupart veulent aller en Angleterre. Mais les gens qui essaient toujours d’y aller au bout de huit mois sans pouvoir entrer en Angleterre, changent parfois d’avis et demandent alors l’asile en France.

Kif kif. Pour demander l’asile en Angleterre, ils doivent d’abord y débarquer en tant qu’illégaux. Ne peuvent-ils rien entreprendre à Calais ?
Lisa. Malheureusement, les réfugiés n’ont généralement pas de documents sur eux. Quand ils sont arrivés en Europe, ils en avaient peut-être mais, la première fois qu’ils sont entrés en contact avec la police, leurs documents ont été confisqués et ils sont ainsi encore plus illégaux qu’ils ne l’étaient déjà avant. De ce fait, ils ne peuvent pas se rendre dans d’autres pays hors de la zone Schengen et leur liberté de mouvement à l’intérieur de la zone Schengen est restreinte elle aussi. Pour aller en Angleterre, ces personnes ont surtout encore besoin d’un visa et, du fait qu’ils ne possèdent plus les documents adéquats, ils ne peuvent donc se procurer ce visa. Comme alternative, ils passent illégalement en Angleterre.

Kif kif. Quelle est la principale raison pour laquelle ces gens veulent demander l’asile en Angleterre ?
Lisa. Parce la politique d’asile y diffère de celle de l’Europe. En théorie, la politique de l’UE et celle de l’Angleterre ne diffèrent pas beaucoup, car toutes deux promettent entre autres une aide financière et un lieu de séjour aux demandeurs d’asile pendant que leur procédure est en cours. Le problème, c’est qu’un certain nombre de pays européens, comme la Grèce, l’Italie et la France, ne respectent pas (suffisamment) cette procédure. Ils ne proposent un lieu de séjour que pendant deux mois et, ensuite, les autorités n’accordent plus d’aide, même si la procédure dure souvent entre deux et quatre ans. L’« aide » proposée n’est nullement efficace. Les autorités n’assument pas leurs responsabilités. En même temps, la politique d’asile interdit aux demandeurs de travailler, durant cette même période. La seule chose qu’ils peuvent faire, c’est attendre la réponse. C’est inadmissible.

Kif kif. N’y a-t-il pas de voie légale pour obtenir un revenu ?
Lisa. Ils ont un papier avec lequel ils peuvent réglementairement séjourner dans le pays tant que leur procédure n’est pas écoulée. On sait bien que ce papier est sans valeur, si les autorités accordent à ces personnes un lieu de séjour pour deux ou trois mois. Si ces personnes reçoivent le statut de réfugiés, elles n’ont toujours pas pour autant de moyens de survie. À Calais, il y a beaucoup de réfugiés qui ont au départ demandé « sans le vouloir » l’asile en Italie et en Grèce tout simplement parce qu’on y a enregistré leurs empreintes digitales. Mais vu que les conditions de vie sont épouvantables là-bas, ils n’ont pas attendu la fin de leur procédure et sont donc venus à Calais, en espérant rejoindre l’Angleterre.

Kif kif. À quoi ressemble la politique française d’immigration ? Comment est-elle mise en pratique ?
Lisa. Comparée à d’autres pays européens, la France n’a pas la pire politique d’asile, mais elle pourrait faire beaucoup mieux. La Grèce, par exemple, n’accepte que 0,006 % des demandeurs d’asile qui introduisent effectivement une demande. C’est le pays d’Europe où débarquent le plus de réfugiés. La France, par contre, a admis quelque 33.000 demandeurs d’asile en 2008. Le principal problème reste toutefois que, dans la plupart des pays européens, les procédures prennent bien trop de temps. Le délai d’une procédure peut facilement traîner quatre années. D’année en année, les procédures se compliquent davantage. Toute nouvelle proposition de la Commission européenne en matière d’asile et de migration débouche sur une procédure encore plus difficile. Un autre obstacle est le fait que la France refuse un grand nombre de demandes, parce qu’il y existe des quotas officieux selon lesquels, chaque année, un certain nombre de réfugiés est accepté sur une zone précise.

Les lois européennes de la « jungle »

Kif kif. Reparlons un peu de Calais. Voici quinze jours, la « jungle » a été fermée et démolie. Quel est le rôle des autorités locales et de la police ?
Lisa. La « jungle » est née voici des années et c’est un centre à ciel ouvert. Elle n’est pas gérée par une organisation humanitaire, mais par les réfugiés eux-mêmes, avec toutes les conséquences que cela suppose. Il y a encore des milliers de migrants qui séjournent dans les environs de Calais, en dehors de la « jungle ».

Kif kif. Les réfugiés gèrent donc la « jungle » eux-mêmes ?
Lisa. Oui, en effet, c’est là qu’ils vivent. Cet endroit a été surnommé la « Jungle », parce que les lois françaises n’y sont pas appliquées dans la pratique. La police abuse de ce « vide » et débarque souvent dans la « jungle » pour y « compter » les réfugiés. En réalité, la police utilise les gaz lacrymogènes en tant que pesticides afin de chasser les réfugiés de leurs tentes comme s’il s’agissait d’insectes. Et, souvent aussi, des mineurs d’âge sont victimes de ces pratiques.
Le jour qui a précédé la fermeture de la « jungle », les policiers se sont également amenés pour compter le nombre de réfugiés ; de la sorte, ils savaient combien de forgons il leur fallait prévoir.

Kif kif. Ces pratiques étaient-elles fréquentes ?
Lisa. Oh que oui ! D’après les réfugiés, les policiers sont venus au moins deux fois par semaine depuis la naissance de la « jungle ». Mais la police grecque est en fait encore plus grave : elle poursuit les réfugiés dans les rues et les maltraite. Elle m’a également poursuivie quand j’y suis allée avec No Border. Tel est le pouvoir effectif exercé là-bas par les autorités !
Enfin, revenons-en à la « jungle ». Les libertés fondamentales comme les droits de l’homme ne sont tout simplement pas respectées. Les gens vivent dans des conditions épouvantables. Il y a certes des organisations qui apportent de l’aide, comme Médecins sans frontières (MSF). Ils ont offert de l’aide via des programmes, afin de couvrir certains besoins de base. Les autorités ne veulent toutefois pas que ces organisations fassent leur travail, elles veulent que ces gens vivent dans des conditions les plus misérables qui soient. Les autorités utilisent cela comme argument pour fermer ces endroits. Cela a eu lieu effectivement. Ainsi, MSF avait mis sur pied un programme visant à aider les réfugiés pour combattre la gale, une sale maladie de la peau. Bien des réfugiés en souffrent en raison du manque d’hygiène. Deux jours avant le lancement du programme, les autorités ont demandé à MSF d’annuler leur programme parce qu’elles allaient installer des douches dans la « jungle » et que, de la sorte, le problème d’hygiène allait être résolu. Là-dessus, MSF a arrêté son programme mais les autorités avaient fait une fausse promesse et il n’y a jamais eu de douches.
De cette façon, les autorités ont donc contribué à créer les conditions misérables de la « jungle ». Eric Besson (l’actuel ministre français de l’Immigration) a justifié la fermeture de la « jungle » en disant que les épidémies, la criminalité et les passeurs d’hommes constituaient un problème pour la société. C’est hypocrite. Primo, le problème des épidémies pouvait être facilement résolu en installant des douches. Secundo, l’utilisation de l’argument de la criminalité est exagérée : environ 80 % des habitants de Calais n’ont jamais entendu parler de la « jungle » et y ont donc encore moins mis les pieds. En outre, les migrants préfèrent ne pas aller à Calais afin d’éviter les confrontations avec la police. Et s’ils ont quand même décidé d’aller en ville pour y faire des courses, ils préfèrent aller dans les supermarchés bon marché les plus proches. Tertio, selon Besson, les passeurs vivent dans la « jungle ». Il déforme la vérité. Les passeurs amènent les réfugiés dans la « jungle » et exigent ensuite 5.000 euros de plus pour les amener en Grande-Bretagne. Au contraire des réfugiés, ces passeurs ont assez d’argent pour vivre à Calais même. Ils ne se pointent que la nuit ; certains passeurs y séjournent effectivement, mais c’est afin de tenir un groupe de réfugiés sous leur contrôle.  Si Besson a pensé qu’il contribuait à résoudre la problématique en fermant la « jungle », il s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Les passeurs étaient au courant de la fermeture et ils étaient déjà partis depuis longtemps avant la démolition de la « jungle ». Besson déforme la vérité et essaie de justifier ses actes avec de faux arguments.
N’oublions pas non plus le rôle social et politique joué par les organisations présentes, comme MSF. Un rôle social au vu de leur présence accrue dans la société durant toutes les années de présence ici. Ils donnent de la nourriture, un toit et satisfont aussi d’autres besoins fondamentaux. Leur rôle politique consiste en ce qu’elles confèrent un caractère visible à l’aide humanitaire à Calais et qu’elles reçoivent de l’argent pour des problèmes dont le pouvoir ne s’occupe pas.

Le rôle des ONG : de Salaam à La belle étoile

Kif kif. Vous parlez d’ONG. Quelles sont celles qui sont impliquées, ici ?
Lisa. Salaam est la plus grosse ONG sur place. Ils se sont investis dès le tout premier jour, dans la « jungle ». Une autre ONG est La belle étoile. Ces deux organisations importantes se chargent deux fois par jour de la distribution de nourriture dans la « jungle », mais en dehors aussi, aux Érythréens, aux Somaliens et à d’autres encore. Ils s’occupent parfois aussi des procédures d’asile. C’est pourquoi les réfugiés qui, de leur propre initiative, se rendent auprès des autorités locales pour une demande d’asile, s’entendent souvent dire de revenir avec quelqu’un de Salaam.

Kif kif. Les ONG institutionnalisent donc plus ou moins leur fonctionnement local. Comment se comporte la politique, telle que vous la décrivez, à l’égard des droits des réfugiés repris dans la Convention de Genève (CG) ?
Lisa. En fait, la question, ça revient à demander si l’Europe respecte la CG, vu que la France est membre de l’Union européenne. Tous les États membres sont donc censés suivre la même politique et les mêmes procédures. La CG définit les critères permettant d’entrer en ligne de compte pour le statut de réfugié. Les personnes qui sont poursuivies sur base de la race, du groupe social, de la pensée politique et d’autres discriminations mentales et physiques sont donc considérées comme des réfugiés. L’Europe unie a appliqué plus tard une procédure complexe pour redéfinir le statut de réfugié, mais elle s’appuie toutefois sur la CG. Avec les nouveaux protocoles de la Convention européenne des droits de l’homme, on tente d’intégrer la CG dans les normes de l’UE. L’UE respecte donc la CG.

Kif kif. Ici, on parle de théorie, mais comment cela se traduit-il dans la pratique ?
Lisa. Dans la pratique, en effet, il en va tout autrement. Quand une personne est réellement poursuivie en raison de ses choix politiques mais ne peut en apporter la preuve concrète, bien qu’elle présente des séquelles et qu’elle soit malade mentalement à force d’être poursuivie par l’armée de son pays, cela ne suffit pas, selon les normes européennes. L’Europe veut voir de plus en plus de preuves, alors que les réfugiés, souvent, n’en ont pas.
 
Kif kif. Vous parliez tantôt de quotas. Ne sont-ils toutefois pas en contradiction avec la CG, vu qu’il y a potentiellement plus de gens qui fuient pour des raisons légitimes que n’en acceptent les quotas ?
Lisa. Effectivement. Ces quotas ont été lancés dans des périodes de grand afflux de migrants. Maintenant, si un État membre ne veut pas accepter quelqu’un, il ne le fera tout simplement pas, même s’il existe une preuve formelle que cette personne est pourchassée. Un autre problème, c’est que les travailleurs qui doivent décider de l’acceptation ou non d’une personne, ne sont pas suffisamment formés sur les pays d’origine, les poursuites qui y ont lieu et les véritables problèmes auxquelles ces personnes sont confrontées.

L’UNHCR. Une commission supérieure au profil « bas »

Kif kif. Il y a encore une organisation que nous n’avons pas citée, l’United Nations Higher Commission for Refugees (UNHCR – Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), qui est également présent à Calais. Quel est son impact sur la situation ?
Lisa. Quand, après le 7 juillet, la France et l’Angleterre se sont mises d’accord pour accroître le nombre de contrôles aux frontières, j’ai été sidérée de voir que l’UNHCR avait décidé d’ouvrir un bureau dans la « jungle ». En raison de la complexité des problèmes de Calais, a-t-il expliqué, il a été jugé nécessaire d’être sur place afin de protéger les réfugiés. Leur véritable attitude, telle que j’ai pu la constater, a été celle-ci : « Êtes-vous un réfugié ? Oui ? Dans ce cas, je discute avec vous. Vous voulez demander l’asile ? Alors, je ne discute pas. » Il a vraiment sélectionné les gens. Sans chercher une solution adaptée à la situation dans la « jungle ». À l’instar d’ l’IOM (International Organisation of Migration), l’UNHCR a tenté d’accroître le nombre de rapatriements forcés. Ils consacrent plus d’attention à stimuler le rapatriement forcé qu’à exercer des pressions sur le gouvernement français pour qu’il se penche sur les procédures individuelles.
D’autre part, la France et l’Angleterre ont hélas déclaré qu’elles allaient organiser des vols de charters pour organiser ce retour forcé, même si, dans la Convention européenne des droits de l’homme, figure un paragraphe qui réprouve le recours à des vols collectifs de rapatriement (l’Angleterre n’a pas signé cette convention). Sans examiner les dossiers cas par cas. C’est une procédure illégale.

Kif kif. Cela signifie-t-il que, lorsqu’une personne est arrêtée sans papiers en rue mais qu’elle désire demander l’asile, elle ne bénéficie pas d’une procédure et est embarquée dans un avion ?
Lisa. En effet, une personne peut être placée dans un centre de détention pour ensuite être expulsée 48 heures plus tard.

Kif kif. Sans procédure ?
Lisa. Hélas, il arrive souvent que la personne ne soit même pas entendue. C’est pourquoi tant d’immigrés pensent qu’en Angleterre, au moins, ils seront entendus. D’ailleurs, le jour de la fermeture de la « jungle », l’UNHCR n’était pas présent. Par contre, la veille et le lendemain, il y avait bien quelqu’un. En Grèce, cet été, l’UNHCR a recouru à des pratiques similaires quand, à Patras, une autre « jungle » a été démantelée. Bien que, là, les choses se soient déroulées différemment. L’UNHCR a emmené quelques migrants, y compris des mineurs, qui n’avaient pas demandé de procédure d’asile, et les a transférés dans des centres de détention. Il allait exercer plus de pressions sur les autorités mais ils ne l’ont finalement pas fait. Il a pourtant beaucoup d’influence, c’est l’une des plus importantes institutions, en ce qui concerne l’asile et la migration. Aujourd’hui, il exerce des pressions pour que soit fermé le centre de détention grec de Pagani, parce qu’il a été reconnu que les réfugiés y vivaient dans des conditions lamentables.

L’euro-répression : un traitement des symptômes pour un problème de structures

Kif kif. La « jungle » a été fermée et démantelée voici une quinzaine. Qu’est-il advenu des gens qui y vivaient ?
Lisa. La « jungle » et un autre bâtiment squatté ont été démolis, mais ce n’est pas une solution. On peut comparer cela à essayer de contenir un cours d’eau qui veut aller à la mer. D’autres « jungles » apparaissent dans les environs de Calais, à Dunkerque et Grande-Synthe. Le jour de la fermeture, il y a eu en ces endroits des chasses à l’homme contre les immigrés et elles ont entraîné de nombreuses arrestations. Cela s’est produit également en d’autres endroits, comme à Ostende, en Belgique. Toutes ces personnes ont été arrêtées parce qu’elles essayaient de rallier l’Angleterre. Je pense que les passeurs continueront. Et ils imposeront même des prix plus élevés, vu le danger. Les réfugiés vont devoir payer plus pour aller à Calais ou en Angleterre.
Bref, la fermeture de la « jungle » ne résout rien. Ce qui me choque, en outre, c’est que l’opinion publique en France ou dans d’autres pays européens n’adopte pas un point de vue critique à l’égard de cette problématique. J’estime toutefois que c’est une bonne chose que, dans ces pays européens, il y ait toutefois des gens qui manifestent pour s’opposer à ces situations déplorables. Ces manifestations ne devraient d’ailleurs pas concerner les droits de l’homme de ces réfugiés. Bien sûr, je suis pour les droits de l’homme, mais nous devrions diriger nos critiques sur la mauvaise politique européenne en matière de migration  et sur le non-respect des règles par certains États membres. La migration ne peut être empêchée par des appareils high-tech ni par des contrôles dans les ports et les camions par la police anglaise sur le territoire français. La migration ne peut être arrêtée par le « délit de solidarité ». On risque une amende de 500 euros et une peine de prison de trois ans pour avoir prêté assistance à un réfugié, en France. Mais cela va plus loin que cela : il y a des propositions de l’UE pour appliquer la convention de Dublin. Cette convention et le système Eurodac constituent les raisons principales pour lesquelles les demandeurs d’asile veulent quitter la zone Schengen. Ils ont déjà demandé asile plus tôt dans d’autres pays comme la Grèce et l’Italie, mais ils ne veulent pas retourner dans ces pays en raison des conditions pénibles qu’ils vont y connaître.

Kif kif. Après la fermeture et le démantèlement de la « jungle », certains ont été arrêtés et les autres se sont enfuis. Y a-t-il une route le long de la côte par laquelle les migrants tentent d’atteindre l’Angleterre ?
Lisa. Récemment, j’ai vu une carte de nouveaux camps de tentes. Ils se trouvent le long de la côte entre Calais et Knokke et ils sont concentrés autour de Calais, Dunkerke, Ostende et Knokke. Une fois encore, la réponse à cela n’a pas été un changement de politique, mais un accroissement des contrôles par Frontex.

Kif kif. Vous pouvez m’en dire plus, sur Frontex ?
Lisa. Frontex est un organe de l’Union européenne qui est chargé de la surveillance des frontières de l’Union européenne et est composé de la police des frontières de chaque État membre. L’Italie a désiré une collaboration avec la Libye, via Frontex et, aujourd’hui, ils tirent sur les migrants qui tentent de rallier l’Italie.
La veille de la fermeture de la « jungle », Eric Besson, le ministre français de l’Immigration, s’est rendu à Bruxelles pour lancer la proposition au Conseil des ministres européens de l’Intérieur d’engager Frontex dans le territoire frontalier entre la France, la Belgique et l’Angleterre. C’est effrayant, parce que l’Angleterre n’est pas la Libye et que, géographiquement parlant, elle fait partie de l’Europe. Jusqu’à présent, la Commission européenne et le Parlement européen ne sont pas sur la même longueur d’onde en ce qui concerne cette proposition. Cela éloignerait encore plus l’Angleterre de l’Union européenne, au lieu de contribuer à l’intégrer un peu plus.

Kif kif. Nous avons parlé d’aujourd’hui et du passé. Que pensez-vous que l’avenir apportera à ces réfugiés ?
Lisa. L’Angleterre a officiellement déclaré qu’elle ne reconnaîtrait aucun réfugié en provenance de Calais. Les migrants vont toutefois continuer à essayer d’y arriver coup sur coup. L’Angleterre dit que s’ils sont des demandeurs d’asile légitimes, ils peuvent recevoir l’asile dans le pays où ils arrivent. Mais l’Angleterre nie les diverses circonstances dans les divers États membres et leurs procédures d’asile respectives.
L’Europe veut une politique d’asile commune mais il n’empêche que chaque État membre a une autre manière bien à lui d’appliquer la procédure commune. Ce sont surtout les conséquences des procédures qui diffèrent fortement dans divers États membres. Que va-t-il advenir des migrants ? Ils seront fourrés dans des centres de détention. C’est pourquoi l’Union européenne en construit de plus en plus, surtout au nord de Paris. Heureusement, une partie de la société s’y oppose. Sur le plan juridique, on a également enregistré des progrès. Un certain nombre de juges ont déclaré irrégulières une grande partie des arrestations qui ont eu lieu dans le sillage de la fermeture de la « jungle ».
Toutefois, je suis sûre que les migrants continueront d’aller en Angleterre tant que la politique d’asile dans la zone Schengen ne sera pas réformée. Par contre, je ne suis pas convaincue qu’une procédure d’asile commune serait d’une grande utilité. Ainsi, il y a par exemple un plan pour ouvrir en 2010 des bureaux d’asile en guise de soutien général. De ce fait, nous aurons les mêmes bureaux d’asile dans chaque État membre de la zone Schengen. Et ainsi, cela n’aurait plus d’importance que vous demandiez l’asile en Belgique ou en Grèce, les gens pourraient travailler partout selon les mêmes normes. S’il y a une base pour ce faire, les quotas au niveau européen pourraient être rapidement supprimés, ce qui faciliterait la situation pour les réfugiés. Mais, pour mettre ce système sur ses rails, il va falloir vraisemblablement patienter pas mal d’années encore.
J’espère de tout cœur que la société et, en particulier, le monde associatif dans son ensemble, va se positionner autrement et exercer plus de pression sur les autorités afin que nous puissions assister les demandeurs d’asile dans leur combat. Nous devons adopter une position dans ce débat et chercher une meilleure solution.
J’ai déjà discuté de cela avec bien des réfugiés et ils disent tous la même chose : « Nous ne voulons pas forcer la société ou les gens de Calais à se battre contre nous. C’est un problème entre nous et les autorités. Ce sont les autorités qui sont responsables de notre situation. » Je suis toutefois convaincue que, si les gens de Calais reconnaissent que la cause se trouve du côté des autorités et que ces autorités sont au pouvoir parce que ce sont eux qui les y ont élues, ils auront une plus grande conscience de ce problème, y réfléchiront et chercheront peut-être une autre solution. Sarkozy a été élu par les Français, Berlusconi par les Italiens. Si nous pouvions conscientiser les gens autour de ce problème, leur voix pourrait leur permettra d’exercer une influence sur la politique !

 

Traduit par Jean-Marie Flémal pour Investig’Action.
 
Source: Kif Kif