Jérôme Kerviel, bouc émissaire du capitalisme financier

Chris Laffaille, journaliste à Paris-Match, et moi venons d’écrire un livre consacré à Jérôme Kerviel : Le Joueur, Jérôme Kerviel seul contre tous (Scali, 2008). Il s’agit de la première enquête de l’intérieur sur cette incroyable gabegie, qui coûté 5 milliards d’euros à la Société générale (Socgen).

Pourquoi un livre sur cette affaire ? Parce que les grands médias ne sont pas parvenus à faire leur job, et notamment à interviewer certaines personnes dont nous avons réussi à obtenir le témoignage. Qui donc ? Des traders habituellement muets, d’anciens agents de la Socgen (aujourd’hui, c’est le black-out total au siège social de La Défense), des camarades de fac’ de Kerviel, l’ex-petite amie du trader. Nous avons noté, Chris et moi, que par manque de temps, d’envie ou de budget, les journaux traitent l’information de plus en plus vite, presque par-dessus la jambe. Un fait chasse l’autre. Et les faits, c’est bien connu, chassent surtout le sens. Notre Joueur veut donc prendre date et participer au débat dès aujourd’hui en apportant sa pierre à l’édifice, grâce à des témoignages et des aperçus nouveaux.

Mais nous avons aussi tenu à aller plus loin. Derrière le miroir d’Alice. Nous avons cherché à lever le voile sur le capitalisme financier, le marché des produits dérivés et l’activité des traders, que nous tentons d’expliquer en termes simples, afin que tout le monde puisse comprendre ces activités obscures qui régissent la vie de nos sociétés. Puisque c’est souvent sous les termes complexes et les chiffres colossaux que se cachent les impostures les plus énormes.

Notre ouvrage est le seul à présenter une alternative à la thèse officielle, qui fait de Kerviel un « fou », un « terroriste » (ce sont les mots employés par la hiérarchie de la banque, rien de moins), voire un « pirate informatique », ce qu’il n’est en aucun cas. L’ancienne fiancée de Kerviel, qui s’est ouverte à nous parce qu’elle savait que nous ne tomberions pas dans le piège médiatique – celui qui consiste à ressasser les données fournies par les trois agences de communication engagées par la Socgen pour gérer le dossier -, nous a aidé à livrer une image de Kerviel différente de celle qui était véhiculée. Loin d’être un golden boy à la Tom Cruise dans La Firme ou un joueur de poker invétéré, Kerviel est quelqu’un de simple, issu de la moyenne bourgeoisie bretonne. Son père était forgeron à Pont-Labbé, sa mère y est coiffeuse. Il allait au boulot en métro et s’habillait sobrement. Kerviel est un type sérieux et de discret, qui ne partait pas en vacances et ne sortait pas beaucoup. Ce portrait psychologique nous a été confirmé par les autres témoignages que nous avons réunis, ce qui nous permet d’éclairer les motivations de Kerviel sous un angle absolument nouveau. Kerviel n’est pas celui qu’on a décrit dans les médias. Nous n’en faisons pas un saint ni un héros, mais il n’est pas non plus le diable.

Même s’il a fait un mois de prison, Kerviel doit être considéré comme innocent tant qu’il n’a pas été jugé : question de principe. Le juge van Ruymbecke n’a pas retenu contre lui le chef d’escroquerie. On sait qu’il n’y a pas eu d’enrichissement personnel de la part du trader. C’est fondamental, puisque cela accrédite les dires de Kerviel, à savoir qu’il a travaillé pour sa banque, et non pas pour son profit propre. Le même juge a tenu à ce que Kerviel soit remis en liberté, ce qui n’a guère fait plaisir au Parquet, qui s’est entêté à vouloir le jeter au cachot.

Nous ne disons pas que Kerviel n’a pas commis de faute. Il a produit de faux e-mails, il a dépassé son plafond, il a créé un compte parallèle pour pouvoir parier de grosses sommes. Le tout est de savoir si le fait d’exploser ses limites d’engagement est un problème légal ou juste une faute professionnelle. Tel est le fond du dossier. L’instruction le dira (ou pas). Il conviendrait de savoir si ses managers savaient ce que faisait cet agent et s’ils l’ont laissé faire plus ou moins consciemment. Pour son supérieur direct, Éric Cordelle, Kerviel était un « bon trader » : il l’a dit et répété au juge. N’oublions pas que Kerviel a reconnu formellement ses « petits arrangements » avec le protocole devant ses supérieurs, le juge et la brigade financière, ce qui plaide au moins pour sa bonne foi. J’ajoute qu’il n’a jamais été en fuite après la découverte de sa fraude, contrairement à ce que certains médias ont laissé entendre. On a vraiment dit tout et son contraire sur Kerviel.

Sans jouer sur les mots, ce n’est pas Kerviel qui a perdu ces 5 milliards directement, mais la Socgen qui, une fois informée qu’il avait engagé pour 50 milliard d’euros, – soit plus que les fonds propres de la banque – a débouclé ses positions au plus mauvais moment, en pleine crise des subprimes. Ce que peu de gens disent, c’est qu’au 31 décembre 2007, Kerviel avait fait gagner 1,4 milliards d’euros à la Socgen et qu’il n’a pas été pris parce qu’il avait perdu, mais parce qu’il cherchait à cacher des gains illicites. Dans notre livre, nous expliquons étape par étape comment on en est arrivé là.

Pourquoi la Socgen n’a-t-elle pas stoppé Kerviel avant janvier 2008 ? Tout est là. Pour nous, la banque est co-responsable de ce qui est arrivé. Dès 2005, la Socgen sait qu’il arrive à cet employé de miser des sommes dépassant les limites autorisées. Mais la seule sanction que Kerviel ait encourue, c’est de n’avoir pas vu ces gains intégrés dans ses bonus de fin d’année. Un peu juste. Et il y a pire : tout au long de l’année 2007, il y a eu 93 alertes concernant ce trader et aucun des contrôles n’a réagi. Nous expliquons dans Le Joueur qu’il y a un très grave problème de contrôle au sein de la banque. Ces contrôles qui sont soi-disant une spécialité de la Socgen. Sait-on que les contrôleurs ont des qualifications inférieures à celles des traders, qui les méprisent en retour ? Sait-on que les mots de passe ne sont quasiment jamais changés pour des raisons banales de pratique ?

Tout système a ses failles, mais encore ne faut-il pas que ce système encourage ses agents à dépasser les bornes. Si l’on donne des Ferrari à des fans d’automobile en leur faisant comprendre qu’il n’y aura pas de gendarmes ni de radars sur les routes, on peut dès à présent prévoir qu’il y aura des dépassements de la vitesse légale et même des accidents sanglants. Or qui sait que les opérations des traders ne sont vérifiés régulièrement que sur les soldes qu’ils présentent et non sur le détail de ces soldes ? Si les traders veulent inventer de faux comptes avec de fausses contreparties et de faux deals, ils le peuvent. Comment s’étonner ensuite qu’il leur arrive de mettre leur banque en danger ? Qui dit également qu’il suffit aux contrôleurs d’un vulgaire mail de confirmation pour s’assurer qu’une contrepartie dispose des fonds suffisants pour une transaction ? Et que les filières internes de la banque échappent par principe à ce type de vérification pourtant élémentaire ? Quand on pense à ce que les banques font subir à leurs clients qui dépassent les limites de leur compte courant, il y a de quoi se poser de sérieuses questions.

Kerviel est le résultat de la logique perverse du capitalisme financier et de l’hyperspéculation, qui représente 80% des transactions mondiales. Aujourd’hui, la richesse vient des paris en Bourse. Le système veut des joueurs, il en a : ce sont les traders, ses bras armés. Il n’est pas étonnant que certains d’entre eux se prennent… au jeu et prennent des risques énormes pour réussir à faire gagner beaucoup d’argent à leur banque, même si celle-ci ne le leur demande pas directement.

Le jeu est une drogue, et on n’est rarement drogué qu’à moitié. Kerviel est l’annonciateur du dérèglement fatal d’un système devenu fou, qui, selon de nombreux experts, va imploser tôt ou tard, nous conduisant à une nouvelle crise de 29. Il serait temps d’inverser cette logique démente.

Paul-Éric Blanrue, auteur de LE JOUEUR, JÉRÔME KERVIEL SEUL CONTRE TOUS (scali, 2008).