« Je n’aurais jamais cru les humains capables d’infliger autant de souffrances »

Envoyé par l’ONG Médecine pour le Tiers Monde dans la bande de Gaza, Najib Ramzi était présent sur place au plus fort de l’offensive israélienne. De retour à Bruxelles, il témoigne des difficiles conditions de travail du personnel médical et des souffrances de la population gazaouie, première victime des bombardements israéliens.
Pourquoi êtes-vous parti?

A cause des images que j’ai vues à la télévision. Il fallait que je fasse quelque chose. Et, la seule chose que je pouvais faire était de me rendre sur place. Lors de la manifestation organisée le 31 décembre à Bruxelles, j’ai rencontré Colette Moulaert, une pédiatre proche de Médecine pour le Tiers Monde (M3M). Nous avons discuté. Je lui ai fait part de mon intention d’aller à Gaza. Nous avons échangé nos coordonnées. Deux jours plus tard, le coordinateur de M3M, Bert de Belder m’a contacté. Il était possible d’entrer à Gaza avec des médecins de l’ONG norvégienne Norwac.

Comment s’est passé votre voyage et l’entrée à Gaza?

Le 7 janvier, j’ai quitté la Belgique pour l’Egypte. Sur place, j’ai rejoint un médecin de Norwac. Ensemble, nous avons tenté à plusieurs reprises de passer la frontière de Raffah. Sans succès!. Finalement, le 11, nous avons été autorisés à la traverser. De l’autre côté, les F-16 de l’armée israélienne bombardaient les tunnels. Ils volaient très bas. C’était impressionant. Un convoi d’ambulances de l’hôpital de Shifa nous attendait. Nous avons rejoint la ville de Gaza en 4 heures… quatre heures pour parcourir 40 km. L’ambiance était tendue. Personnellement, j’étais inquiet car je savais que les ambulances étaient prises pour cible. Si ma mémoire est exacte, 15 ambulanciers ont été tués pendant l’offensive israélienne, sans compter les nombreux blessés parmis les équipes de secours.

Quant avez-vous commencé à travailler?

Le lendemain. J’ai rejoint une équipe de 7 neurochirurgiens, trois étaient pleinement opérationnels. Les quatre autres étaient des médecins en cours de formation.

Comment s’organisait la prise en charge des blessés?

Quant les ambulanciers parvenaient à les atteindre, les blessés arrivaient par vague après une série de bombardements. Puis, la situation se calmait jusqu’au “rush” suivant. Aux urgences, nous faisions un premier tri afin de séparer les cas les plus graves des autres. Nous disposions de six salles d’opération. Nous opérions simultanément 2 à 3 patients dans une même salle.

Souvent, plusieurs équipes s’occupaient d’une même personne. Des confrères opéraient les jambes ou les bras, pendant que nous, les neurochirurgiens nous intervenions au niveau de la tête. Nous avons pratiqué des opérations à même le sol et dans les couloirs de l’hôpital. Malgré tout, certaines personnes sont mortes par manque de soins.

L’offensive israélienne a provoqué la mort de plus de 1500 Palestiniens. En réalité, ce chiffre ne dévoile que le nombre de décès enregistrés dans les hôpitaux. Beaucoup de personnes ont été tuées lors des bombardements et sont décédées dans les décombres de leur maison. Elles ne sont pas encore recensées.

Qui était ces blessés?

Des femmes et des enfants. Dans 50% des cas, peut-être plus, il s’agissait de femmes et d’enfants. Il faut le dire et le répéter, les populations civiles sont les véritables victimes de cette guerre.

Quels types de blessures présentaient-ils?

Beaucoup d’amputations bilatérales des bras ou des jambes, juste en-dessous des hanches. Des lésions dans différentes parties du corps dues à l’onde de choc des explosions et énormément de brûlures au troisième degrés provoquées par du phosphore. Je me souviens du cas d’un enfant. Il est arrivé aux urgences dans un sale état. Un de mes collègues l’a pris en charge. Il a extrait de petites particules de ses plaies. Elles se sont ravivées sous ses yeux. Il s’est même brûlé au cou. C’était du phosphore.

Aviez-vous assez de médicaments?

On avait le minimum. Les blessés étaient opérés mais la prise en charge de leur douleur n’était pas possible parce que nous n’avions pas de médicaments pour les soulager. Lorsqu’on pense à la gravité de leurs blessures, c’était dramatique. Nous avons toujours eu assez de sang. Heureusement, car certains blessés en recevaient de grande quantité, jusqu’à 10 poches. Le seul problème était de le réchauffer pour pouvoir le transfuser. Pour y parvenir, nous plaçions les poches sous nos aisselles.

Et l’électricité?

L’hôpital était approvisionné grâce à un générateur. Les coupures de courant étaient régulières. En salle d’op, c’était difficile, mais le générateur finissait toujours par se remettre en marche.

Disposiez-vous d’assez de lits?

L’hôpital de Shifa est le plus grand hôpital de Gaza. Il compte 600 lits, mais c’était insuffisant. Pratiquement tous les patients que nous soignions se retrouvaient aux soins intensifs en raison de leur état. Comme ils étaient trop nombreux, nous avons transformé les départements de gynécologie, de cardiologie … en unités de soins intensifs.

Le 15 janvier, l’hôpital Al-Quds a été attaqué par l’armée israélienne. La première fois, elle l’a bombardé. La deuxième fois, elle a lâché du phosphore sur les bâtiments qui ont brûlé. Pendant les premiers bombardements, le personnel a décidé d’évacuer les blessés. Nous les avons accueilli. Ils étaient 300 au total. Nous les avons alités avec nos propres patients, deux personnes par lit. Les autres, ceux que nous nous n’avons pas pu coucher dans un lit, nous les avons installés à même le sol. Ce jour là, la Croix Rouge a décidé d’évacuer tout son personnel. C’était pour moi la preuve que personne n’était en sécurité. J’ai eu peur que l’armée n’investisse les lieux. Elle ne l’a pas fait, mais nous avons eu peur.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé?

L’atrocité des blessures et le nombre d’enfants figurant parmis les victimes. Je ne pensais pas que les humains étaient capables de cela. Quant vous travaillez, vous devez mettre vos émotions de côté car le plus important est de sauver des vies. Maintenant, c’est différent. Ces derniers jours, j’ai le sentiment que tout ce que j’ai vu remonte à la surface.

Que pouvez-vous nous dire du personnel médical palestinien?

Les ambulanciers sont les vrais héros de ces terribles événements. Ils sont incroyables. Ils n’ont peur de rien. Le personnel de l’hôpital de Shifa m’a aussi beaucoup impressionné. Les F-16 israéliens survolaient l’hôpital. Les bombes pleuvaient autour de nous, mais il continuait de travailler imperturbablement. Les infirmiers, les médecins, tout le monde est resté sur place pendant toute la durée des combats. Pourtant, pratiquement toutes les personnes que j’ai côtoyées pendant mon séjour ont perdu des proches. Je me rappelle le cas d’une anesthésiste qui a reçu un coup de fil en pleine opération pour lui annoncer que 15 membres de sa famille venaient d’être tués.

Avez-vous visité l’hôpital Al-Awda qui est géré par notre partenaire sur place, l’Union of Health Work Committees?

Je me suis rendu à Jabalya, deux jours après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. J’ai dû attendre car les bombardements ont continué malgré la trêve. L’hôpital Al-Awda est petit, mais il est bien géré. Il compte une cinquantaine de lits. Les médecins pratiquent 600 opérations par mois. Ils font aussi beaucoup d’accouchements. 15% des naissances donnent lieu à une césarienne.

Que pouvons-nous faire?

Il ne faut pas oublier Gaza. Les personnes qui ont été blessées ont besoin de soutien, les autres aussi d’ailleurs. Aujourd’hui à Gaza, il faut des psychiatres, des médecins spécialisés en rééducation, en chirurgie plastique, en reconstruction faciale et cranienne. Il faut aussi s’assurer que les agressions ne recommencent pas et favoriser l’émergence d’une solution pacifique.

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Intal est actif dans la campagne Boycott Israël qui est coordonnée par la Coordination Boycott Israël (COBI). 26 organisations et nombre de personnalités ont signé l’appel BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions). Plus d’infos sur : www.boycotisrael.info