JOURNAL DE BELGRADE – VENDREDI 6 octobre, 15 heures.

Non relu, vu l’urgence (tapé sur un clavier local sans accents)

Les 8 questions du moment

Je vais essayer de repondre aux 8 questions qui ressortent des evenements: 1. La TV a-t-elle tout montre? 2. Est-on en presence d'une strategie de coup d'Etat bien prepare? 3. Que recherchent les Etats-Unis dans la situation actuelle? 4. A-on vote pour Kostunica ou contre Milosevic? 5. Pourquoi le pouvoir n'a-t-il senti venir sa defaite? 6. Les elections ont-elles ete regulieres? 7. Ceux qui soutiennent Kostunica se sont-ils pour autant rallies aux Etats-Unis? 8. Que va-t-il se passer?

1. La TV a-t-elle tout montre? Rien a redire sur les images presentees par la BBC ou CNN. Il y avait effectivement une foule enorme, les policiers ont oppose une resistance tres faible et ont surtout cherche a eviter des affrontements graves. Mais ce que je n'ai pas vu expose dans ces chaines occidentales, c'est le saccage du siege du parti socialiste (alors que Kostunica avait annonce qu'il n'y aurait pas de revanchisme envers les partis), et de batiments de diverses entreprises publiques. Ni les vitrines brises d'un certain nombre de magasins du centre, qui ont ensuite ete pilles. J'ai personnellement vu des manifestants quittant le centre par le pont sur la Sava et emportant sur leurs epaules des ordinateurs voles sur leurs epaules. Dans le centre aussi, des non-manifestants deploraient qu'on detruise des biens de la voie publique: "C'est nous qui paierons". Mais le plus important est que l'opposition a reussi une mobilisation enorme et que le pouvoir n'a pu y opposer de contre-mobilisation.

2. Strategie de coup d'Etat soigneusement prepare? Les manifestants etaient guides par quelques centaines de jeunes gens fort actifs, venus surtout de Cacak, Kragujevac et autres places-fortes de l'opposition (Belgrade est plus tiede). On constate qu'ils ont procede methodiquement pour prendre le controle de toute une serie d'objectifs-cles. Le Parlement d'abord. Un symbole evidemment. Encore doit-on remarquer que Monsieur Kostunica, toujours presente comme un constitutionnaliste et legaliste convaincu, s'en est donc pris a ce parlement au moment ou celui-ci vient d'etre elu et que l'opposition ne conteste pas les resultats des elections parlementaires. Que veulent donc les USA? Nous y venons bientot.

La TV RTS ensuite. Comme en Roumanie en 89 et dans chaque coup d'Etat, controler les grand medias et priver l'adversaire du droit de reponse semble devenu l'objectif numero 1. Ont suivi les autres medias et certains batiments d'entreprises publiques.

Ce caractere systematique et bien planifie fait rappeler que le chef reel de l'opposition, Zoran Djindjic, avait declare il y a quelques mois, a la TV grecque que s'ils ne gagnaient pas les elections, ils s'en prendraient au parlement. Pas nouveau, en 92, a Moscou, Elstine soutenu par les Etats-Unis avait carrement fait incendier le parlement et fait tuer de nombreux deputes qui lui resistaient. Une autre dirigeante de l'opposition, Madame Pesic avait, elle, evoque la necessite de "creer un syndrome de Bucarest'. Ces choses-la se preparent longtemps a l'avance.

3. Pourquoi les Etats-Unis poussent-ils encore a l'epreuve de force? Pourquoi cette recherche de l'affrontement total? Pourquoi refusent-ils tout compromis negocie qui permettrait d'ecarter le risque d'un bain de sang? Parce qu'ils savent que l'opposition qu'ils sont en train d'amener au pouvoir souffre de deux faiblesses graves, qui devraient lui etre fatales sans qu'il faille attendre de longues annes pour le constater. Quelle sont ces faiblesses?

Premierement, la coalition DOS est completement heteroclite. 19 partis qui n'ont en commun que la volonte d'arriver au pouvoir et l'appetit envers les dollars de Washington. Dans cette coalition, on trouve en effet des gens qui se sont disputes a mort pendant de longues annees (Djindjic avait exclu Kostunica et bien d'autres), des monarchistes et des republicains, des unitaristes nationalistes serbes et des separatistes (du Sandjak et de la Voivodine) dont les programmes sont diametralement opposes. Une fois au pouvoir, il est clair que recommenceront de plus belle les dechirements et les conflits d'interets. Il sera absolument impossible de realiser les programmes de tous ces partis. La magie de "l'unite derriere Kostunica" fera certainement long feu.

D'autant que, et c'est le deuxieme facteur, DOS decevra forcement ses electeurs. Ceux-ci, epuises financierement et moralement par dix annes de sanctions aspirent a "vivre normalement" (c'est l'idee qui m'a ete le plus souvent exprimee par les manifestants d'hier que j'ai interroges), donc a rattraper un niveau de vie plus proche de l'Ouest. Mais, comme nous l'avons deja explique dans un precedent article, le programme "G-!7' de l'opposition prevoit la liquidation des protections sociales et des entreprises publiques, des licenciements massifs et carte blanche pour les multinationales afin de racheter les entreprises qui les interessent et d'exploiter plus efficacement les travailleurs. Quelques uns vivront mieux, beaucoup vivront plus mal.

De sorte que, tot ou tard, Kostunica decevra et le souffle de l'espoir retombera. Y aura-t-il alors une alternative? Les partis de gauche et defenseurs de l'independance du pays pourraient-ils revenir au pouvoir (a condition, nous le verrons plus loin d'effectuer certains examens de conscience) comme cela devrait etre le cas aux prochaines elections de trois pays voisins: Macedoine, Republique Serbe de Bosnie et Roumanie? C'est justement pour eviter cette possibilite de retour, legitime, au pouvoir, lors des elections suivantes, que les Etats-Unis s'acharnent a briser l'appareil gouvernemental actuel et celui des partis de gauche de Yougoslavie.

En Macedoine, aux dernieres elections , le candidat de gauche etait en tete, les incidents violents se sont multiplies au point que le leader de la gauche s'est finalement desiste dans la crainte d'affrontements tres violents. Il faut dire que les troupes americaines et autres occupent le pays et que leur intervention pour arreter la gauche ne faisait aucun doute. Ajoutons que, pour l'Ouest qui se dit si soucieux de la legalite, ces elections-la ont ete "parfaites".

4. A-t-on vote pour Kostunica ou contre Milosevic? La bonne reponse est la seconde selon beaucoup de gens avec qui j'ai parle. Malgre dix ans de pouvoir, Milosevic avait acquis un grand prestige durant la guerre en resistant fermement a l'Otan, ce qui correspondait a la volonte de tout son peuple. Mais le parti au pouvoir a gaspille ses chances en commettant deux fautes majeures.

D'abord, il a permis, voire favorise la croissance de l'inegalite sociale. Oui, les sanctions (l'embargo) sont un crime de l'Ouest qui fait souffrir cruellement la population. Mais celle-ci a vu aussi se developper sous yeux certaines fortunes insolentes. Il n'est pas exact de pretendre, comme on dit dans les medias occidentaux, que "toute la nomenklatura vit dans le luxe'. Il m'est arrive d'entrer dans les appartements prives de certains cadres intermediaires de ministeres; ils etaient tout aussi modestes que ceux de leurs voisins, dans des cites d'immeubles sociaux qui n'avaient vraiment rien de luxueux. Neanmoins, il y a aussi, dans le business et dans les trafics, des trains de vie scandaleux. Pour garder son soutien, le regime aurait du combattre ces grosses fortunes et consacrer davantage d'efforts au social.

Ensuite, la strategie de communication aussi bien des dirigeants que des medias publics n'a pas ete fructueuse. Il circulait de nombreuses plaisanteries sur la television RTS et les messages d'en haut ont perdu leur credibilite a force de repeter que tout allait bien (voir interview de Radovan que je publierai comme prochain texte).

5. Pourquoi Milosevic ne l'a-t-il pas senti venir? Comment se fait-il que Milosevic ait decide de convoquer lui-meme des elections anticipees? Et que, jusqu'a la derniere minute, les partis au pouvoir se montraient surs de l'emporter, de sorte qu'ils ont ete pris au depourvu quand ils ont du "gerer" leur defaite?

La reponse tient dans le poids d'un certain bureaucratisme. On trouve parmi les fonctionnaires et les responsables politiques beaucoup de gens tres devoues et pleins d'enthousiasme pour defendre leur pays. On trouve aussi un certain nombre de bureaucrates qui ne se fatiguent pas beaucoup pour chercher des solutions aux problemes. Et on a l'impression tres nette que les rapports qu'ils envoient "en-haut" sont du genre "Tout va tres bien madame la marquise". Le pouvoir ne s'est pas rendu compte qu'il avait perdu une grande partie de sa popularite de la guerre. Il a cru que les elections etaient gagnees d'avance. E sa strategie de campagne n'a pas ete bonne: Milosevic absent, des discours autosatisfaits sur la reconstruction qui est reelle, mais aussi la negation du probleme social et un message systematique du genre "tout ira tres bien" qui a perdu sa credibilite (voir interview prochaine)

6. Les elections ont-elle ete regulieres? Bien sur, cette tentative d'analyse des faiblesses des partis en place n'enleve rien au constat que nous avons deja fait. Oui, les elections n'ont pas ete regulieres. Quand on bombarde un peuple, qu'on detruit ses usines, ses installations civiles d'electricite et de chauffage, ses routes et ses ponts, quand on lui jette des armes horribles comme les bombes a fragmentation et a l'uranium, quand on soumet sa population a un chantage repugnant "Votez pour les partis pro-occidentaux ou vous continuerez a crever de faim", quand on deverse des centaines de millions de dollars pour aider certains partis politiques a tromper les gens grace a des conseillers specialises en campagnes mensongeres aux methodes scientifiques, alors il faut bien conclure que ces elections sont regulieres comme Jamie Shea est un homme objectif et sincere.

7. Ceux qui soutiennent Kostunica se sont-ils pour autant rallies aux Etats-Unis? J'ai discute avec des partisans de Kostunica. C'est instructif. Comme ces partis d'opposition sont finances – grassement – par Washington, on pourrait croire que les partisans de Kostunica sont automatiquement partisans des Etats-Unis.

Faux. Un proverbe, que les Serbes s'appliquent avec auto-derision a eux-memes, indique: "Si vous avez deux Serbes, vous avez trois opinions." Plusieurs manifestants m'ont dit spontanement "Nous ne sommes pas l'Otan". Un coiffeur, d'origine francaise, m'ayant reconnu dans la rue (suite a des apparitions televisees) est venu spontanement me signaler qu'il appreciait beaucoup mes critiques contre l'Otan, mais que j'avais tort de mettre les partis de l'opposition dans le meme sac. "Nous on deteste les Americains, on sait tres bien ce qu'ils sont et leurs interets".

"Mais on ne veut plus de Milosevic, on veut vivre normalement sans sanctions et comme vous autres a l'Ouest." Comme les chomeurs et les SDF de l'Ouest ou comme les richards de l'Ouest? Ne se rend-il pas compte que les multinationales occidentales n'apportreront pas ici la prosperite mais une exploitation plus impitoyable?

Non, ce discours-la, pour l'instant, ils ne veulent pas l'entendre: "Vous avez peut-etre raison, mais il faut essayer, on veut du changement, du changement! Et si ces nouveaux dirigeants ne tiennent pas leurs promesses, on changera de nouveau!" Ca, c'est la grande illusion de croire que l'Otan permettra une "marche arriere", mais voila l'etat d'esprit ici actuellement.

Un autre element d'appreciation est que les strateges de la campagne electorale de DOS ont reussi a faire passer une idee curieuse, mais efficace: Milosevic serait en fait l'homme des Etats-Unis, il leur servirait a maintenir leur emprise. Ca ne tient pas debout – pourquoi les Etats-Unis feraient tout pour eliminer celui qui leur servirait tant – mais ca marche aupres de certains. En fait, c'est une methode classique de pub: celui qui vole, crie "au voleur". Celui est paye par les Americains, fait semblant de crier "A bas les Etats-Unis!"

8. Que va-t-il se passer? Cette apres-midi, une vie plus ou moins normale a repris dans les rues, encore que les commerces restent fermes. Mais l'opposition veut maintenir ses troupes dans le centre, pour eviter toute intervention policiere de reprise en mains. Elle annonce une mobilisation plus importante encore.

D'une part, l'opposition DOS cherche a cionclure une alliance au parlement en faisant eclater le parti montenegrin de Bulatovic et en y trouvant les voix qui leur manquent pour acquerir la majorite. On peut etre certain que les dollars de Washington servent d'appat. De l'autre cote, le gouvernement cherche la parade sans l'avoir trouve. Il affirme ne pas vouloir lancer l'armee pour eviter un bain de sang, il demande que la legalite soit respectee. Il s'efforce de retrouver un media qui lui permette de faire passer son message. Mais sa strategie de communication s'avere toujours aussi lente et chaotique. On attend en vain une prise de position officielle. Milosevic pourrait prononcer un discours… On attend. A bientot!

JOURNAL DE BELGRADE – Samedi 7 octobre, 12 heures

Ce sont les douze mois à venir qui décideront du sort de la Yougoslavie

MICHEL COLLON

Les nouvelles importantes se sont succédé hier soir. Celle dont parlent tous les médias internationaux. Milosevic a reconnu la victoire de Kostunica aux présidentielles.

Et celle dont ils ne parlent pas mais qui pourrait s'avérer plus importante encore pour les huit mois cruciaux qui viennent. La tentative de l'opposition de débaucher certains parlementaires monténégrins pour former une majorité gouvernementale de rechange a échoué.

Sous réserve de confirmation, le prochain gouvernement yougoslave devrait donc etre formé du SPS, le parti de Milosevic, son allié traditionnel YUL et les députés monténegrins du SNP de Momir Bulatovic. Se retrouverait-on alors dans une situation de double pouvoir? Non, car celui du président est moins important que celui du gouvernement yougoslave, et moins important encore que celui du gouvernement serbe qui dispose de la majorité des budgets.

Kostunica président et Milosevic premier ministre?

Ce scénario surréaliste que nous avions envisagé il y a quelques jours, ce scénario serait le cauchemar de Washington. Et c'est pourquoi l'Óuest est en train de tout faire pour éliminer définitivement de la vie politique Milosevic et son parti.

Depuis Belgrade, j'ai regardé la BBC, CNN et une télé allemande. Toutes présentaient une image caricaturale: un peuple entier uni contre un dictateur. La réalité est différente. Milosevic conserve un soutien important – l'opposition ne conteste pas les résultats des élections parlementaires – et on se trouve plutot face à un pays divisé en deux camps, après des mois de pressions et de campagnes extérieures énormes.

Comme je l'ai écrit hier, les dirigeants de l'opposition ont cherché à créer un "syndrome de Bucarest". Milosevic a tout fait pour éviter d'entrer dans ce piège, il a attendu dans une guerre d'usure, une guerre des nerfs, comme lors de précédents affrontements déclenchés par l'opposition (91 et 96-97) auquels il avait survécu: "En tout cas, nous ne voulions pas envoyer l'armée et provoquer un bain de sang", m'ont déclaré des responsables gouvernementaux.

N'aurait-il pas mieux valu reconnaitre de suite la victoire de Kostunica? Beaucoup, meme dans son camp, le pensent: "Les gens ont cru qu'íl allait tenter de manoeuvrer et n'ont pas aimé ca", m'explique Ivana, qui a pourtant voté Milosevic.

Mais au camp Kostunica, on peut adresser une autre question: pourquoi ont-ils refusé le second tour qu'ils semblaient assuré de gagner? Nous pensons que Washington et les dirigeants de l'opposition ont cherché à provoquer le "syndrome Bucarest" pour tenter déliminer définitivement Milosevic de la scène politique.

Mais s'agit-il seulement de Milosevic? Non. Il s'agit de tout un courant de la société yougoslave qui résiste à la prise de controle par les multinationales. Le 17 novembre 98, l'agence officielle britannique Reuter mentionnait un sondage auprès de 300 sociétés selon lequel "la privatisation ne suscite pas l'enthousiasme en Serbie, les travailleurs craignent des licenciements massifs. Aucune compagnie n'a encore été privatisée depuis la nouvelle loi de privatisation adoptée il y a un mois."

En outre, la volonté d'éliminer Milosevic ne concerne pas seulement la Yougoslavie. Pourquoi Milosevic est-il la bete noire de Washington?

"Parce qu'il symbolise la résistance au Nouvel Ordre Mondial et qu'il pourrait donner de mauvaises idées à d'autres forces dans les Balkans, m'explique Ljliljana, fonctionnaire dans un ministère. Aux yeux de Washington, Milosevic est un virus dangereux qui peut contaminer les Balkans."

Clinton et la démonisation des Serbes

A présent, Kostunica se trouve, lui, face à deux problèmes. L'un immédiat: l'incendie du parlement n'a pas été approuvée y compris parmi ses propres supporters. "Meme l'Otan avait épargné ce symbole, s'indigne-t-on ici. Hitler avait incendié le Reichstag comme provocation avant la Seconde Guerre mondiale. Et la télévision RTS avait été bombardée par l'Otan: 16 victimes. Les traces sont encore fraiches. C'est indigne."

Deuxième problème: les encombrantes félicitations des Etats-Unis. Hier soir, j'entendais le discours de Bill Clinton. En substance: ""Cette victoire, cést la notre, c'est la consécration du combat des Etats-Unis depuis dix ans. Nous avons empeche Milosevic de continuer à attaquer la Croatie, la Bosnie et d'autres pays. Avec la manifestation de Belgrade, nous avons mis fin à la menace d'un homme qui avait fait des centaines de milliers de victimes."

Ah oui? Milosevic aurait tué tant de gens? A lui tout seul? Clinton peut etre assure qu'aucun Serbe ne pense ainsi. Pratiquement tous continuent à penser que leur pays a été attaqué par les grandes puissances qui ont soutenu des extrémistes comme Tudjman et Izetbegovic et se sont montrés injustes envers les Serbes. Certains – y compris parmi les électeurs de l'opposition – reprochent meme à Milosevic de ne pas avoir été assez ferme jusqu'au bout.

Quoi qu'il en soit, ce discours de Clinton poursuit la démonisation des Serbes présentés comme des monstres car il est évident que s'il y a "des centaines de milliers de victimes", un grand nombre de Serbes sont criminels, et la chasse aux sorcières va commencer avec toute la sélectivité et l'arbitraire dont Washington est capable.

En outre, Washington ne compte nullement rendre justice aux Serbes, par exemple au Kosovo. Bernard Kouchner vient d'annoncer qu'il faudrait rester la-bas une géneration et que les troupes américaines y resteraient "sans doute dix ans."(Washington Times, 30 septembre)

Meme avec Kostunica, les Serbes ne verraient pas la couleur de la paix car les Etats-Unis ont besoin d'une situation de conflit "de basse intensité" permanente. Une situation qui leur permette de maintenir la tension dans une région, et la pression contre un pays. Croire que les USA sont au Kosovo pour rétablir la paix et aider les Albanais, c'est comme croire qu'Hitler était allé occuper la Tchequoslovaquie pour l'amour des minorités sudètes allemandes. Prétextes, prétextes… Tout ce qui compte pour les grandes puissances, c'est d'occuper des régions stratégiques.

Les douze mois qui viennent, avant les élections en Serbie, seront décisives. La Yougoslavie deviendra-t-elle ou non une colonie du FMI et de l'Otan? S'ils veulent renverser la tendance électorale actuelle – surtout dans la jeunesse – Milosevic et ses alliés auront à mener une politique plus sociale encore, une lutte plus ferme contre les privilèges. Et une stratégie de communication plus efficace, notamment envers les jeunes. Mais les forces progressistes du monde entier auront aussi un role à jouer pour démasquer l'action de Washington derrière des élections pas vraiment libres.

JOURNAL DE BELGRADE – Dimanche 8 octobre, 18 heures

CNN: ''Alors, Monsieur Milosevic va diriger le pays?''

MICHEL COLLON

J'étais hier à la session du parlement qui intronisait le nouveau président Kostunica. Des centaines de journalistes internationaux, un brouhaha indescriptible pour accrocher les "images indispensables" et en définitive beaucoup de bla-bla. Une chose intéressante cependant: je me trouvais à coté de Vladimir Stambuk, responsable des relations internationales du parti YUL et vice-président du parlement serbe, que je connais depuis longtemps et nous conversions, lorsqu'une journaliste de CNN vint l'interviewer avec une très bonne question. Je ne sais si elle passera sur antenne, donc la voici:

– Il semble que le nouveau gouvernement yougoslave sera formé par une coalition du parti socialiste de Monsieur Milosevic et du SNP, les socialistes du Montenegro?

– Oui, je viens d'en apprendre la confirmation il y a trois minutes. Et notre parti YUL soutiendra ce gouvernement de l'extérieur.

– Que fera alors l'opposition DOS? S'inclinera-t-elle?

– Et bien, vous avez un parlement qui a été élu, c'est son droit souverain de décider si la majorité sera de gauche ou de droite.

– Alors, Monsieur Milosevic va diriger le pays?

– D'autre part, vous avez un président élu, Monsieur Kostunica, vous devriez etre satisfaite…

– Mais la présidence est une fonction plutot symbolique.

– Sans doute, et donc aussi quand Monsieur Milosevic était président!

– Mais Monsieur Milosevic était aussi le président d'un grand parti…

– En effet. Le parti le plus fort.

– Et s'il était quand meme dans l'opposition? Il a annoncé qu'il allait se concentrer sur sa tache de président de parti… En tant que leader de l'opposition serait-il un bon leader pour le pays?

– Ah, on serait dans une situation très drole. Vous savez, Monsieur Milosevic est comme De Gaulle: la moitié des Francais l'adoraient, l'autre moitié le détestaient. Mais c'était un grand dirigeant.

Vladimir Stambuk s'efforca de lui expliquer aussi que ce que les Etats-Unis avaient fait était inadmissible: "Vous financez des partis politiques à coup de millions de dollars. Si quelqu'un faisait ca aux Etats-Unis pour un candidat américain, votre police très efficace l'arreterait immédiatement! Car chez vous un tel comportement est interdit par la loi. Ne pouvez-vous accepter de nous laisser, nous Yougoslaves, décider tout seuls?

La question de cette journaliste indique bien la préoccupation majeure de Washington aujourd'hui et confirme notre article d'hier. Le pouvoir est au gouvernement, pas dans la présidence, et les Etats-Unis ne seront satisfaits que lorsqu'ils auront éliminé Milosevic et son parti comme facteur de résistance. Les jours prochains montreront si DOS va poursuivre ces actions de déstabilisation pour éliminer Milosevic ou si interviendra une pause de quelques mois avant de relancer l'attaque.

Pour l'instant, le président Kostunica va désigner un formateur parmi le parti montenegrin SNP. Ce devrait etre non pas Momir Bulatovic, l'ex-premier ministre, mais Predrag Bulatovic. Logiquement, il devrait s'allier avec le parti de Milosevic. Le premier ministre ne serait pas ce dernier, comme indiqué comme hypothèse un peu provocante, mais Predrag Bulatovic lui-meme.

En attendant, ces élections ont démontré que le Montenegro – tout comme le Kosovo – faisait toujours partie de la Yougoslavie en dépit des manoeuvre sécessionnistes. Ce role-clé du parti d'opposition montenegrin ne plait pas à tout le monde. Particulièrement au premier ministre actuel du Montenegro. Djukanovic craint meme la plus petite collaboration entre Kostunica et le nouveau premier ministre yougoslave Bulatovic. Car cela le marginaliserait, il ne pourrait plus jouer le role de l'homme indispensable. Du coup, il a relancé la surenchère à la sécession. Déclarant ne voir que deux possibilités: ou bien une confédération tres lache entre deux Etats, avec des fonctions centrales très limitées ou bien deux Etats séparés. Kostunica a répliqué que la Constitution fédérale actuelle de la Yougoslavie était au contraire trop décentralisée, ressemblant à la Constitution titiste de 1974 qui avait favorisé l'éclatement du pays.

Par contre, Djindjic", président du quartier-général électoral de DOS, a immédiatement appuyé Djukanovic en déclarant ce matin dans Politika: "Le futur Etat ne sera pas la Yougoslavie, mais l'union de la Serbie et du Montenegro; ils n'auront en commun que les affaires ëtrang`res, la défense et la monnaie. Toute autre chose comme un parlement, un gouvernement ou un président, seront superflus.

Pas très gentil pour son copain Kostunica, juste élu la veille! Les querelles que nous annoncions dans cette coalition hétéroclite et sans idéal n'auront pas trainé!"Mais très complaisant, par contre, envers ses maitres allemands et américains qui nónt cessé de vouloir et de réaliser l'éclatement total de la Yougoslavie.

Certains, du coté du parti socialiste, espèrent voir surgir très vite des querelles dans le couple Kostunica-Djindjic. On verra. Mais le plus important reste de savoir si un véritable redressement de gauche surgira. Milosevic a annoncé qu'il se concentrerait effectivement sur sa tache de président du SPS et qu'il allait "faire le ménage" en éliminant ceux qui avaient profité de leur situation pour acquérir des privilèges. Du pain sur la planche.

Plus à gauche, une alternative communiste se dessinera-t-elle? Ce sera un de nos prochains articles.

POUR SUIVRE:

(si je trouve le temps)

– Interview de Dusan Bajatovic, secrétaire du SPS pour la Voivodine et vice-président de l'Assemblée régionale: 1. Pourquoi Kostunica a-t-il gagné? 2. Quelles erreurs le SPS a-t-il commises? 3. Comment la situation évoluera-t-elle dans les prochains jours et semaines?

NB: Merci de bien vouloir tenir compte des conditions difficiles dans lesquelles ces articles sont écrits, et pratiquement pas relus. La situation reste très chaotique, et le travail intense. S'íl y a des incohérences ou obscurités dans mes textes, merci de les corriger. Dans une situation comme celle-ci, il se confirme qu'il faudrait davantage de journalistes (réellement) indépendants à Belgrade. Avis pour la prochaine fois…

JOURNAL DE BELGRADE – Lundi 9 octobre, 13 heures

Les violences dont on ne parle pas

Vers une nouvelle épreuve de force?

MICHEL COLLON

On va sans doute vers une nouvelle manifestation de rue, sans doute plus limitée. Le parlement de Serbie se réunit aujourd'hui et l'opposition DOS a lancé un ultimatum: si la loi sur les universités n'est pas abolie (une loi qui visait à empecher l'organisation des activités d'oposition en utilisant l'université), alors il y aura manifestation et le parlement pourrait etre sinon envahi, en tout cas encerclé et bloqué.

Mais le véritable enjeu est ailleurs. DOS a obtenu le président, mais aucun gouvernement. Ni celui de Yougoslavie ou on s'attend à un gouvernement des socialistes serbes (Milosevic) et monténégrins (Bulatovic), ni celui de Serbie qui est en place depuis plusieurs années et pour encore un an en principe, et qui reflète les anciens rapports de force électoraux.

Quelle majorité au parlement serbe? L'imbroglio total.

Au parlement serbe, le parti le plus puissant (83 sièges sur 255), ce sont les radicaux (droite nationaliste) de Seselj allié à Milosevic. Mais ce parti a été laminé aux dernières élections, il est menacé de disparition et ses dirigeants cherchent désespérément comment le sauver. Pour maintenir l'alliance actuelle, ils viennent de formuler une série d'exigences jugées irréalistes par un dirigeant du SPS que j'ai rencontré. Par exemple, la loi électorale serait révisée pour faire du pays une seule grande circonscription, ce qui assurerait aux radicaux de plus grandes chances d'obtenir encore des élus. De ce gouvernement le SPO de Draskovic – lui aussi en voie de disparition) s'est retiré et il ne veut pas qu'il subsiste. En réalité, ces deux partis sont coincés: comme DOS les a évincés dans l'électorat, ils seraient liquidés en cas d'élections. Alors, SPO et radicaux sont tentés de former ensemble un gouvernement serbe – sans nouvelles élections, et sans les socialistes – qui pourrait durer un an.

Mais d'autre part, ces deux partis avancent surtout leurs exigences pour faire monter les enchères dans des négociations avec DOS et avec le SPS. Sans aucun principe, ils essaient seulement d'obtenir le peuple, d'un cote ou de l'autre.

Les grandes manoeuvres politiciennes battent leur plein également autour de la constitution du nouveau gouvernement fédéral. Le partenaire indispensable et fortement courtisé, c'est le parti socialiste monténégrin. DOS lui a immédiatement fait des avances. Seulement, dans un an, auront lieu les élections de la république du Monténégro, et dans ce pays, les élections des républiques sont plus importantes encore en termes de compétences et de budgets. Les socialistes monténégrins ont le vent en poupe et pourraient l'emporter face à la droite pro-américaine de Djukanovic. Mais s'ils s'alliaient avec la droite serbe de DOS qui a exactement le meme programme style FMI que Djukanovic, leur image de marque serait détériorée. Voilà pourquoi ils ont plutot choisi le SPS de Milosevic comme partenaire. Tout a été négocié. Il ne reste qu'un obstacle.

Evincé, DOS a commencé à contester le mandat de 18 députés socialistes. En avancant l'argument que la Cour Constitutionnelle n'a pas accepté les résultats de ces circonscriptions mais… pour l'election présidentielle! Par contre, aux parlementaires, les représentants de DOS avaient signé tous les procès-verbaux de résultats et il n'y a pas eu de plainte devant la Commission de controle. Pour le Kosovo, l'argument est que les bureaux de vote ont été fermés à 16 heures, au lieu de 20 heures, vu les conditions d'insécurité y régnant. Tout cela parait tiré par les cheveux et poursuivre un autre but. Une commission du parlement devrait bientot vérifier la validité de ces 18 mandats. SPS et SNP y sont en majorité et le résultat semble acquis.

Loin des caméras, les violences de Djindjic

C'est peut-etre justement pour ca que DOS maintient la pression. Quelle sont les méthodes employées? Menaces de manifestations et de blocages des institutions légales, violences physiques et menaces contre les membres du parti socialiste et diverses institutions d'Etat, prises de controle par la force de certaines entreprises.

Derrière la figure symbolique de Kostunica qui occupe le devant de la scène, c'est Zoran Djindjic qui organise tout cela. Vendu depuis longtemps aux intérets allemands, puis américains, comme chacun le sait ici, Djindjic, largement méprisé, s'est servi de Kostunica pour vaincre Milosevic, et à présent, il se rue vers le pouvoir réel. Par la violence.

Le siège belgradois du parti socialiste a été complètement détruit. Kostunica a envoyé un photographe sur place, qui s'est montré indigné. Des maisons de membres du SPS ont été incendiées. De nombreuses entreprises – par l'exemple l'usine de tabac Din – ont été placées de force entre les mains de gens de Djindjic. Ainsi que de nombreuses sociétés de joint-ventures (collaborant avec des compagnies etrangères).

Mais des institutions officielles sont elles aussi carrément confisquées. La banque des paiements, celle par laquelle passent tous les transferts financiers, a été mise sous controle de Djindjic. En ce moment, DOS expulse de force le directeur de l'hopital des enfants, Monsieur Scepanovic, très compétent, mais coupanle d'etre membre du parti socialiste. D'autres événements de ce genre ne peuvent encore etres racontés car les victimes ont trop peur. Mais les faits ont ete consignés et s'il arrivait quelque chose, ils seraient diffusés. Et en province, les actes de terreur sont encore bien plus importants qu'à Belgrade ou il faut préserver une image présentable.

Ce n'est évidemment pas pour ca que le peuple a voté. Il a voté pour vivre mieux, et parce que la majorité avait perdu confiance en Milosevic. C'est donc aussi pour empecher que ces faits soient connnus de l'opinion que tous les médias ont été placés dès le début sous le controle de DOS, plus précisément de Djindjic.

C'est DOS et l'Ouest qui ont instauré le monopole des médias!

C'est Djindjic, pas Kostunica, qui a organisé, très efficacement, l'occupation des médias publics: RTS, l'agence de presse Tanjug, le quotidien Politika. Avec la complicité de certains responsables de ces médias, et en écartant de force les autres journalistes ou en les soumettant à de très fortes pressions.

Résultat: quand vous ouvrez aujourd'hui la télé, vous voyez la meme chose partout: Kostunica et DOS, ou bien DOS et Kostunica. Rien d'autre. Jamais un point de vue de l'autre camp. Ce reproche était formulé auparavant contre Milosevic. Mais, sous Milosevic, meme s'il y eu des suspensions à certaines périodes, l'opposition avait trois fois plus de médias que le pouvoir et cinq fois plus que le pouvoir au niveau des médias électroniques. Et aussi ses TV. La population recevait constamment ces opinions-là, qui l'ont d'ailleurs grandement influencée A présent, toute l'info est controlée par un seul parti, et on appelle ca la "démocratie".

Avec d'ailleurs, des méthodes psychologico-médiatiques très modernes dont on voit qu'elles ont été préparées depuis longtemps. Les dollars de Washington (voir nos précédents articles) ont été investis pour préparer ces médias modernes.

Que va-t-il se passer? DOS va essayer de maintenir la pression pour empecher le fonctionnement des gouvernements qu'il ne controlerait pas. Soit par des manifestations et des affrontements, mais la plupart des gens ici souhaitent la fin des violences et le retour au calme. Soit par des obstructions institutionnelles comme celles décrites plus haut. Plus le temps passe, moins ils pourront utiliser la force. C'est du moins ce que beaucoup espèrent.

POUR SUIVRE:

Pourquoi n'y a-t-il pas eu de contre-mobilisation?

Qu'en pensent les ouvriers?

Comment expliquer l'attitude de l'armée et de la police?

C'était bien une stratégie de coup d'État soigneusement organisé!

Confirmation de ce que nous écrivions hier. Ce matin, dans le journal Glas d'opposition, Monsieur Velimir Ilic, maire de Cacak, se confie. On a remarqué que les gens de cette ville avaient joué un grand role dans les émeutes de jeudi.

"Nous sommes venus à dix mille de Cacak, nous avons brisé six barrages de police, battu des policiers, pris leurs radios Motorola, grace a quoi nous pouvions suivre les actions de la police.

Nous avons aussi amené de quoi briser le parlement et la TV, car nous savions que quand ils tomberaient, il n'y aurait plus de Milosevic. Nous avions amené des camions pleins de pierre et les jeunes avaient ordre de les lancer sur les objectifs.

Mais parmi nous, il y avait aussi des professionnels: 7 inspecteurs des MUP, 3 anciens officiers de la Securite d'Etat, plusieurs ex-officiers des services secrets et nous avions aussi nos karatekas. Chacun savait ce qu'il avait à faire et quelle partie de la ville il devrait couvrir. Nous avions des gilets pare-balles, et certains d'entre nous étaient armés."

On m'a également rapporté, mais j'attends confirmation que, parmi les meneurs de l'action contre le Parlement, figuraient des criminels récemment libérés.

En tout cas, la division soigneusement préparée des taches se confirme. Le Parlement et RTS attaqués, tous les autres grands médias ocupés un par un, ainsi que des commissariats, 130 magasins saccagés le jeudi soir (ensuite, il y a eu des appels à cesser les pillages). Ce qu'on ne montre pas, ce sont les nombreuses violences contre des membres du parti socialiste ou des journalistes des médias publics (voir autre témoignage). Beaucoup n'osent sortit de chez eux.

Soulagement quand meme chez la majorité

Ces faits ne sont guère connus. La très grande majorité des gens affichent leur soulagement. Les uns sont euphoriques de s'etre débarrassés de Milosevic contre qui ils ont accumulé une grande haine. Les autres sont simplement soulagés qu'il n'y ait pas eu d'affrontements graves.

Et pourquoi n'a-t-on pas assisté à de grandes contre-mobilisations? Après tout, Milosevic a quand meme fait près de 40%. "Parce que ses électeurs sont surtout la vieille génération, m'explique Ratko, ingénieur. La jeunesse, il l'a perdue. Ce sont les jeunes qui sont contre lui dans la rue."

Cette coupure entre générations nous l'avionc déjà abordée dans notre première analyse du premier tour. C'est effectivement la grande question. Nous y reviendrons.

La majorité affiche donc sa satisfaction. Ceci demeurera-t-il lorsque DOS passera à la pratique?

La "libération" des médias?

Interview d'un journaliste belgradois

Il est journaliste dans un grand quotidien de Belgrade. "Milan" – comme nous l'appellerons car révéler son identité le mettrait en danger – "Milan" a vécu de près ce qu'on appelle la libération des médias. Il n'est pas membre du SPS ("J'ai voté Milosevic, SPS, et aussi radical au niveau local"), mais n'apprécie pas du tout la chasse aux sorcières qui s'est déclenchée. Témoignage.

MICHEL COLLON

Auparavant, y avait-il parmi vous des journalistes pas d'accord avec la ligne éditoriale?

Milan. Bien sur, dans chaque média, vous en aviez quelques uns. Certains écrivaient sur des sujets non sensibles. Mais d'autres empochaient tout simplement leur salaire et ne venaient pas travailler! On leur disait: "Du moment que vous ne faites pas de grèves, ni de troubles, pas de problèmes." La Yougoslavie est probablement le seul pays au monde ou des choses pareilles se passent. Faudra-t-il dire "se passaient"?

Une pétition de journalistes a circulé, dit-on…

Milan. Oui, le vendredi, ces gens qui ne travaillaient pas ont fait une déclaration, accusant le rédacteur en chef d'etre un dictateur. Ils l'ont fait signer pour signature. On a dit que cela avait été signé par de nombreux journalistes. Mais à moi et à d'autres, on ne l'a jamais présenté. Ils ont fait signer à des secrétaires et d'autres employés, disant après que c'étaient des journalistes. Ils ne l'ont pas remise au directeur, comme c'aurait été normal s'il y avait eu un problème à régler.

La meme chose, partout, au meme moment… Et la réaction du directeur?

Milan. Il m'a dit: "C'est un plan, la meme chose se passe dans les autres journaux. Je pensais qu'il était parano! Mais ensuite, mes collègues d'autres journaux m'ont dit que cela s'était passé exactement de la meme facon chez eux.

Donc, c'était bien un plan soigneusement préparé?

Milan. C'est clair.

Beaucoup ont signé?

Milan. Oui, mais il y a eu pression sur beaucoup de gens pour qu'ils signent: "Attention, les temps changent. Si vous ne signez pas, quand nous arriverons au pouvoir, vous perdrez votre emploi."

"J'espère que je ne devrai pas employer ce que j'ai dans ma poche." Et ensuite?

Milan. Chaque jour, nous avions réunion. Vendredi matin, on nous a dit: "On va élire notre nouveau rédacteur en chef, nous ne voulons pas que des politiciens nous envoient quelqu'un de l'extérieur."Cinq minutes plus tard, quelqu'un arrivait. De l'extérieur.

"Je suis votre nouveau rédacteur en chef. "Ils" m'envoient. J'espère que je ne devrai pas employer ce que j'ai dans ma poche. Et que vous serez assez intelligents pour que je ne doive pas changer vos articles. Personne ici n'a le droit de parler, vous etes tous de vieux serpents. Vous devez vous laver vous- memes car vous avez été loyaux à ce gouvernement. Voilà ce que j'avais à vous dire. Il n'y aura pas de questions."Et il est parti.

Les gens étaient estomaqués: "Pas de questions?!' Au précédent rédacteur en chef, on puvait poser des questions.

Les journalistes sont-ils libres de couvrir des événements comme le saccage des batiments SPS?

Milan. Non, ces articles volent à la poubelle. Mes collègues ont peur, ils n'osent pas discuter de tout ca. Nous vivons des moments terribles.

JOURNAL DE BELGRADE – Mardi 10 octobre, 13 heures

Nouvelles élections le 19 décembre

Les institutions sont toujours paralysées par les violences et les menaces

MICHEL COLLON

Dans de tels moments historiques, les événements se bousculent d'heure en heure, et la vérité du matin est dépassée l'après-midi. Sous la pression de l'opposition et des violences qui se déroulent ici, avec un Etat et des institutions complètement paralysés, le Parlement serbe vient de s'auto-dissoudre. Les prochaines élections auront lieu le 19 décembre.

Avec un nouveau système électoral: la proportionnelle, et une seule circonscription pour tout le pays. Ce qui devrait avantager les radicaux de DOS, mais aussi les socialistes de Milosevic. On ne sait pas encore si le président serbe Milutinovic démissionnera également.

Les memes résultats? Une situation de double pouvoir?

Quels pourraient etre les résultats dans deux mois? Probablement les memes, les gens n'ayant pas encore eu l'expérience de ce que signifierait concrètement un gouvernement DOS pour leur emploi et leurs revenus. Certes, les violences et les activités maffieuses développées par Djindjic ont choqué meme une partie des partisans de Kostunica. Mais l'euphorie de la victoire et la persistance des illusions "On va vivre mieux, on gagnera 5.000 dollars comme l'opposition nous l'a promis", ces facteurs et aussi la perte de prestige de l'homme fort Milosevic, ainsi que l'affaiblissement de son parti, tous ces éléments préfigurent un résultat favorable à DOS. Les partis de Seselj et de Draskovic – qui ont tous deux violemment critiqué les violences maffieuses – pourraient reprendre un peu du poil de la bete, mais ce n'est pas du tout certain.

Va-t-on alors se trouver, pendant les annees qui viennent, dans une situation de "double pouvoir" avec un gouvernement yougoslave sous l'autorite de Milosevic et un gouvernement serbe sous l'autorite de Djindjic et de l'Occident? Ce serait une situation historique assez originale et explosive. Mais ce n'est pas certain. DOS fait pression pour ses solutions: soit un gouvernement minoritaire DOS, soit un gouvernement dit "technique" d'experts, soit une alliance DOS-SNP monténegrin. On dit aussi que le SPS – sous une pression terrible actuellement – pourrait accepter de faire entrer DOS dans le gouvernement yougoslave; on aurait alors un gouvernement d'union nationale SPS-DOS-radicaux-SPO (Draskovic). Dans tous les cas, les affrontements devraient se poursuivre. Un partage de pouvoir n'est jamais qu'une solution temporaire, et les appétits en présence sont trop forts.

La partie n'est pas jouée, mais la marge d'action est étroite

Quoi qu'il en soit, pour les progressistes du monde entier, il sera important de suivre cette situation attentivement et d'ouvrir les yeux sur ces partis yougoslaves dits "démocratiques"mais dont le programme est en réalité celui du FMI. Les mois à venir seront d'une grande importance, et la situation n'est pas encore définitivement jouée.

Comme nous l'avons indiqué, une bonne partie des électeurs de Kostunica reste anti-Otan: "Je suis content que Milosevic est parti, m'a dit Darko, juriste. Car il n'a pas mené le combat jusqu'au bout pour défendre les Serbes en Croatie, puis en Bosnie. Et il a négligé tous ces jeunes qui furent victimes de ces guerres. Mais avec ce nouveau régime, nous allons avoir un problème encore plus grave. C'est l'Otan qui arrive ici. Nous ne devrons pas les laisser faire."

Les cinq raisons de la défaite

Comment expliquer la victoire de Kostunica? Par un ensemble de facteurs dont la plupart ont été développés dans de précédents articles. 1. La violence de l'Otan. 2. Dix années de privations par l'étranglement économique du pays. 3. L'argent de la CIA qui a coulé à flots et qui a notamment provoqué des défections. 4. Une campagne médiatico-psychologique intelligente autour de l'homme neuf et crédible Kostunica. 5. Les erreurs du régime Milosevic.

D'abord, fondamentalement, c'est une victoire de l'Otan, une victoire de la violence. Au printemps 99, au plus fort des bombardements visant des objectifs civils (installations électriques, approvisionnement en essence, routes, ponts…), le général US Michael Short déclarait: "Je suis persuadé que si les gens n'ont pas de courant pour faire marcher leur frigo, pas de gaz pour la cuisine, s'ils ne peuvent pas aller au travail parce que les ponts sont cassés et s'ils n'arretent pas de penser aux bombes qui peuvent tomber à tout moment, le temps viendra ou ils vont se dire qu'il faut en finir avec tout ca'. Tout ca, c'était le régime de Belgrade.

Voilà ce que l'Otan appelle des élections démocratiques. Tout comme Madame Carla Del Ponte, soi-disant magistrate internationale impartiale, en réalité simple arme de Washington au meme titre qu'un Tomahawk ou un vulgaire espion de la CIA. Cette dame vient de déclarer: "Il est approprié de ma part d'exprimer mon ravissement devant les événements dramatiques se déroulant à Belgrade, je leur souhaite plein succès avec leur toute nouvelle démocratie." (Communiqué du 6 octobre) Curieuse magistrate, curieux tribunal, qui ferment les yeux sur le règne de la terreur et de la maffia au Kosovo et osent applaudir "la démocratie"tout en continuant à se livrer à leur sale travail de satanisation des Serbes!

Pour l'instant, nous ne développons pas ici les autres facteurs de la défaite (traités précédemment), mais nous en venons au cinquième facteur, sur lequel on nous pose beaucoup de questions. "Pourquoi n'y a-t-il pas eu de contre-manifestants dans la rue?" "Que pensent les travailleurs?" "Pourquoi l'armée n'a-t-elle pas bougé?

Pourquoi le régime a perdu son soutien

Hier, j'ai rencontré des syndicalistes de province, venus me voir pour parler de mon livre "L'Otan à la conquete du monde"et m'inviter à venir donner une conférence devant leurs militants et affiliés. Leur organisation – qui s'affiche 'indépendante' mais était très proche du parti socialiste -compte 35.000 membres. Je les ai évidemment interrogés sur la situation actuelle. Je sentais leurs réponses vraiment vagues et confuses. Malaise. Finalement, un des responsables m'a dit: "J'ai collé les affiches de Milosevic que j'ai recues, mais j'ai voté Kostunica."

Nous voici en plein coeur de la perte de confiance.

Dimanche, je suis allé à Novi Sad observer le second tour des élections régionales de Voivodine. Dans une interview (a paraitre) le secrétaire du parti socialiste pour la région Dusan Bajatovic má dit: "Nous sommes un très grand parti, avec un très grand nombre de cadres, et dix ans au pouvoir, c'est beaucoup. Ce qui a provoqué une compétition entre cadres. Beaucoup de gens n'etaient pas dans notre parti pour des raisons sérieuses, mais par intéret. Et dans un pays pauvre vu, etre au parti excite les appétits. Le peuple a vu des gens s'enrichir du jour au lendemain et sans raison valable. Il y a eu beaucoup de cas. D'ou venait cet argent? Et les gens ont pensé que c'était la position au SPS qui provoquait ces privilèges.

La grande majorité des membres sont cependant honnetes et dévoués à leur pays, et eux aussi jugeaient sévèrement ces cas. Il y a eu aussi des accusations fausses contre les dirigeants du SPS et de l'Etat, mais dans ces conditions, les membres n'ont pas pu répondre correctement à ces attaques."

Aveu intéressant. Reste évidemment à savoir pourquoi ces enrichissements et ces privilèges n'ont pas été combattus. Parce que les bénéficiaires étaient trop haut placés?

"Il n'y a pas que le SPS, m'explique Branko, ingénieur. Le parti YUL qui se réclame de positions encore plus à gauche que le SPS, a aussi perdu sa crédibilité. Il comptait en son sein de nombreux patrons très riches. On ne peut pas avoir une théorie de gauche et une pratique de droite." Mais il ajoute: "Ce n'est pas pour ca qu'il faut se jeter dans les bras de la droite. Il y a dix ans, les memes promesses occidentales ont été faites aux Roumains. Mais je connais ce pays, car mon travail m'y amène souvent. A présent, la situation y est tellement catastrophique que vous pouvez meme voir des travailleurs roumains occupés dans les champs, ici, en Yougoslavie, à Pojurevac! Et eux n'ont pas de sanctions."

Un autre intellectuel progressiste, Darko, pense de meme et ajoute: "Milosevic aurait du faire comme Castro. CElui-la on le voit toujours aller discuter avec les simples gens, avec les paysans, pour voir comment ca va, ce qu'ils pensent, leurs problèmes. Cuba aussi est attaqué, mais il se défend bien."

Quand on essaie d'évaluer le poids respectif de ces divers éléments, il faut se montrer prudent. Les faits que nous venons d'indiquer sont très importants et nous y reviendrons. Mais ils ne sont pas nouveaux, les gens savaient ca depuis longtemps. Et personne n'a confiance dans l'honneteté de l'opposition sur le plan de la corruption. il faut savoir qu'à ces élections en fait le SPS a reproduit à peu près ses scores électoraux précédents. Le facteur nouveau, c'est la réussite de DOS. Nous y reviendrons.

Qui viendra à Belgrade après Védrine: Fischer, Kouchner et puis Albright?

Arrogant défilé des vainqueurs à Belgrade

MICHEL COLLON

Hubert Védrine, ministre francais des Affaires étrangères, est venu à Belgrade. Le premier dirigeant occidental à venir savourer la victoire du FMI et de l'Otan. Pourtant, Védrine, a été condamné par un tribunal yougoslave pour sa participation aux crimes des guerre commis par l'Otan dans ce pays.

De nombreux juristes internationaux et aussi l'organisation Amnesty International ont confirmé que l'Otan était bien coupable. Monsieur le président Kostunica est toujours considéré comme très soucieux de la légalité. Fera-t-il appliquer ce jugement?

Quoi qu'il en soit, le défilé des vainqueurs – arrogants et impudiques – a commencé à Belgrade. La rumeur a circulé que Bernard Kouchner souhaitait venir. Balon d'essai? C'était trop gros sans doute, car cet homme est tellement détesté par tous les Serbes qu'il aurait fallu une armée pour le protéger.

Par contre, Joshka Fischer est annoncé pour bientot. Mais il espère rencontrer un autre ministre des Affaires étrangères, aux ordres de l'Ouest.

Verra-t-on un jour Madeleine Albright venir célébrer son triomphe et se faire baiser la main à nouveau? Ce serait sans doute trop maladroit de le faire en public. Le baise-main risque de rester platonique. Mais c'est bien elle qui a gagné.

Pour l'instant du moins.