Les voix de la résistance

Investig’Action a repris pour vous deux interviews: une d’Oumar Mariko et une autre de Victor Sy tiré de ‘Bâtissons la mémoire du Mali démocratique: 26 mars 1991-26 mars 2001: Xe anniversaire’. Dans ces entretiens, il est question de la contribution des étudiants et des femmes dans la résistance populaire de mars 1991 et du président déchu Amadou Toumani Traoré (ATT).

 
Interview d’Oumar Mariko (1991)
 
 
L’association des Elèves et Etudiants du Mali (AEEM) a joué un rôle essentiel dans la chute de l’ancien régime qu’elle a miné par une série de grèves et de manifestations avant d’être le détonateur de l’explosion qui l’abattrait payant du coup un lourd tribut à la reconquête de la liberté. Oumar MARIKO, son Secrétaire général est parfaitement conscient que ce sang versé et ce rôle de premier plan joué, par son organisation, lui octroient des droits et lui imposent des devoirs. Il en parle :
 
·         L’ESSOR : Monsieur MARIKO, l’organisation que vous dirigez a joué un rôle de premier plan dans la déstabilisation et la chute du régime de Moussa Traoré. Comment avez-vous lis en place une telle structure dans le contexte d’alors ?
 
Oumar MARIKO : Je vous invite à lire « Tout ce que tout révolutionnaire doit savoir » de Victor Serge. Nous avons organisé le mouvement étudiant en tenant compte de la réalité.
En 1986, déjà, j’ai séjourné trois mois à la Brigade d’Investigation Criminelle suite à une lettre envoyée par un ami du Burkina.
Etant célibataire, j’ai pu tout ce temps me déplacer, dormir un peu partout, changer fréquemment de lieu d’habitation. Malgré ces précautions, j’ai été kidnappé sur la route de Koulouba le 28 janvier dernier et conduit à la même BIC. Je n’ai pas été torturé et 48 heures plus tard, j’étais remis en liberté.
 

·         L’ESSOR : M. MARIKO, comment avez-vous organisé les journées folles des 23 et 24 mars dernier qui ont été fatales au régime de Moussa ?
 
O.M. : Nous étions habitués à la marche pacifique. On a changé de stratégie les 21 et 22 janvier parce qu’on a compris qu’une marche violente ferait plus de mal au régime.
Nous avons donc mis en place un groupe restreint dirigé par le Secrétaire général adjoint, Bréma SANOGO, qui devait expliquer que cette marche consistait à dresser partout des barricades.
 

·         L’ESSOR : Quel avenir pour l’AEM maintenant ?
 
O.M. : Nous sommes une organisation syndicale indépendante de toute formation politique même si, d’économiques et matérielles, nos revendications sont devenues politiques. Nous n’avons pas voulu cette situation. C’est la réalité qui l’a imposée. L’exemple de l’UNEEM est de ce point de vue assez éloquent. Nous entendons néanmoins influencer les changements en cours. Il nous faut marquer le maximum de points car le débat de fond, c’est l’avenir de l’Ecole malienne. Il faut qu’on marque de notre sceau les décisions nées du changement parce que nous sommes concernés par l’avenir de ce pays. Quel type d’école nous faudrait-il ? C’est aujourd’hui la question fondamentale.
 

·         L’ESSOR : N’avez-vous pas peur des risques de récupération ou de marginalisation du mouvement étudiant ?
 
 
O.M. : Il y a beaucoup de risques, surtout à l’analyse des derniers comportements. A la veille de la prise du pouvoir par l’armée, la participation de l’AEEM allait de soi. Mais dès que la situation s’est décantée, certains hommes politiques ont commencé à denier à l’AEEM le droit d’être présente au niveau du CTSP avec des arguments dans le genre, les étudiants ça pose des problèmes de maturité, de responsabilité, etc.
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Interview de Victor SY
 
 
Né en 1936 à Tombouctou, dans la colonie du Soudan Français, de parents fonctionnaires, travailleurs sociaux (sage-femme et médecin « africain ») qui, sous le régime colonial, ont été victimes à plusieurs reprises de mutations arbitraires en raison de leur anticolonialisme avéré face à certains administrateurs coloniaux arrogants et leurs serviteurs zélés.
 
Anticolonialiste et tiers-mondiste, Victor SY n’hésitera pas à s’engager activement aux côtés des peuples opprimés du Vietnam, de l’Algérie et de Cuba, dans leur combats héroïques de libération et de résistance nationale contre le colonialisme français et l’impérialisme américain… tout comme aux côtés du Congo de Patrice LUMUMBA, de l’Angola, des populations d’Afrique du Sud, bref de tous ces pays non encore décolonisés ou en proie au racisme.
 
De retour au bercail en 1967, Victor SY enseigne les sciences (physique-chimie) et l’Idéologie à l’ENI (Ecole Nationale d’Ingénieurs), à l’EMIA (Ecole Militaire Inter-Armes) et au lycée de Badalabougou (La « Colline du Savoir ») entre autres établissements… et s’investit à fond dans le mouvement syndical auprès de ses autres camarades travailleurs du SNEC (Syndicat National de l’Enseignement et de la Culture), section de l’UNTM (Union Nationale des Travailleurs du Mali). Aussi se trouvera-t-il naturellement, au lendemain du coup d’Etat militaire du 19 novembre 1968, souvent au front pour la défense des libertés syndicales et démocratiques, constamment et tragiquement bafouées par le CMLN (Comité Militaire de Libération Nationale !). C’est là un des fondements de son opposition et de sa résistance, sans discontinuité aux différentes mutations du régime de dictature militaire initié et imposé pendant vingt trois longues années à notre peuple par le putsch perpétré par le Lieutenant Moussa TRAORE et ses seize acolytes du CMLN.
 
Son opposition et sa résistance opiniâtres aux actions arbitraires et autres abus de ce régime de dictature militaire, vaudront à Victor SY plusieurs séjours dans les géôles et bagnes du couple Moussa TRAORE – Tiécoro BAGAYOKO, le tristement célèbre Directeur Général des Services de Sécurité de l’époque : Camp des parachutistes de Djikoroni à Bamako, bagnes-mouroires de Taoudénit et Kidal, poste militaire de Boureissa, prison de Ménaka…
Contraint à l’exil en 1981, en raison de l’acharnement impénitent du régime UDPM de parti unique constitutionnel contre les démocrates actifs, il ne dut son retour au Mali qu’à la faveur de la Révolution du 26 mars 1991 qui renversa ledit régime.
 

·         Le Républicain : Quel regard portez-vous sur le Mali et sa démocratie, quatre ans après la chute de Moussa ?
 
V.S. : Sans être trop pessimiste, c’est un regard qui n’est pas enthousiste. J’ai en moi un sentiment de grande déception. Parce qu’à la suite de la révolution du 26 mars, nous aurions dû espérer mieux que ça. Mais je constate que, partout, les gens se plaignent de l’essence même de cette démocratie : « L’ADEMISTE » donne l’impression d’une pieuvre qui est en train d’accaparer tout, dans tous les secteurs. Une sorte de totalitarisme et d’exclusion. Récemment Bakary KARAMBE lui-même dans une interview à l’ORTM et à la presse écrite dénonçait certaines pratiques en cours : détournements de fonds, surfacturation, etc… Il semblait même énervé en disant que « les mêmes pratiques que sous Moussa continuent ».
 
Tout cela démontre la mainmise de la pieuvre ADEMA sur toutes les sources de financement. En somme, on assiste à présent à cette même magouille économique qui a toujours caractérisé le régime de Moussa.
 
Concernant la partie politique, la aussi le constat est amer. Tenez, on a dépensé 950 millions de F Cfa en gaz lacrymogène pour mâter les scolaires. Mais le conflit n’a pu être résolu entre l’AEEM et le pouvoir ADEMA : ça nous a coûté la fermeture des établissements secondaires et supérieurs, pendant une année ! Pour moi, si une « démocratie » arrive à fermer les école, une année durant, je trouve que c’est un échec ! Moussa TRAORE a été aussi « efficace » dans le matraquage, il a fermé les écoles. Mais ce n’est pas une solution ! On aurait dû trouver une solution plus juste, plus saine. Mais hélas… D’où cette boutade d’un des hommes du système « on ne gère pas un pays comme une coopérative ou comme une ONG ». Tout cela fait que je suis déçu de la façon dont la gestion après Moussa se fait. J’espère qu’après la reprise des activités au sein des partis bien organisés, tel que nous l’espérons avec la restructuration de l’union Soudanaise RDA nous pourrons peser dans la balance.
 

·         Le Républicain : Quelles sont vos impressions sur la conférence nationale dont vous étiez le 2ème vice-Président et sur la Transition ?
 
V.S : Alors que chez nous la dictature était déjà balayée, le système renversé, et nous avions là une possibilité de reconstruire. Malheureusement, j’ai trouvé que notre conférence nationale était un peu trop « balisée ». on dirait qu’on l’avait placée dans un carcan.
Le syndicat était lié pieds et mains au Parti-Etat-UDPM. A l’époque, nous avons été emprisonnés pendant trois mois pour fait de grève, décidée au niveau du SNEC. Et c’était eux qui nous avaient bloqués. Ils ont même aidé le Pouvoir, sous prétexte de « non obéissance à autorité légitime ». Pendant qu’ils bloquaient toutes nos revendications, toutes nos grèves, au nom de la « participation responsable », eux, continuaient à bien vivre. Ils avaient des séminaires financés par des organismes internationaux ou des pays complaisants… Donc, ces gens n’avaient pas besoin de leur salaire. Alors que nous, on passait quatre ou cinq mois sans salaire. Voilà un exemple que j’ai pris, entre autres, pour que vous preniez, que la nécessité de purger le CTSP s’imposait.
D’après mes analyses, à l’époque, il n’y avait que l’ADEMA qui « gagnerait », parce que ce Parti était truffé d’anciens ministres de Moussa TRAORE, d’anciens apparatchiks de l’UDPM, des gens qu’on trouvait partout au niveau de l’Administration et du tissu économique, éventuels bailleurs de fons, complices… compradores, trafiquants, j’en passe.
C’est ainsi que la conférence nationale a débouché sur des élections prématurées et les anciens apparatchiks de Moussa TRAORE ont remis la main sur le pays. Voyez, même la composition de l’Assemblée nationale en dit long. M’Bouillé SIBY a dit ceci au cours du procès : « donnez-moi 3 minutes, Monsieur le Président, je vais vous citer les 59 députés que nous avons à l’assemblée » Les législatives ont donné raison à mes analyses. Les mêmes méthodes ont été utilisées, pire, j’ai appris que la stratégie de l’ADEMA a été l’utilisation des « leaders d’opinion ». Ainsi, ils se sont servis de notables de Moussa TRAORE pour gagner les élections.
Aussi, il y a la France qui voulait qu’on en finisse tout de suite avec la Transition pour « stabiliser » le pays, avec ses « favoris » : la reprise en main !…
 

·         Le Républicain : Mais certains estiment que les difficultés rencontrées par la IIIè République trouvent, pour la plupart, leurs origines dans la Transition. Qu’en dites-vous ?
 
V.S : Mais justement, je pense que c’est la conséquence de l’inachèvement du « rôle historique » de la Transition. Elle aurait dû afin de pouvoir enclencher le processus du « kokadje » condition sine qua non d’u vrai changement ! Un « kokadje » profond afin de déraciner le système Moussa TRAORE dans le pays. Même le procès « crimes de sang » a été fait à la va-vite. La Transition n’a pas assumé son « rôle historique » parce qu’elle a été prématurément écourtée. C’est logique que ceux qui nous gouvernent aujourd’hui se complaisent dans ce laisser-aller, avec cet accaparement mafieux que j’ai dénoncé plus haut. Parce que c’est ce qu’ils voulaient. Et ils ont réussi. Sur ce plan, la transition a été insuffisante. Maintenant si des gens croient que les difficultés actuelles sont dues uniquement à la Transition, il faut qu’ils le démontrent…
 

·         Le Républicain : Pouvez-vous nous dire votre sentiment sur le « procès crimes de sang » ?
 
L’ADVR proteste aujourd’hui car des responsables de haut niveau, qui ont été les complices de Moussa TRAORE sont toujours dans la rue et continuent de narguer le peuple, insultant la mémoire des Martyrs… C’est encore une entorse à la Morale. Comment voulez-vous redresser un peuple quand ce qu’il a de plus profond en lui, la Morale, n’a pas été opérante. Les gens ont l’impression que ces «dignitaires » sont intouchables et qu’on ne rien contre eux. Et ils vont recommencer.
L’application des lois « bourgeoises » continue de cette manière. Ce qui fait que quelqu’un qui est censé avoir détourné un milliard paye 25 millions et on le remet en liberté provisoire. Cela donne l’impression que tu peux faire ce que tu veux, à la seule condition que tu sois riche. Et généralement, c’est une richesse volée au peuple. En définitive, je dis que le procès a été insuffisant.
 
Tiré de : Mémorial Modibo Keïta.-Bâtissons la mémoire du Mali démocratique: 26 mars 1991-26 mars 2001: Xe anniversaire.-Bamako: Centre Djoliba, 2002.- 471 p.
 
Source: Investig'Action investigaction.net