Honduras : «En voulant sauver le système, le putsch a fini de le discréditer»

Candidat de longue date au scrutin présidentiel du 29 novembre, le syndicaliste Carlos Humberto Reyes est aussi l’un des porte-parole du Front populaire contre le coup d’Etat. A l’unisson du mouvement, ce militant sans parti retirera sa candidature si le président renversé n’est pas réinstallé dans ses fonctions. Devant la militarisation des institutions et de la société, il exhorte l’ONU et l’OEA à s’abstenir de tout appui au processus électoral. A 68 ans, ce vétéran des luttes sociales porte les stigmates de l’absence de conditions démocratiques: un bras plâtré témoigne d’une agression policière subie il y a un mois.


Devant le maintien du régime de facto et l’ouverture d’un processus électoral, quel est la stratégie du Front et quel rôle joue votre candidature indépendante?
Carlos H. Reyes: Au sein du Front, nous avons deux axes de lutte: la restitution de la constitutionnalité et l’installation d’une Constituante. Le soutien à la candidature indépendante vient de la rue, du ras-le-bol des partis, dominés par l’oligarchie et par les groupes de pouvoir économiques. C’est une alternative aussi au niveau des mairies, des députés, pour que les femmes, les ouvriers, les paysans, les jeunes, les indigènes, les Noirs, puissent avoir des options de participation. Mais nous n’avons pas atteint de consensus au sein du Front, car il est aussi composé de partis politiques, notamment de l’Unification démocratique (UD), qui défendra son programme comme parti de gauche. Seul un groupe d’organisations a décidé de lancer la candidature indépendante populaire. Cependant, dans la situation actuelle de dictature, aucun secteur du Front ne participera aux élections.

Si Zelaya revenait sous les conditions de l’accord de San José, qui exclut la reprise du projet de consultation populaire sur la Constituante, comment celle-ci pourra-t-elle se dérouler?
Sous ce gouvernement ce sera difficile. Il est presque au bout de son mandat, mais ce sera une lutte sous le prochain.

Quels sont les objectifs économiques d’un coup d’Etat au Honduras dans le contexte actuel national et international?
Avec cette crise du capitalisme et la récession, les Etats-Unis reviennent au schéma de sauvetage étatique du capital. Dans nos pays du Sud, on voudrait nous appliquer encore plus de néolibéralisme, de privatisations, d’ajustements structurels, de contrôle des ressources naturelles. Mais sur le continent se déroule un autre phénomène, celui de la tendance à l’unification du Sud. Face à la nécessité d’approfondir le capitalisme dans ces pays, le coup d’Etat est donc opportun. Si le but est de diminuer l’impact de la crise en la faisant porter par le peuple, le coup d’Etat est la meilleure idée pour le grand capital et les transnationales. Avant le putsch, nous avions empêché le Congrès de rallonger la journée de travail de 8 à 12 heures. Evidemment avec un régime de facto, le Congrès peut décréter cela en une nuit.

Qu’en était-il des politiques sous le gouvernement de Manuel Zelaya?
Le gouvernement Zelaya n’était certainement pas révolutionnaire, mais il a réalisé quelques petites réformes, et à cause de cela a subi un coup d’Etat. Le projet de Constituante a été déclencheur. Dans un pays où il y a du pétrole, une nouvelle Constitution qui détermine que les ressources naturelles appartiennent et bénéficient au peuple, et doivent être gérées par l’Etat, cela pose évidemment problème. Et ce n’est pas un enjeu uniquement national, cela affecte un ensemble de contre-réformes visant à approfondir le néolibéralisme dans cette période de crise et contrer la tendance des pays du Sud à s’unir.

En quoi le mouvement va plus loin que les réformes du gouvernement Zelaya?
Le projet de nouvelle Constitution attaquera le modèle néolibéral en profondeur. La Constitution de 1982 s’est fondée sur deux principes: la privatisation du pays pour en assurer le développement et la réduction de l’Etat à sa plus petite expression. A cette époque de guerre de basse intensité en Amérique centrale, et avec comme ambassadeur étasunien John Negroponte1, toutes les conditions étaient réunies pour que soit imposée une Constitution assurant la vente du pays. Et c’est bel et bien ce qu’ils ont fait durant presque trente ans, avec comme conséquence une situation de concentration extrême du capital et du pouvoir. Ils se sentent tellement puissants qu’ils réalisent un coup d’Etat et envoient promener les Américains, en disant: «Nous préférons six mois de sanctions que dix ans de dictature de Chavez!» Comme les sanctions ne sont pas contre eux personnellement, ni contre les transnationales, mais contre l’Etat, ce gouvernement de facto irresponsable se fiche complètement que l’Etat soit sanctionné, qu’il n’y ait plus rien dans les hôpitaux publics.

Comment interprétez-vous le fort mouvement populaire contre le coup d’Etat?
C’est l’aspect positif de cette situation: la transformation de la culture politique de la majorité des Honduriens. On atteint un niveau de lutte de classe qui n’avait jamais eu lieu au Honduras, à laquelle il aurait été difficile d’arriver à travers des manuels. Aujourd’hui, les gens ont compris dans la rue, à travers la résistance et la lutte. C’est pour cela que les gens ne se préoccupent pas tellement de savoir si nous allons perdre ou gagner, on continue! Jamais je n’ai pensé qu’on arriverait à cela, c’est un véritable soulèvement populaire, et jamais je n’aurais imaginé que cette bourgeoisie nous aiderait autant! Aujourd’hui, le système bi-partite2 est en échec, et ils [les putschistes] ont contribué à cela. Qu’ils continuent à y contribuer! I

Source : Le courrier

Durant trois semaines, Le Courrier a ouvert ses colonnes aux chroniques que Sabine Masson a réalisées durant une mission civile d’observation au Honduras. Mission qui s’est achevée ce week-end.
1 Il fut en poste entre 1981 et 1985, d’où il organisa la Contra antisandiniste.
2 Dominé par le Parti national (droite) et le Parti libéral (centre). Ce dernier, dont est issu Manuel Zelaya, est aujourd’hui divisé entre légitimistes et pro-putsch.