Histoire de sang et de pétrole au Soudan

Le conflit qui dure au Soudan depuis des décennies a été généré et voulu, comme ailleurs en Afrique, par les puissances mondiales au XIX°s, qui se sont réparti le continent en délimitant leur sphère d’influence et en dessinant les frontières de chaque pays de façon à favoriser les conflits ethniques, tribaux, religieux et économiques. Si on ajoute à cela les potentats qui ont été mis en place ou tolérés par ces mêmes pays pour éviter les velléités d’indépendance et de démocratie des populations et qui ont perpétué les divisions et les privilèges d’une caste, on en arrive à ce qui se passe au Soudan actuellement, où les conflits et la guerre durent depuis des décennies.

La sécession du Sud-Soudan, qui possède 80% du pétrole national, est une aubaine pour les Etats-Unis, qui voyaient d’un très mauvais œil que la Chine domine l’exploitation de la manne pétrolière dans le pays. Hélas, ce référendum, sous haute surveillance extérieure et présenté comme ouvrant la voie à la fin des conflits et à l’instauration de la démocratie, n’est encore qu’une des fourberies de la “communauté internationale” menée à grand train par les USA.

Voir ce qu’en dit l’article: “Sudan A tale of blood and oil in Africa”, d’Anne Talbot, publié par WSWS le 11 janvier 2011

 

Histoire de sang et de pétrole au Soudan Les reportages sur le référendum pour déterminer si les provinces du Sud-Soudan doivent faire sécession ont pris des accents de réjouissances, et, cela, même avant la fin du scrutin à la fin de la semaine. Et c’est le même ton qu’emploie le président Barack Obama dans une tribune libre parue dans le New York Times.

 

Ce « scrutin historique est la mise en application d’un processus d’autodétermination de longue date, déclare-t-t-il, une victoire aux élections sera un motif de réjouissances et un pas en avant vers le long cheminement de l’Afrique sur la voie de la démocratie et de la justice”.

 

Ces propos sont mensongers. Il y a lieu, certes, de se réjouir d’une sécession du Sud dans l’espoir qu’un trait sera tiré sur la guerre civile qui dure depuis des dizaines d’années entre le nord et le sud. Deux millions de personnes sont mortes au cours du conflit qui a commencé sitôt après la déclaration d’indépendance du pays en 1956 et s’est poursuivi jusqu’en 2005, les 21 dernières années ayant été les plus dévastatrices. Il y a près de 4 millions de déplacés. Des générations entières ont grandi dans des camps de réfugiés. Mais ce référendum n’a rien à voir avec l’autodétermination, la paix ou la démocratie. Il est dicté par la volonté des Etats-Unis de prendre le dessus stratégique sur la Chine, qui domine l’industrie pétrolière au Soudan, dont 80% de la production est située dans le sud. Leur objectif est de mettre en place un état fantoche qui servira de tremplin à la domination des Etats-Unis dans toute la région. La sécession du Sud et la création d’un nouvel état capitaliste ne fera que pérenniser le conflit religieux et ethnique avec pour résultat probable la reprise de la guerre. Déjà plus de 30 personnes auraient été tuées dans des conflits le long de la frontière envisagée entre le nord et le nouvel état du sud. Les Etats-Unis sont parfaitement conscients d’une telle éventualité. Washington arme et entraîne l’’Armée populaire de libération du Sud-Soudan (l’APLS, en anglais : Sudan People’s Liberation Army/Movement – SPLA) pour la préparer à une éventuelle attaque contre Khartoum dans le Nord, soutenue par les Etats-Unis. C’est la menace qui sous-tend les avertissements voilés qu’adresse Obama au gouvernement d’Omar el-Bashir:

 

“Si vous remplissez vos obligations, et choisissez la paix, il sera possible d’établir des relations normales avec les Etats-Unis, à savoir, par exemple, que nous mettrons fin aux sanctions économiques et nous envisagerons, conformément aux lois US, de rayer le Soudan des listes des états qui soutiennent le terrorisme. En revanche, ceux qui transgresseront leurs obligations internationales devront subir davantage de pressions et d’isolement”.

 

Les quelque cinquante états qui existent actuellement en Afrique et leurs frontières sont tous marqués du sceau des intrigues historiques des anciennes puissances coloniales. Ce sont la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Belgique, le Portugal, etc., qui ont défini les frontières actuelles pour délimiter leurs sphères d’influence par rapport à leurs rivaux, et qui en ont dessiné les contours précisément pour inciter et exploiter les conflits ethniques dans le cadre d’une stratégie de division, de conquête et de domination. C’est l’héritage de la « ruée vers l’Afrique » du XIX°s qui a eu des conséquences qui se sont répercutées jusqu’à aujourd’hui. La création d’un état tel qu’il a été proposé au Sud-Soudan n’est pas moins ignoble en substance que celle de la République du Biafra pendant la guerre civile au Nigeria. Comme au Soudan, les frontières du Nigeria avaient été définies à partir des revendications rivales des puissances impérialistes. A la suite de la proclamation de l’indépendance en 1960, le pays avait été déchiré par des conflits entre les états féodaux musulmans semi-autonomes dans le nord quasi désertique et les royaumes chrétiens et animistes au sud et à l’est, où se situent les réserves de pétrole du pays. En 1967, le gouvernement militaire au pouvoir dans la région de l’est proclamait l’indépendance du Biafra— ce qui déclenchait une guerre où 1 million de civils étaient tués jusqu’à ce le Biafra soit réintégré au Nigeria. La Grande-Bretagne, l’ancienne puissance coloniale, qui n’avait pas reconnu la république du Biafra, était restée insensible aux malheurs du peuple Ibo car elle était soucieuse de protéger les intérêts de la Shell Oil, qui étaient tributaires des relations entre Londres et le Nigeria. Washington avait également soutenu le Nigeria. La France, le Portugal, Israël, la Rhodésie, l’Afrique du Sud et le Vatican soutenaient, eux, les séparatistes du Biafra. Il faut également se rappeler le terrible passé d’intrigues qu’a connu également le Soudan. A partir des années 1880, la Grande Bretagne voulait s’emparer du Soudan pour empêcher la France d’annexer une région qui avait la mainmise sur les sources du Nil. Le Soudan est devenu une colonie britannique en 1898 à la suite du massacre systématique de soldats africains. La partition nord-sud actuelle est l’héritage de la domination britannique. La Grande-Bretagne dressait les groupes tribaux, ethniques et religieux les uns contre les autres. Obama suit les traces des Britanniques en renforçant ces divisions. Les dépêches diplomatiques publiées par WikiLeaks expliquent la façon dont les US ont fait parvenir clandestinement des armes au sud du pays tout en parlant de paix en public. Selon les d’accords de paix signés en 2005, qui mettaient un terme à la guerre civile, les Etats-Unis ont le droit de fournir du matériel non létal et des séances d’entraînement à l’’Armée populaire de libération du Sud-Soudan. WikiLeaks confirme que la cargaison de tanks, de lance-grenades et de fusils anti-aériens saisie par des pirates somaliens dans le Golfe d’Aden en 2008 était bien destinée au sud- Soudan, et non pas au Kenya comme l’avaient prétendu les Etats-Unis à l’époque. Cette cargaison d’armes faisait partie de la volonté d’armer l’APLS pour préparer le référendum actuel et la sécession. La politique US en Afrique est motivée par son hostilité vis-à vis de l’essor de la Chine dans la région. WikiLeaks a publié des déclarations de Johnnie Carson, le Sous-Secrétaire aux Affaires africaines sur la présence de la Chine en Afrique, où il a identifié ce qu’il a appelé des “tripwires” qui déclencheraient une riposte militaire US :

 

“Ont-ils signé des accords de base militaire ? Entrainent-ils les armées? Ont-ils mis en place des services secrets ? Une fois que ces domaines se seront développés, les Etats-Unis pourront commencer à s’inquiéter”.

 

Carson poursuit: “La Chine n’est pas en Afrique pour des motifs altruistes. La Chine est en Afrique essentiellement pour la Chine.” Il en va de même, bien entendu, pour l’Amérique, et ce sont les Etats-Unis, pas la Chine, qui cherchent à déclencher un conflit militaire et qui fournissent des armes aux gouvernements sur tout le continent africain. Robert Gates, le Secrétaire américain de la Défense, a récemment exprimé ses inquiétudes quant au potentiel militaire chinois. Avant de se rendre à Beijing, Gates avait annoncé que les Etats-Unis augmenteraient leur puissance militaire en réponse à l’investissement militaire croissant de la Chine. “Nous devons réagir en conséquence selon nos propres programmes”, avait-il dit, d’un ton menaçant. Les Etats-Unis lancent une course à l’armement sur le continent africain, qui, grâce au pétrole et aux ressources en minéraux, est prêt à devenir un des champs de bataille stratégiques dans la lutte qui est menée actuellement pour une nouvelle répartition du monde. Les populations du Soudan et de tout le continent africain sont prises en otage par les desseins cupides des grandes puissances et des élites locales qui leur servent d’intermédiaires. Ce qu’il faut absolument à l’heure actuelle, c’est que se développe un mouvement politique de masse de la classe ouvrière et paysanne en Afrique qui militerait pour une libération socialiste du continent, conjointement avec les classes ouvrières des Etats-Unis, de l’Asie et de l’Europe et de l’Amérique latine.

 

Ann Talbot