Haditha: les habitants témoignent

Haditha : souvenirs d’un massacre

Des citadins irakiens décrivent le massacre de 24 civils par les Marines américains lors de l’incident du 19 novembre dernier.

par Ellen Knickmeyer

Washington Post Foreign Service

Samedi 27 mai 06

BAGDAD, 26 mai – Des témoins du massacre de 24 civils irakiens par les Marines américains dans la ville de Haditha, dans l’ouest de l’Irak, affirment que les Américains ont abattu hommes, femmes et enfants à bout portant en guise de représailles pour la mort d’un soldat de première classe des Marines lors d’un attentat à la bombe sur une route.

Aws Fahmi, un résident de Haditha qui a dit qu’il avait vu et entendu de chez lui les Marines aller de maison en maison pour abattre les membres de trois familles, a rappelé qu’il avait entendu son voisin d’en face, Younis Salim Khafif, supplier en anglais pour qu’on épargne sa vie et celle des membres de sa famille. « J’ai entendu Younis s’adresser aux Américains en leur disant : ‘Je suis un ami. Je suis bon’ », a déclaré Fahmi. « Mais ils les ont tués, lui, sa femme et ses filles. »

Les 24 civils irakiens tués le 19 novembre comprenaient des enfants et les femmes qui tentaient de les protéger, ont déclaré cette semaine des témoins à l’adresse d’un correspondant spécial du Washington Post à Haditha, ainsi que les enquêteurs américains de retour à Washington. Les filles massacrées à l’intérieur de la maison de Younis Salim Khafif avaient 14, 10, 5, 3 et 1 an, pouvait-on lire sur les certificats de décès.

Deux commissions militaires américaines enquêtent sur cet incident qui, potentiellement, constitue la violation la plus grave de la loi de la guerre par les forces américaines au cours des trois années de guerre en Irak. L’armée américaine a commandé des enquêtes après que le magazine Time eut présenté cette année des fonctionnaires militaires à Bagdad, avec les résultats de leur propre enquête reposant sur les comptes-rendus des survivants et sur une bande vidéo prise à l’hôpital de Haditha et à l’intérieur des maisons des victimes par un étudiant irakien en journalisme.

Des investigations menées par le Service des enquêtes criminelles de la marine sur les massacres et une autre enquête séparée de l’armée sur une supposée couverture des faits sont susceptibles de se terminer dans les quelques semaines à venir. Les Marines ont mis des membres de la Commission sénatoriale des services armés et d’autres officiels de leurs découvertes ; certains des officiels mis au courant prétendent que les preuves sont accablantes. Accusations de meurtres, de manquements aux devoirs et de fausses déclarations sont probables, ont déclaré vendredi des personnes bien au courant des affaires.

« Les Marines ont réagi de façon excessive (…) et ont tué des civils innocents de sang froid », a déclaré l’une des personnes mises au courant, le député John Murtha (Démocrate de Pennsylvanie), un ancien Marine qui entretient des liens étroits avec des officiers supérieurs des Marines, malgré son hostilité à la guerre.

Haditha fait partie d’une série de villes agricoles sur l’Euphrate où les forces américaines et irakiennes se sont battues contre des insurgés étrangers et locaux sans grand résultat durant une bonne partie de la guerre. Le premier compte-rendu des tueries consista en une déclaration faussée ou erronée faite dès le lendemain des faits, le 20 novembre, par un porte-parole des Marines américains depuis une de leurs bases, située à Ramadi : « Un Marine américain et 15 civils ont été tués hier dans l’explosion d’une bombe placée sous une route à Haditha. Immédiatement après l’explosion, des hommes armés d’armes légères ont attaqué le convoi. Les soldats de l’armée irakienne et les Marines ont riposté, tuant huit rebelles et en blessant un autre. »

L’incident se déclencha lorsqu’une bombe routière frappa un convoi de fournitures destinées à la compagnie Kilo du 3e Bataillon du 1er Régiment de Marines. L’explosion tua le première classe Miguel Terrazas, 20 ans, d’El Paso, qui en était à son second engagement en Irak. Suivant les traces de deux oncles et d’un grand-père qui avaient été tous trois Marines, Terrazas avait prévu d’aller à l’université quand l’affaire aurait été terminée, déclara sa famille.

Les rebelles avaient planté la bombe sur le bas-côté d’une rue latérale débouchant sur une artère principale de Haditha, la plaçant entre deux parcelles libres afin d’éviter de tuer – et de s’aliéner par la suite – des civils de Haditha, déclarèrent des habitants. L’explosion eut lieu à 7 h 15 du matin. Terrazas conduisait le Humvee et il fut tué sur le coup. Deux autres Marines du convoi furent blessés.

« Tout le monde est d’accord pour dire que ç’a été l’élément détonateur. La question est celle-ci : Que s’est-il passé par la suite ? » déclara Paul Hackett, un avocat défendant un officier des Marines légèrement impliqué dans l’affaire.

Les descriptions des événements fournies au Post par des témoins à Haditha n’ont pu être vérifiées indépendamment, bien que les comptes-rendus du nombre des victimes et de leur identité aient été confirmés par les certificats de décès.

Dans les premières minutes qui suivirent le choc de l’explosion, déclarèrent des résidents, le silence s’installa dans cette rue de cours murées, de maisons de brique et de petits bosquets de palmiers. Les Marines avaient un air stupéfait, ou déterminé, en s’agitant autour du Humvee en flammes, dirent encore des témoins.

Puis un des Marines commença à s’activer et à crier, déclara Fahmi, qui regardait la scène depuis son toit. Fahmi dit qu’il vit le Marine en question en diriger d’autres à l’intérieur de la maison la plus proche de l’explosion, à une cinquantaine de mètres de là.

C’était la maison d’Abdul Hamid Hassan Ali, 76 ans. Bien qu’il se servît d’une chaise roulante depuis que son diabète avait nécessité l’amputation d’une jambe quelques années plus tôt, Ali était toujours l’un des premiers du pâté de maisons à sortir le matin, éparpillant des restes de nourriture pour ses poulets et balayant la poussière de l’aride ville de l’ouest de son allée, déclarèrent des voisins.

Dans la maison d’Ali et de son épouse de 66 ans, Khamisa Tuma Ali, se trouvaient également trois membres mâles de la famille, tous trois d’âge moyen, et au moins une belle-fille et ses quatre enfants : Abdullah, 4 ans, Iman, 8 ans, Abdul Rahman, 5 ans et Asia, 2 mois.

Les Marines entrèrent en ouvrant le feu, rappelèrent des témoins. La plupart des coups – dans la maison d’Ali et dans deux autres demeures – furent tirés de si près qu’ils traversèrent les corps des membres de la famille et qu’ils s’écrasèrent dans les murs ou sur le sol, déclarèrent des docteurs de l’hôpital de Haditha.

Une belle-fille, identifiée comme étant Hibbah, s’échappa avec Asia, déclarèrent des survivants et des voisins. Iman et Abdul Rahman furent abattus mais survécurent. Abdullah, 4 ans, Ali et les autres moururent.

Ali pris neuf balles dans la poitrine et dans l’abdomen et ses intestins se répandirent sur le sol par les plaies béantes de son dos, par où les balles étaient sorties. C’est ce que dit textuellement son certificat de décès.

Les Marines se rendirent ensuite dans la maison voisine, dit Fahmi.

À l’intérieur se trouvaient Khafif, 43 ans, Aeda Yasin Ahmed, 41 ans, leur fils de 8 ans, leurs cinq jeunes filles et une petite fille d’un an demeurant avec la famille, selon les certificats de décès et les témoignages des voisins.

Les Marines les abattirent à bout portant et jetèrent des grenades dans la cuisine et la salle de bain, dirent plus tard des survivants et des voisins. On put entendre les supplications de Khafif dans tous le quartier. Quatre des filles moururent en hurlant.

Seule Safa Younis, 13 ans, survécut – sauvée, dit-elle, par le sang de sa mère qui se répandait sur elle, la faisant paraître morte quand elle s’écroula mollement, en s’évanouissant.

Cette semaine, des gens de la ville ont conduit un journaliste du Washington Post auprès de la fille qu’ils ont identifiée comme étant Safa. Portant une queue de cheval et des survêtements, la fille déclara que sa mère était morte en tentant de rassembler les filles. La fille éclata en sanglots au bout de quelques mots. Le couple âgé qui s’occupait d’elle s’excusa et demanda au journaliste de s’en aller.

Faisant irruption dans une troisième maison de la rangée, les Marines découvrirent quatre frères, Marwan, Qahtan, Chasib et Jamal Ahmed. Des voisins déclarèrent que les Marines les abattirent tous les quatre ensemble.

Les fonctionnaires de la marine ont affirmé plus tard qu’un des frères avaient la seule arme à feu découverte parmi les trois familles, bien qu’aucune déclaration n’ait stipulé que l’arme eût servi.

Pendant ce temps, un autre groupe de Marines découvrit au moins une autre maison pleine de jeunes hommes. Les Marines les conduisirent dehors, certains toujours en sous-vêtements, et les emmenèrent pour les placer en détention.

Les dernières victimes de la journée débarquèrent sur la scène tout à fait par hasard, dirent des témoins. Quatre étudiants de l’enseignement supérieur – Khalid Ayada al-Zawi, Wajdi Ayada al-Zawi, Mohammed Battal Mahmoud et Akram Hamid Flayeh – avaient quitté l’Institut technique de Saqlawiyah pour le week-end afin de se rendre chez un de leurs parents habitant la rue, déclara Fahmi, qui était un ami des quatre jeunes.

Un chauffeur de taxi de Haditha, Ahmed Khidher, les reconduisait à la maison, dit Fahmi. Selon lui toujours, les jeunes hommes et leur chauffeur empruntèrent la rue et virent le Humvee qui avait explosé ainsi que les Marines qui s’affairaient. Khidher fit faire brusquement demi-tour à sa voiture, tentant de s’en aller à toute vitesse, et les Marines ouvrirent le feu à quelque 30 mètres de distance, tuant tous les occupants du véhicule.

Après les massacres, déclara Fahmi, d’autres Américains arrivèrent en nombre sur les lieux. Ils s’interpellaient bruyamment. Les Marines bouclèrent le block de maisons puis, durant toute la journée suivante au moins, ils entrèrent dans les maisons pour fouiller partout avant de sortir.

À un moment donné, le 19 novembre, des Marines arrivèrent à l’hôpital de Haditha avec un convoi de véhicules blindés. Ils placèrent les corps des victimes dans le jardin de l’hôpital et s’en allèrent sans la moindre explication, déclara Mohammed al-Hadithi, l’un des responsables de l’hôpital qui aida à transporter les corps à l’intérieur. Plusieurs comptes rendus disent que certains des corps avaient été brûlés.

Les restes des 24 victimes reposent aujourd’hui dans un cimetière appelé le « cimetière des Martyrs ». Des chiens errants fouillent dans les maisons abandonnées. « La démocratie a assassiné la famille qui vivait ici », dit un graffiti sur l’une des façades.

Le groupe de rebelles al-Qaïda en Irak a affirmé qu’il avait adressé des copies de la bande vidéo de l’étudiant en journalisme à des mosquées en Syrie, en Jordanie et en Arabie saoudite, se servant du massacre des femmes et des enfants pour recruter des combattants.

Après les réclamations des édiles de Haditha, les Marines payèrent des dommages et intérêts établis par les gens de la ville et variant entre 1.500 USD et 2.500 USD pour chacun des quinze hommes, femmes et enfants massacrés dans les deux premières maisons. Les Marines refusèrent de payer pour les neuf autres hommes abattus, insistant sur le fait qu’ils étaient des rebelles. Des fonctionnaires bien au courant des enquêtes dirent toutefois par la suite qu’ils croyaient que les neuf hommes étaient des victimes innocentes. Certains comptes- rendus prétendent qu’une 25e personne, le père des quatre frères abattus ensemble, a également été tuée.

Comme les enquêtes officielles l’établissent et du fait que de nouvelles informations continuent à voir le jour à Haditha, certains aspects de l’incident demeurent encore nébuleux ou font toujours l’objet de discussions.

Par exemple, John Sifton, de Human Rights Watch, qui a contribué à dévoiler les informations qui ont déclenché l’enquête militaire, a déclaré que des officiers des Marines prétendaient que le drame avait duré entre trois et cinq heures et qu’il avait impliqué deux escouades de Marines.

Bien que les comptes rendus des Marines proposés aux premiers stades de l’enquête aient parlé d’un violent échange de coups de feu, ces versions de l’histoire s’avérèrent fausses, déclarèrent les enquêteurs mis au courant par les Marines.

Autre chose, enfin : un membre du Congrès informé par les Marines déclara à Washington que la fusillade contre les hommes dans le taxi avait eu lieu avant les massacres dans les maisons.

Un autre sujet de discussion tente d’éclaircir si certaines maisons ont été détruites par le feu ou par des frappes aériennes. Certains Irakiens ont rapporté que les Marines avaient incendié des maisons dans la zone de l’attentat, mais deux personnes qui se sont penchées sur l’affaire, dont l’avocat Hackett, ont déclaré que des avions de guerre avaient effectué des frappes, larguant des bombes de 500 livres sur plus d’une maison.

C’est important pour toute procédure éventuelle en cour martiale, car cela indiquerait que des officiers supérieurs, censés avaliser de telles frappes aériennes et utiliser des avions pour contrôler leurs effets, avaient porté leur attention sur ce qui se passait à Haditha ce jour-là.

Les Marines de la Compagnie Kilo du 3e Bataillon du 1er Marines ont été relevés et rapatriés en Californie. Le mois dernier, le Corps des Marines a relevé le lieutenant-colonel Jeffrey Chessani de son commandement du 3e Bataillon. Deux de ses commandants de compagnies ont également été relevés de leurs fonctions. Les autorités militaires ont affirmé qu’une série d’incidents non spécifiés avaient entraîné une perte de confiance dans les trois hommes.

À Haditha, les familles des personnes massacrées gardent une oreille sur une radio étrangère, Radio Monte-Carlo, attendant des informations à propos du procès des Marines.

« Ils attendent la sentence, bien qu’ils soient convaincus que la sentence sera du même type que celle qu’on inflige à quelqu’un qui a tué un chien aux États-Unis », a déclaré Waleed Mohammed, un avocat qui prépare un dossier pour les tribunaux irakiens et les Nations unies. « Car les Irakiens sont devenus comme des chiens, aux yeux des Américains. »

OOO

Un membre de l’équipe du Washington Post en Irak, le journaliste rédacteur Thomas E. Ricks et une autre à Washington, la journaliste d’investigation Julie Tate, ont également contribué à la rédaction du présent rapport.

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