« Grand jeu » dans le Caucase : les manœuvres minables de l’oncle Sam

L’histoire de ce que l’administration Bush mijote dans le Caucase commence à filtrer lentement, bien que la presse américaine ait surtout tenté de noyer le poisson. La récente guerre entre la Géorgie et la Russie n’était qu’un mouvement dans une partie d’échecs visant à bloquer les réserves en énergie de l’Asie centrale, à étendre l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (l’Otan) jusqu’à la frontière méridionale, très vulnérable, de Moscou et à mettre un terme au contrôle par les Russes de la mer Noire. La Géorgie n’était qu’un pion – qu’on pouvait sacrifier, en plus –, dans ce jeu à grosses mises.

Alors que la Maison-Blanche et certains dirigeants de l’Union européenne présentent la récente guerre comme un conflit entre une Russie de plus en plus puissante se réaffirmant dans son ancien empire et une petite nation démocratique tentant de recouvrer deux de ses anciennes provinces, il n’empêche que cette façon de voir les choses s’effiloche quelque peu. Récemment, le président géorgien Mikheil Saakachvili a été condamné par le Bureau européen des institutions démocratiques et des droits de l’homme pour des agissements antidémocratiques et, qui plus est, une analyse récente de la guerre par l’Otan appuie l’accusation russe prétendant que c’est Tbilissi qui a déclenché toute l’affaire. Des manœuvres qui ont mené à la guerre, toutefois, il a été très peu question.

Peu après l’effondrement de l’Union soviétique, en 1991, les États-Unis ont jeté leur dévolu sur le Kazakhstan, le plus riche producteur d’énergie de l’Asie centrale. Les compagnies pétrolières américaines, dont Chevron, se sont amenées pour tenter d’éloigner le Kazakhstan de ses principaux partenaires, la Chine et la Russie. Le président kazakh Noursoultan Nazarbaev fut alors fêté au cours d’une campagne visant à faire en sorte que le pays exporte son pétrole via l’oléoduc transcaucasien Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), mettant ainsi la Russie hors circuit et plaçant par la même occasion la jugulaire énergétique de la Chine dans les mains de l’Occident.

Les États-Unis exercèrent également d’intenses pressions sur l’Azerbaïdjan, riche en pétrole lui aussi. La Géorgie se trouvait sur l’échiquier du fait que le BTC traverse le sud de son territoire. Les États-Unis renforcèrent leur contrôle sur le pipeline en co-sponsorisant la « Révolution rose » qui allait mettre Saakachvili au pouvoir en 2003. Mais l’enjeu de toute cette partie allait au-delà du pétrole.

Voici environ dix ans, les États-Unis se mirent à exercer des pressions sur la Turquie, un de leurs partenaires de l’Otan, afin qu’elle modifie ou abroge un traité plutôt obscur appelé la convention de Montreux, un accord de 1936 conférant à la Turquie le droit d’empêcher le passage de navires de guerre par le détroit du Bosphore et celui des Dardanelles. La convention permettait à la Turquie et à la Russie de contrôler la mer Noire et d’empêcher toute puissance étrangère d’y entretenir une présence majeure. Les États-Unis, qui n’étaient pas partie prenante dans le traité original, insistèrent auprès de la Turquie pour qu’elle fasse de la mer Noire un lac de l’Otan. La Turquie est membre de l’Otan, à l’instar de la Bulgarie et de la Roumanie. Les États-Unis avaient déjà des bases militaires en Roumanie. Si l’administration Bush étaient parvenue à intégrer l’Ukraine et la Géorgie à l’Alliance, l’Otan aurait mis la flotte russe en échec à Sébastopol, lui coupant l’accès à la Méditerranée et l’isolant du Moyen-Orient.

Toutefois, les Américains livrent une partie d’échecs minable, et c’est particulièrement le cas, puisque certaines des pièces de son camp ont des agendas différents. Prenons la Turquie, par exemple. Non seulement, Ankara ne s’est pas montrée désireuse de liquider la convention de Montreux, mais elle a proposé un « pacte de stabilité et de coopération dans le Caucase », lequel laisserait l’Otan sur la touche en faveur d’un arrangement entre les puissances régionales. Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a présenté la proposition à Moscou peu après la guerre.

« Le principal mérite de l’initiative turque », a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, c’est qu’elle relève du « bon sens » et qu’elle présume que « les pays de la région devraient décider eux-mêmes de la conduite des affaires sur place ». Et Lavrov d’ajouter deux autres questions « régionales » susceptibles d’être traitées selon un cadre similaire : l’Irak et l’Iran. Le fait que la proposition turque ait pris les Américains par surprise constitue une indication sur la façon dont les États-Unis ne sont pas parvenus à comprendre à quel point le jeu des échecs est complexe dans cette région du monde. La Turquie est en effet un membre de l’Otan, mais elle doit également considérer ses propres intérêts nationaux.

Alors que le commerce turc avec la Géorgie vaut 1 milliard de dollars par an, il est d’environ 40 milliards avec la Russie. La Turquie reçoit également 70% de son gaz naturel de la Russie. La Turquie et la Russie ont longtemps dominé la mer Noire et toutes deux la considèrent comme capitale pour leurs intérêts, tant économiques que sécuritaires. Si les États-Unis positionnent de nombreux navires de guerre dans la zone, il n’y aura pas que les Russes qui perdront le contrôle de cette étendue d’eau.

Les Turcs ne sont pas non plus très désireux de modifier des traités internationaux comme la convention de Montreux. Le faire, écrit M.K. Bhadrakumar, diplomate de carrière au service indien des Affaires étrangères et ancien ambassadeur dans la région, « ouvrirait une boîte de Pandore. Cela pourrait très bien se muer en un pas vers la réouverture du traité de Lausanne de 1923, la pierre de touche sur laquelle l’État turc moderne émergea des débris de l’Empire ottoman ».

Selon M.K. Bhadrakumar, le plan américain prévoyait d’intégrer également le Kazakhstan à l’Otan. La frontière kazakho-russe est la plus longue frontière partagée par deux nations au monde. « Ce serait un cauchemar pour la sécurité russe si l’Otan devait prendre pied au Kazakhstan », ajoute-t-il.

En bref, ce que les États-Unis mijotent dans la région, c’est la version du 21e siècle du « Great Game », le « grand jeu », la rivalité qui poussa les puissances impériales du 19e siècle les unes contre les autres dans une tentative de contrôle de l’Asie centrale et du Moyen-Orient. La manoeuvre visant à encercler la Russie et à interdire à la Chine un accès à l’énergie fait partie de la « West Point Doctrine » de l’administration Bush, en 2002, une attitude stratégique visant à empêcher l’apparition de rivaux économiques ou militaires.

Récemment, lorsque la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice déclara que la Russie était confrontée à un isolement international dans cette guerre contre la Géorgie, elle tentait en fait de se rassurer elle-même. Plutôt que d’être isolés, les Russes se sont fait des alliés des États mêmes dont les États-Unis auraient souhaité qu’ils rejoignent l’Otan et permettent de la sorte à cette dernière d’encercler un peu plus encore la Russie.

Au cours de la récente réunion de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) à Douchanbe, capitale du Tadjikistan, le président kazakh Noursoultan Nazarbaev a promis aux Russes qu’ils pouvaient compter sur le soutien du Kazakhstan. « Je suis étonné de ce que l’Occident a simplement ignoré le fait que ce sont les forces armées de Géorgie qui ont attaqué la paisible ville de Tskhinvali », a déclaré Nazarbaev. « Le Kazakhstan comprend toutes les mesures qui ont été prises [par la Russie] et les soutient. ».

L’OCS comprend la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. L’Azerbaïdjan, autre cible majeure des États-Unis, s’est tenu coi à propos de la guerre de Géorgie mais a annoncé qu’il allait réduire la quantité de pétrole et de gaz qu’il acheminait par les pipelines BTC et qu’il allait accroître ses transferts via la Russie et l’Iran. « Nous savions qu’il y avait un risque de tourmente politique en Géorgie, mais nous ne nous attendions pas à la guerre », a déclaré au Financial Times Elhar Nasirov, vice-président de la compagnie pétrolière de l’État azerbaïdjanais, la Socar. « Ce n’est pas une bonne idée de mettre tous ses œufs dans le même panier, surtout quand le panier est si fragile. »

Si, en même temps, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan hésitent à utiliser le BTC, la chose pourrait non seulement faire capoter la stratégie américaine dans la région, mais le pipeline aussi.

Alors que l’Otan a tenté de monter un front uni en Géorgie, l’Alliance est profondément scindée entre les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Pologne et les États de la Baltique, d’un côté, et la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, de l’autre. En partie, les réticences du dernier groupe à rallier la croisade de Washington contre Moscou reposent sur des questions d’intérêt propre. La Russie est un important partenaire commercial et elle fournit à l’Europe une bonne part de son énergie.

Mais un certain nombre de pays européens ont également de sérieux doutes à propos du chef d’État géorgien. Selon Der Spiegel, les sources de renseignements de l’Otan soutiennent le compte rendu russe de la guerre, et non celui de la Géorgie. « Cinq semaines après la guerre dans le Caucase, l’opinion se tourne contre le président géorgien Saakachvili », pouvait-on lire dans le numéro du journal daté du 15 septembre.

Ce glissement des sentiments s’est même exprimé quelque peu au Congrès américain, bien qu’il n’en ait pas encore été fait mention dans le moindre médium américain d’importance. S’adressant à la Commission sénatoriale des Services armés, la sénatrice Hillary Clinton a déclaré qu’il n’était pas « élégant » d’isoler la Russie à propos de la guerre et elle s’est empressée de demander : « Avons-nous poussé les Géorgiens d’une façon ou d’une autre ? » Clinton a invité une commission à examiner les origines de la guerre, répétant ainsi un appel similaire émanant des ministres européens des Affaires étrangères en réunion à Avignon, en France.

Lors d’une réunion de la commission intergouvernementale de l’Union européenne dans la cité balnéaire de Sochi, sur la mer Noire, le Premier ministre français Francois Fillon a déclaré qu’il était important de « renforcer le partenariat entre l’Union européenne et la Russie et entre la France et la Russie ».

Alors qu’un sondage Harris montre que certains Européens sont aujourd’hui « plus concernés » par la Russie qu’ils ne l’étaient avant la guerre, le même sondage montre que les États-Unis sont toujours considérés comme une « menace bien plus sérieuse pour la stabilité mondiale ». Le sondage indique aussi une opposition écrasante en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne et en Grande-Bretagne à une augmentation des dépenses militaires suite à la guerre de Géorgie. En effet, tout gouvernement qui insisterait en faveur d’une politique plus agressive à l’égard de la Russie ou qui céderait aux pressions de Washington en vue d’une augmentation des dépenses militaires, est susceptible de se voir écarté du pouvoir.

La guerre de Géorgie, à l’instar de la guerre en Irak, a été un désastre provoqué par une combinaison d’arrogance impériale et d’ignorance fondamentale. Les États-Unis se retrouvent aujourd’hui coincés dans une impasse militaire en Irak et en Afghanistan, ils sont de plus en plus isolés au Moyen-Orient et en Asie centrale et enlisés dans l’une des plus grandes catastrophes financières de leur histoire.

Échec.

Voilà comment les empires disparaissent.

Traduction: Jean Marie Flémal pour Investig'Action