Europe – USA : «Etat de droit» contre «cow boys» ?

Plus sage et moins guerrière, l’Europe ? Ses dirigeants disent avoir pesé sur Washington pour éviter une réaction démesurée après les attentats du 11 septembre.

Est-ce la victoire de l’Etat de droit sur la logique du Far West? Le Figaro français a-t-il raison d’écrire que «les Quinze divergent sensiblement des Américains dans leur rapport au monde. (…) Washington tend à gérer la planète de façon technico-militaire, les Européens essayent de développer une approche globale de la sécurité où le militaire n’est qu’un moyen parmi d’autres de la gestion politique des conflits.»(1)

Deux «lignes» à Washington aussi, mais…

En réalité, depuis le début, deux lignes s’affrontaient au sein même du gouvernement US. L’extrême droite – le vice-président Cheney, le vice-ministre de l’Armée Wolfowitz – voulait une campagne militaire immédiate et tous azimuts. Visant aussi les «bases terroristes en Irak et dans la vallée de la Bekaa au Liban». (New York Times, 20 septembre 2001)

Bref, profiter de l’occasion pour en finir avec la résistance de l’Irak, du Liban sous contrôle syrien et des Palestiniens. Wolfowitz parlant même de «terminer les Etats qui soutiennent le terrorisme» (New York Times, 20 septembre 2001). La liste de ces Etats à ‘terminer’ comprend l’Afghanistan, mais aussi le Pakistan, l’Irak, le Soudan et même la Syrie. Voire plus.

La deuxième ligne – celle du ministre des Affaires étrangères Colin Powell – entend construire un «front contre le terrorisme» le plus large possible. Incluant les pays arabes, la Russie et la Chine. En donnant une base plus ou moins légale aux actions militaires US. Powell pense que ce front serait rendu impossible par une attaque rapide contre l’Irak, pays de plus en plus populaire parmi les Arabes. Les Européens se sont en général rangés à la ligne Powell.

…les objectifs sont les mêmes

En vérité, les deux tendances visent les mêmes objectifs. Obliger tous les pays du globe à se soumettre aux mesures que Washington compte prendre. «Vous êtes avec nous, ou bien avec les terroristes» a lancé Bush devant le Congrès américain mais en s’adressant aux gouvernements du monde entier.

Primo, les pays «qui sont avec nous» devront soutenir – en y participant ou non – les attaques contre les Etats dits «voyous». Dans un premier temps, l’armée américaine se limitera, pour les raisons indiquées, à l’Afghanistan. Mais plusieurs autres pays ne sont absolument pas à l’abri d’une provocation suivie d’une attaque militaire.

Secundo, ces pays devront ouvrir leur espace aérien à l’aviation US et leur territoire à d’éventuelles bases. Leurs services secrets devront se mettre sous la direction de la CIA. Aujourd’hui, il s’agit des pays limitrophes à l’Afghanistan: le Pakistan et certaines ex-républiques de l’URSS: Ouzbékistan (qui a déjà donné son autorisation), Tadjikistan, Turkménistan…

Tertio, ces pays devront sur leur propre territoire dresser la liste des organisations «terroristes», interdire tout soutien à ces organisations, renforcer la répression policière et judiciaire.

Aujourd’hui, ces mesures concernent surtout les organisations intégristes. Mais, au gré des priorités américaines, le Front Populaire de Libération de la Palestine, le FARC colombien ou la Nouvelle Armée Populaire des Philippines seront demain sur la liste.

Pourquoi l’Europe s’est alignée, mais…

L’Union européenne se targue d’avoir évité que «les Etats-Unis ne veuillent éliminer le terrorisme international à coup de missiles», selon l’expression de Chris Patten, commissaire européen aux Affaires étrangères. Mais là s’arrête l’opposition. Entièrement d’accord avec la stratégie Powell, Patten demande un «leadership extrême pour contraindre la communauté internationale à s’impliquer très fortement dans ce combat… Il faudra ‘convaincre’ les pays réticents» (Le Soir, 22 septembre 2001)

C’est clair: l’Union européenne s’est en gros alignée. D’ailleurs, dès le 12 septembre, cette même U. E. se référait à l’article 5 du Traité de l’Otan qui oblige à soutenir militairement les Etats-Unis.

Pour autant, tout est-il rose dans ce ménage ? Au moment de lancer les bombardements contre l’Afghanistan, George Bush a associé les fidèles «amis britanniques», a prévenu Chirac et Schröder, mais pas le président en exercice de l’Union européenne, le Belge Verhofstadt.

Même si celui-ci n’a pas pour autant hésité à «accorder son entière solidarité aux Etats-Unis et à tous les autres pays engagés», il est clair que ni les petits pays de l’Otan, ni l’Union européenne ne semblent des partenaires fiables aux yeux de Washington qui tente de la diviser.

Depuis le début de la crise, l’U. E. donnait l’impression de mener une politique plus «raisonnable» que les faucons américains. Notamment en la personne du ministre belge des Affaires étrangères Louis Michel, qui réagissait après les attentats : «Nous ne sommes pas en guerre

…tente de jouer sa carte

Les gouvernements américain et européens restent unis dans leur volonté de faire porter le poids de la crise par les peuples du tiers monde: bas prix pour les matières premières, destruction des

productions locales et des services à la population afin de favoriser la pénétration des multinationales, chantage d’une dette injuste… USA et U. E. sont également unis pour combattre les forces progressistes qui contestent cette «liberté» des multinationales.

Mais derrière cette façade d’unité, la crise des débouchés les oblige à mener une bataille sournoise pour rafler les meilleurs marchés dans l’intérêt de leurs propres multinationales. Et c’est là que l’Europe entend jouer la carte de sa «modération» apparente…

Depuis quelques années, la colère et la révolte se focalisent sur les dirigeants américains. L’occupation israélienne a coûté la vie à des dizaines de milliers de Palestiniens. Chaque Arabe sait que sans les milliards de dollars versés chaque année à Israël, sans le torpillage par Washington des résolutions votées à l’ONU en faveur des Palestiniens, le problème serait résolu depuis longtemps.

Même le régime d’Arabie Saoudite, le plus pro-américain, n’arrive plus à réprimer la colère de son peuple contre le vol des ressources du sous-sol arabe, les bombardements et l’embargo frappant le peuple irakien, contre les bases américaines et l’oppression de la Palestine.

L’Union Européenne voit dans cette situation une chance de se présenter comme une alternative à l’impérialisme américain. Elle prononce quelques paroles en faveur de l’application des accords d’Oslo, se présente comme le défenseur des Palestiniens tandis que les multinationales européennes se bousculent pour rafler les commandes lors de la reconstruction de l’Irak.

En profilant l’Europe comme la force qui freine le faucon américain, Louis Michel espère gagner la confiance des régimes qui se détournent de Washington. Au fond, c’est du marketing politique au profit de Mercedes, Siemens et autres TotalFina…

En attendant l’Euro-armée…

Sur le long terme, cette nouvelle guerre annonce donc une aggravation de la rivalité entre USA et Europe. D’un côté, les stratèges américains y voient l’occasion de reprendre la direction du monde capitaliste. Selon Zoellick, ministre du commerce US, «la riposte doit faire avancer le rôle dirigeant des Etats-Unis sur les fronts politique, militaire et économique». Mais leur agression contre l’Afghanistan va détériorer davantage encore leur position dans le monde arabe et de nombreux pays du tiers monde.

De l’autre côté, de nombreux dirigeants européens y voient une opportunité de modifier le rapport de force à leur avantage. Leur problème, c’est que l’U. E. ne dispose pas encore des moyens militaires de ses ambitions. Et que les Etats-Unis font tout pour l’en empêcher. Depuis longtemps.

En 1992, Wolfowitz, qui n’était alors qu’un conseiller du Pentagone, avait appelé à «tout faire pour empêcher l’émergence d’un système de sécurité exclusivement européen» (Michel Collon, Poker menteur, EPO, Bruxelles, 1998, p. 116). L’Europe se lançant quand même sur cette voie, son collègue Scowcroft avait écrit au chancelier allemand Kohl pour critiquer son «ingratitude en dépit du soutien US à la réunification» (Le Monde, 6 juin 1992). Et le président Bush lui-même avait adressé une menace en termes subtils mais clairs: «Notre point de départ est que le rôle américain dans la défense et les affaires de l’Europe ne sera pas rendu superflu par l’Union européenne. Si ce point de départ est faux, si, mes chers amis, votre but ultime est d’assurer vous-mêmes votre défense, alors le moment de le dire, c’est aujourd’hui.» (France-Germany, 1983-1992, New York, St Martin’s, 1993, p. 172-173)

Depuis dix ans, à travers toutes les guerres dites «humanitaires» Washington continue à saboter l’émergence d’une force militaire européenne indépendante de l’Otan. Ce n’est qu’en 2003 que l’Euro-Armée disposera de ses soixante mille hommes. Mais les ministres l’U.E. viennent de commander une étude pour accélérer cette mise en place. Appelant à un effort financier en matière de budgets militaires. Le social paiera.

Aujourd’hui, l'Allemagne veut en profiter pour être acceptée comme puissance militaire Le chancelier Schröder a déclaré : «Le temps où l'Allemagne ne pouvait contribuer que financièrement aux campagnes militaires internationales est définitivement révolu. Le statut de l'Allemagne en tant que grande puissance économique l'oblige à prendre également des risques militaires.» Un pays ne compte réellement sur le plan international que s'il est également préparé à faire la guerre»(2). (NRC Handelsblad, 15 octobre 2001)

L’ U.E. n’est donc pas une force de paix, comme elle aime à se présenter, mais veut seulement devenir «calife à la place du calife». C’est-à-dire superpuissance dominante.

Lutter pour la paix signifie donc s’opposer à la participation européenne à la guerre en Asie Centrale et ailleurs. Et lutter contre l'augmentation des dépenses militaires européennes, contre l'Euro-armée, contre l’Euro-chauvinisme.

(1) Le Figaro, 1er octobre 2001.

(2) NRC Handelsblad, 15 octobre 2001.