Entre la peste et le choléra, il n’est pas de choix possible

Quel que soit l’élu dimanche 6 mai, les salariés de ce pays et notamment la classe ouvrière qu’ils aient un emploi ou en soient privés vont en prendre pour leur grade. En effet, comme le dit cyniquement le communiqué du MEDEF (le gang du patronat), les deux candidats sont favorables au marché. S’il paraît évident que Sarkozy, candidat du gouvernement sortant, ne compte pas remettre en cause sa politique, il en est de même pour Royal qui n’a pas annoncé une seule remise en cause d’une des mesures de casse sociale et industrielle prises par Raffarin, Villepin, Chirac et toute la bande, comme la loi sur les retraites, par exemple.

Il n’y a pas de différence fondamentale entre les deux candidats ni leurs programmes, aucun ne remet en cause le Capitalisme, bien au contraire. Certains voudraient nous faire croire qu’il existe une frontière politique entre Sarkozy et ses partisans et tous les autres, ce que l’on peut regrouper selon les formules de Jean Bricmont : Sarkozy est le candidat des USA, l’espoir de la réaction dans le monde, celui de la rupture, etc… En réalité, la frontière passe dans ce pays comme dans les autres entre ceux qui veulent aménager, dans un sens ou un autre le capitalisme et ceux qui veulent le combattre. Pour ce vrai clivage, il n’y a pas photo, aucun des douze candidats n’était dans l’autre camp. Dès le premier tour, il n’y avait rien à attendre de cette élection que de nouveaux coups portés contre le monde du travail.

Sarkozy grand méchant loup, et le capital dans tout ça ?

Une campagne forte, relayée par beaucoup de médias, souvent agressive vis à vis de ceux qui ne suivent pas le mouvement est organisée pour faire de Sarkozy le mal absolu, le grand méchant loup total. C’est la campagne décisive de l’idéologie dominante : elle sert à la fois Sarkozy et son adversaire. Elle entraîne un brouillage total : elle empêche de comprendre ce qui s’est passé en France ces quinze dernières années. Je cite ici mes notes prises lors du bureau national de Communistes au moment de la révolte de novembre 2005 :

« Sarkozy n’est pas le seul responsable ; en le pointant du doigt comme ils le font, les media et les hommes politiques de gauche essaient de masquer les vrais enjeux. Ce n’est pas l’urbanisme ni la «politique de la ville» qui sont en cause, c’est le capitalisme ; la solution ne consiste pas à ramener la police de proximité et redonner du fric aux associations, ces mesures prônées par la gauche permettront de remettre la soupape et d’empêcher une nouvelle explosion (jusqu’à quand ?) ; ce n’est pas tel ou tel ministre qui est en cause mais la politique du capital menée par des gouvernements successifs de couleurs politiques différentes ; ce n’est pas tel ou tel ministre des flics qui est en cause, même si ses responsabilités personnelles sont indéniables, c’est la police de l’Etat bourgeois. Il n’y a pas plus échec du modèle social d’intégration français que de la politique de la ville, il y a incapacité du capitalisme à répondre aux besoins. »

On entend Robert Hue, le Gorbatchev du PCF, déclarer qu’il faut voter Royal parce que Sarkozy va «casser les acquis sociaux de 68» ; comme si ces acquis n’avaient pas déjà depuis longtemps été cassés ou fortement attaqués. Que reste-t-il donc à défendre ? Le brouillage idéologique est tel que des gens de gauche s’inquiétent du risque que Sarkozy s’attaque à la CMU ou au RMI ; comme si les ersatz mis en place par les socialistes après avoir commencé de démonter la sécurité sociale et l’assurance chômage pouvaient constituer des «acquis sociaux».

Quelques éléments d’anlyse du premier tour

Avant de parler du second tour de ces élections, il faut analyser ce qui s’est passé lors du premier, et au lieu de se focaliser sur les candidats, regarder le comportement des électeurs, lequel est, à mon sens beaucoup plus important.

La grande victoire du capital, ce 23 avril fut l’augmentation considérable de la participation. Nous voilà face à l’élection qui, même pour le commun des mortels persuadé que nous vivons en «démocratie», est la plus antidémocratique possible : scrutin uninominal majoritaire pour élire une personne destinée à être nantie des pleins pouvoirs. Depuis 1981, régulièrement, faisant preuve d’une certaine lucidité, certains électeurs, issus notamment des milieux populaires s’abstenaient. Cette attitude, qui fit que l’abstention avoisina les 30 % en 2002 s’accompagnait de la perception grandissante qu’il n’existait entre la politique de la gauche et celle de la droite que l’épaisseur d’un papier de cigarette. Or, si cette perception semble toujours importante parmi les électeurs, il est clair que le capital a réussi à en intégrer beaucoup plus que d’habitude à son système.

Ce résultat révèle une adhésion au principe de l’élection d’un président de la république au suffrage universel direct comparable à celle remarquée lors de la première de ces élections en 1965. Pour ceux qui s’inquiètent du réactionnaire Sarkozy, rappelons que le non moins réactionnaire De Gaulle, ancien maurrassien, prit le pouvoir à l’issue d’un coup d’état le 13 mai 1958 et que sa façon de gouverner en s’appuyant sur le referendum ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle des Bonaparte oncle et neveu avec leurs plébiscites. Césarisme et pouvoir personnel, au service des monopoles capitalistes, bien sûr.

Nous ne sommes pas aux Etats-Unis où, depuis belle lurette, la bourgeoisie a fait son deuil de la participation électorale et se porte très bien du fait que le président soit élu par la moitié du corps électoral lequel a le choix entre deux facettes d’un même caillou. En France, où les Révolutionnaires occupèrent longtemps des positions fortes, les capitalistes ont besoin d’intégrer le plus possible les classes populaires au système et les élections en sont un bon moyen. Cela n’a pas toujours été facile, surtout depuis 1981 (cette fois encore, les ouvriers ont moins voté que les autres), mais force est de constater que, ces dernières années, elle y a bien réussi : augmentation sensible de la participation lors des élections régionales de 1984 pour accompagner le raz-de-marée socialiste et idem le 23 avril 2007. Cette victoire du capital est renforcée par le fait que 75 % des électeurs ont choisi les trois candidats perçus par tout un chacun comme les plus liés au système et facilement identifiables comme les plus fermes partisans de l’Union européenne. Le capital a complètement retourné la situation depuis le 29 mai 2005, grâce à la passivité des organisations qualifiées par les media de gauche antilibérale, qui ont tout fait pour qu’aucun prolongement dans les luttes de ce referendum ne soit organisé. Mais le résultat de ce premier tour doit aussi remettre à sa place ce qu’était celui du 29 mai 2005 : certes une gêne pour le capital, mais point trop n’en faut. On peut facilement constater aujourd’hui que les déclarations dithyrambiques lues ou entendues à cette époque sur la grande défaite du capital étaient sans commune mesure avec l’importance réelle de l’événement ; ne serait-ce que parce qu’il était sûr qu’aucun débouché politique du referendum n’était envisageable : d’ailleurs il n’y en a eu aucun.

Rendre à césar ce qui est à César

Etudions maintenant ce qu’on nous raconte de «Sarkozy la menace», et regardons ce que valent les informations. L’idée du Sarkozy fasciste fleurit. Avant de sortir les grands mots, il faut dire ce qu’est le fascisme. Ce n’est ni le racisme (c’est ainsi qu’on le croit souvent en France, à travers le personnage de Le Pen) ni un pouvoir fort, bien que ces deux ingrédients fassent partie de la recette. Le fascisme, c’est la forme la plus exacerbée de la dictature du Capital, l’élimination de ceux qui résistent, en premier lieu les communistes et l’embrigadement de l’ensemble de ceux qui restent. Il dépasse la répression ordinaire ; la police et la justice de l’Etat bourgeois n’ont pas besoin du fascisme pour être des organismes de répression, elles le sont par nature. La bourgeoisie française n’a pas eu besoin du fascisme pour interdire le parti communiste en 1939 ; contrairement à ce que croyaient certains, le coup d’Etat de De Gaulle en 1958 n’a pas amené un régime fasciste. Car ce n’est qu’un dernier recours pour le capital, motivé par «la peur de la sociale» ; quand les communistes menacent, quand la révolution pointe son nez, le fascisme est la solution pour le capital. Or personne ne peut croire aujourd’hui que l’on soit dans une période où, dans les pays de l’UE, la «menace communiste» se profile à l’horizon. Il n’y a qu’à voir comment Le Pen est ou a été utilisé en France : épouvantail et recours éventuel pour plus tard.

Plus qu’au fascisme, nous sommes confrontés à un glissement à droite de la société française, et donc à une radicalisation des positions de tous les tenants du capital. Que l’organisation patronale puisse se permettre de proclamer dans un livre récemment paru : « la définition même de l’entreprise est d’être une association pour le profit. C’est sa nature, c’est son but, c’est même son honneur », en dit assez long sur les changements intervenus en France depuis une vingtaine d’années. La disparition de l’URSS et des pays socialistes d’Europe de l’est a amené ces énormes changements, et cela s’est traduit en France par la disparition du parti et du syndicat révolutionnaires. A ce compte là, les résultats du 23 avril n’ont rien de surprenant.

Faire de Sarkozy le responsable de ce mouvement réactionnaire, ou pire, faire comme si ce mouvement devait commencer avec lui est non seulement une erreur grossière, mais une falsification qui ne permet pas de comprendre ce qui se passe réellement.

Sarkozy va s’attaquer au droit de grève avec le service minimum dans les transports : fort probable. Mais, premièrement, le terrain a été bien préparé ; depuis 2003 et les grandes grèves contre la casse des retraites, un courant défaitiste parcourt les salariés du public, disant que la grève, ça ne marche pas, qu’il ya d’autres moyens d’action. Il est relayé par les grandes centrales syndicales qui font tout pour appeler le moins possibles à la grève. On se souvient de la déclaration de Bernard Thibault au soir de la première manifestation contre le CPE, qui avait lieu un samedi : « La prochaine fois, nous serons moins nombreux, parce que ce sera un jour de grève. » Les faits, bien sûr, le démentirent. Enfin que dire de la signature par la plupart des syndicats de la SNCF, CGT en tête d’un accord limitant les possibilités de grève à l’automne 2005 ? Enfin, rien ne garantit que le PS n’a pas dans ses tiroirs un projet similaire, surtout s’il flirte avec Bayrou.

Sarkozy va privatiser ! On ne voit pas bien ce qui reste, car les champions de la privatisations furent les partis de gauche au pouvoir entre 1997 et 2002, plus que tous les autres réunis. Quant à la Sécurité sociale, sa casse commence dans les années 80 avec l’introduction du forfait hospitalier par le ministre socialiste Beregovoy, avec la possibilité pour les grands patrons comme la famille Peugeot de faire l’impasse sur leurs cotisations. Ensuite, tous les gouvernements ont appuyé le ballet continu de ce qu’ils appellent les exonération de charges, c’est à dire les cotisations patronales non versées, le vol licite sur le salaire différé. Tous les gouvernements ont fermé des hôpitaux, des bureaux de poste, etc…

Enfin, on nous rebat les oreilles avec l’expulsion des sans papier. Il est vrai que le gouvernement actuel s’y est livré avec délectation et brutalité. Mais, là encore, il faut se souvenir de ce qu’a fait Jospin. Et surtout, noter la coïncidence. A chaque fois qu’un n-ième collectif des sans papiers ou un réseau de solidarité noyautés par la soi-disant gauche antilibérale font leur office, les rafles se font plus nombreuses car ceux qui devraient rester méfiants se croient tirés d’affaire. Le moment de l’occupation de la Basilique de Saint-Denis, quand Jospin était au pouvoir, fut l’occasion du plus grand nombre d’arrestations et d’expulsions dans ce pays.

Faire de Sarkozy l’allié de choix des USA, c’est oublier bien vite que, depuis 1947 les socialistes et les soi-disant centristes furent en France les plus atlantistes en même temps que les plus fermes partisans de l’Union européenne ; c’est oublier un peu vite que Mitterrand a fait la première guerre du golfe, que Jospin a fait celle de l’OTAN en Yougoslavie, que Mitterrand a d’ailleurs été un des premiers après l’Allemagne à reconnaître la Slovénie et la Croatie et enfin que rien ne permet de penser que si Jospin avait été au pouvoir à la place de Chirac, il n’aurait pas embarqué la France dans la guerre d’Irak. Je passe sur le soutien inconditionnel apporté à Israel par le PS et sur la promesse un peu ridicule de Royal de boycotter les jeux olympiques de Pékin par représailles contre la Chine qui traîne un peu à faire appliquer la ligne de Bush au Darfour.

Quant-à tous ceux qui, de bonne foi, s’apprêtent à voter Royal, ils feraient bien de se souvenir qu’il y a cinq ans, on les a fait voter Chirac et que beaucoup s’en sont mordu les doigts quelques années après. Déjà, à l’époque, la position de Communistes (appel au vote blanc) était originale. Les faits nous ont donné raison. Rien ne permet de faire une différence fondamentale entre les politiques que mèneront l’une ou l’autre, ils mèneront celle du capital, elle est facile à définir : fin de la casse du code du travail, licenciements, vols sur le salaire différé, atteintes aux libertés, casse des derniers services publics, pression sur les salaires, dispositifs visant à casser le Contrat d’embauche (le CDI) etc…

(…)

La seule force qui, dans les conditions actuelles, empêchera la progression de la politique du capital, c’est aujourd’hui comme hier, celle des travailleurs. Nous ne pouvons compter que sur nous même et certainement pas sur le résultat de quelque élection concoctée par le capital pour nous intégrer à son système. La lutte seule permettra de résister ou d’empêcher les mauvais coups à venir, qu’ils proviennent de Sarkozy ou de Royal.

Jean Grimal

Communistes