En finir avec la dépendance à l’aide


L’aide est-elle ce qu’elle prétend être ?
C’est un fait bien connu, l’aide contribue aux flux financiers mondiaux. La décrire reste cependant un défi. Elle résonne positivement aux oreilles du public, comme dans les médias, parce qu’elle est associée au « développement », à la « solidarité » et à des causes « humanitaires ». Mais, toute l’aide ne se dirige pas vers de telles causes et beaucoup de ce qui passe pour du développement ou de l’humanitaire ne pourrait guère y prétendre de fait.





La question du 0,7 %


L’engagement du 0,7 % s’est transformé en promesse permettant d’enchaîner à perpétuité les pays « pauvres » qui dépendent de l’aide aux largesses des pays riches. Ce pourcentage est devenu un mantra tellement répété dans le discours sur le développement qu’il a acquis une aura mystique. Les gouvernements des pays développés se sont engagés à réserver 0,7 % de leur Revenu national brut (RNB) à l’« aide ». Proposé à l’origine, en 1958, à hauteur de 1,0 % du RNB par le Conseil mondial des églises, ce principe fut ensuite adopté par les Nations Unies en octobre 1970. La cible à atteindre fut alors fixée à 0,7 %. Au cours de ces 38 dernières années, dans toutes les résolutions importantes qui furent adoptées au nom du développement et de la croissance économique, l’engagement des 0,7 % a, de façon rituelle, occupé au minimum quelques phrases, si ce n’est des paragraphes entiers.


Dans les médias et dans le débat public, le 0,7 % est devenu LA principale référence pour mesurer l’engagement des pays développés en faveur du développement des pays sous-développés. Par exemple, les pays scandinaves sont favorablement notés. Ils sont de ce fait généralement considérés comme les pays développés les plus amicaux. Les plus défaillants sont les Etats-Unis. En 2006, leur Aide publique au développement (APD) était de 22,7 milliards de dollars, ayant accusé une baisse de 20 % en termes réels selon l’OCDE.


L’action des pays développés suggère toutefois que, à part une demi-douzaine, aucun d’entre eux n’a de sérieuses intentions de tenir ses engagements. Néanmoins, même non remplies, de telles promesses conservent toute leur utilité politique en relations publiques internes et internationales. Leur non-accomplissement permet aux gouvernements du Sud de se dédouaner – ils peuvent ainsi attribuer l’absence de développement dans leur propre pays au manque d’aide venant des pays du Nord. Et, lorsque les pays développés n’atteignent pas la cible du 0,7 %, cela donne à la société civile du Nord comme du Sud (et aux « Organisations non gouvernementales » ou ONG) un sujet sur lequel se plaindre.


Quant aux pays du Nord qui ne respectent pas leurs engagements, ils ont deux possibilités : soit ils ignorent les plaintes et gémissements, tout en refusant d’être mis au pilori ; soit ils fabriquent des aides fantomatiques et font preuve d’imagination conceptuelle et d’astuces comptables pour augmenter les chiffres de l’APD. Dans les faits, ils recourent aux deux stratégies à la fois. Allègements de dettes et échanges de créances, coûts administratifs et transactions gonflés, assistance technique surévaluée, aide à fins politiques et aide militaire, frais internes relatifs aux réfugiés, tout est considéré comme de l’APD.


Le 0,7 % est ainsi englué. Les pays en développement et la société civile ne vont pas l’abandonner de peur que le monde développé puisse ainsi se départir de ses engagements. Et, mis à part une demi-douzaine de pays, le monde développé généralement l’ignore ou recourt à des astuces comptables et conceptuelles pour en gonfler le chiffre.


En finir avec la dépendance à l’aide


Trop cynique que tout cela ? Ce n’est pas l’intention. Notre but est de prendre la mesure de l’importance de l’aide et d’essayer d’en séparer le bon grain de l’ivraie. Il est de comprendre ce qu’est l’aide, dans ses différents aspects, et de la situer dans un contexte politique et historique adéquat. Avant tout, notre but final est de rompre avec l’aide, d’en sortir, même si cela signifie permettre aux pays développés de s’en débarrasser et oblige les pays en développement à prendre en charge leur propre développement.


En d’autres termes, malgré sa connotation positive, l’aide n’est, après tout, pas une si bonne chose. Dès lors que vous ajoutez le mot « dépendance » à « aide », cette dernière perd de son lustre. Elle devient un boulet accroché au cou de qui en dépend. Pour les nations pauvres et dépendantes de l’aide, l’engagement du 0,7 % devient une attente qui lie leur sort aux largesses des riches.


Une question de responsabilité


Quelques questions méritent d’être posées aux gouvernements du Sud dépendant de l’aide. Comment un tel gouvernement, africain ou autre, fait-il pour honorer ses engagements de rendre démocratiquement compte de ses actes devant son peuple, si 25 % (et même parfois 50 %) de son budget national sont financés par l’aide de donateurs ? Quel type de « développement » encourage-t-il si 75 % (et même parfois 100 %) de cette aide dite au développement proviennent de l’étranger ? Lorsqu’un un pays tire argument de sa pauvreté pour rechercher de l’aide à l’étranger, ce pays est-il vraiment pauvre ? En invoquant le besoin d’aide ou de capitaux en provenance des pays riches, ne sous-estime-t-il pas la valeur de son propre peuple, de son intelligence et de son ingéniosité, la valeur du travail de ses ouvriers et paysans, de sa jeunesse comme celle de ses ressources naturelles ?


Un gouvernement dépendant de l’aide est-il responsable envers son peuple ou envers les donateurs qui le financent ? Les citoyens et citoyennes d’un tel pays ont-ils l’assurance que leurs intérêts seront sauvegardés et qu’ils ne resteront pas subordonnés aux contrôles que les donateurs exercent sur leur propre gouvernement national ? Pourront-ils jamais échapper à la stigmatisation alors que la valeur de leur application au travail et de leur esprit d’initiative restera à jamais ternie par l’importance de l’aide et la valeur qui lui est accordée ?


Le projet national


Toutes ces questions et quelques autres méritent d’être posées. Un chemin permettant de sortir de la dépendance à l’aide, en engageant les pays en développement sur le chemin de l’autosuffisance nationale et régionale, sera plus tard décrit dans ce livre sous le titre de « projet national ». S’émanciper de la dépendance à l’aide est un exercice d’économie politique. Il implique d’avoir confiance en la capacité du peuple d’un pays de parvenir par lui-même au développement, par l’utilisation et la gestion judicieuse de ses propres ressources naturelles, le travail de ses ouvriers, de ses paysans et entrepreneurs, l’ingéniosité de sa population. Le développement n’est pas (ne devrait pas être) affaire d’aide et, en tout cas pas, à laisser aux mains des donateurs. Ces derniers n’ont aucune obligation de transférer des ressources vers le Sud sans recevoir quelque chose en retour. Il est important de le comprendre. Même au sein du pays le plus riche de tous – les Etats-Unis – il y a des pauvres qui ont besoin de ses propres ressources. En vérité, les gouvernements du Sud devraient se sentir gênés de recevoir de l’aide de pays comme les Etats-Unis alors que dans ce pays de longues files d’attente se forment aux abords des soupes populaires, que les pauvres n’ont pas accès à des soins médicaux corrects et que l’endettement des ménages dépasse les 100 % de leurs revenus. Les gouvernements d’Afrique ne devraient pas demander de l’aide de pays comme la Chine ou l’Inde, alors que les pauvres de ces pays pourraient bien être encore plus pauvres que ceux d’Afrique. D’autres relations plus honnêtes pourraient être encouragées entre ces pays, comme celles fondées par exemple sur le commerce, les investissements, la technologie ou le tourisme, sans avoir recours à cette aide.
Cette monographie se propose de fournir quelques réflexions sur la question de savoir comment les « donateurs » et les « bénéficiaires » pourraient se libérer eux-mêmes de cette dépendance à l’aide. Sortir de l’aide serait bon pour tout le monde. Cela devrait figurer en tête de l’agenda de tous les pays.



 

Extraits de En finir avec la dépendance à l’aide, Yash Tandon (traduction française), préface à l’édition française par Samir Amin, PubliCetim n°34, coédition CETIM, Pambazuka Books, South Centre, Genève, novembre 2009, 224 pages, 978-2-88053-075-4, commande auprès du CETIM (www.cetim.ch), 12 CHF / 8 Euros.