En Grèce, la stratégie du chaos

L’assassinat d’un jeune artiste de gauche par un élément du parti fasciste Aube dorée justifiait son interdiction. Il n’en a rien été. Au contraire, le premier ministre se saisit de ce crime pour renvoyer dos à dos… le groupe fasciste et la gauche qui s’oppose aux mesures antisociales imposées par les financiers européens et son gouvernement. Que cache cette manœuvre qui provoque la colère à gauche et permet la violence à droite??

 

«Nous savons tous que le pays se trouve dans un moment extrêmement critique.»

 

Antonis Samaras, le premier ministre grec (Nouvelle Démocratie, ND, droite), avait commencé sa déclaration télévisée par ces mots. Dérisoires au regard du drame qui le poussait à intervenir.

 

Dans la nuit du 19 septembre, Pavlos Fyssas, un jeune homme de 34 ans, chanteur de rap et de gauche, avait été poignardé par Giorgos Roupakias, 45 ans, membre d’Aube dorée (AD). Ce parti néonazi, représenté par 18 députés, a déjà tué une dizaine d’immigrés depuis 2010.

 

Depuis 2009, le pays sombre dans une crise totale, économique, sociale, politique et démocratique. Les politiques appliquées depuis lors contre des prêts accordés par les Européens et le FMI n’ont fait qu’aggraver les difficultés. Coupes dans les dépenses publiques, baisses des salaires et des pensions, hausses fiscales… ont dégradé le tissu social, cassé l’économie et fait tripler le chômage en 4 ans. Les deux partis, le Pasok (social-démocrate) et Nouvelle Démocratie (droite conservatrice), ont acté les décisions des mémorandums signés avec la troïka (UE, BCE, FMI).

 

Surfant sur la crise sociale, l’extrême droite pointe la classe politique et l’étranger considérés  comme la cause de tous les maux. Dans ce contexte, le discours du premier ministre n’est pas seulement dérisoire, il inquiète aussi par le message véhiculé. « Tout désaccord politique se règle par un débat démocratique, non par des désaccords incendiaires ni par la violence, d’où qu’elle provienne. » Jamais Aube dorée n’est nommée. Pis, la gauche, et notamment Syriza, le parti mené par Alexis Tsipras, avait déjà été accusée de semer la violence dans le pays lorsqu’elle manifestait son opposition aux politiques d’austérité; cette fois, Samaras, faisant sienne la théorie des extrêmes, trace un amalgame douteux et dangereux. Il contribue à banaliser AD dans un État membre de l’Union européenne, où les partis au pouvoir s’affranchissent eux-mêmes toujours plus des règles élémentaires de la démocratie.

 

En mai 2010, alors que Giorgios Papandréou, fraîchement élu, a recours à la troïka, Athènes connaît sa plus grosse manifestation depuis la chute des colonels pour rejeter ce choix. Le premier ministre signe quand même l’accord de prêt… et l’austérité.

 

 En mai 2011, alors que la Confédération européenne des syndicats tient son congrès dans la capitale grecque, AD y effectue des ratonnades, en toute impunité.

 

Les 28 et 29 juin 2011, alors que la jonction se fait entre les Indignés, le mouvement syndical et la gauche, le Pasok, au gouvernement, met un terme violent aux manifestations en envoyant les MAT (CRS) à moto, aspergeant Athènes de gaz lacrymogènes… bref, en instaurant un climat de guerre civile.

 

En novembre 2011, Papandréou démissionne, un gouvernement d’union nationale lui succède, non élu, avec le Pasok, ND et… le LAOS, un parti d’extrême droite. Aux élections de mai puis de juin 2012, AD entre au Parlement. Et continue, depuis, à multiplier provocations et actes violents envers les journalistes, la gauche… allant jusqu’à frapper une députée du KKE (Parti communiste grec) sur un plateau de télévision.

 

Impunité ou complicité? Déjà, en juin 2009, un ministre de ND, Christos Markogionnakis avait félicité in situ les participants à une manifestation anti-immigrés organisée par AD. En 2012, la police ferme la villa Amalias, un squat anarchiste, bastion de la résistance contre les exactions anti-immigrés d’AD. Etc.

 

Comment comprendre, alors, le «renouveau économique» dont parle Samaras dans son allocution?

 

Il est désormais établi qu’AD entretient des liens avec les milieux financiers et qu’elle est bien installée dans l’appareil d’État. Ce parti a d’ailleurs voté pour l’exonération de taxes en faveur des armateurs et pour la fermeture soudaine d’ERT, le groupe audiovisuel public en passe d’être pour partie privatisé. Les électeurs d’AD, déçus de ND, issus de la police, jeunes désespérés, se situent dans toutes les couches de la population.

 

À l’heure où la gauche est divisée, la droite, l’extrême droite et les néonazis essayent de cultiver une atmosphère de guerre civile en Grèce. Comme pour créer un moment où la population aurait à choisir entre l’ordre – la droite – et la gauche.

 

Certains commentateurs appellent même déjà AD et la droite à unir leurs forces. Certains évoquent des élections anticipées en novembre, avant que la Grèce prenne, en janvier, la présidence de l’UE.

 

Pris en étau entre Syriza et AD, le premier ministre aurait-il fait un choix?

 

Cherche-t-il à apparaître comme l’unique recours?

 

Chaque jour, la stratégie du chaos prend, en Grèce, un tour nouveau.

 

Source: L'Humanité Dimanche