En Asie, l’OCS contrecarre de plus en plus les Etats-Unis

À la faveur de la guerre d’août dans le Caucase, puis de la crise financière mondiale, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) pourrait prendre une importance croissante. Créée en 2001, elle regroupe aujourd’hui la Russie, la Chine et quatre Républiques d’Asie centrale, et associe notamment l’Inde, le Pakistan et l’Iran à titre d’observateurs. Elle ne prétend pas faire pendant à l’organisation militaire intégrée qu’est l’OTAN, mais inquiète cependant de plus en plus les Occidentaux qui voient ainsi tenues en respect leurs prétentions sur l’Asie centrale, considérée comme la région la plus cruciale du monde, notamment en raison de sa richesse en hydrocarbures.
Titre original : Amour pacifié, Grand Jeu et refoulement

Source : « Bastille République Nations, mensuel progressiste radicalement eurocritique »

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Certaines retombées géopolitiques de la crise dans le Caucase – l’attaque brutale des forces géorgiennes, début août, contre l’Ossétie du Sud, et la riposte déterminée de la Russie – se précisent désormais. Cela va du fort soutien que l’attitude de Moscou a trouvé au sein du monde arabe jusqu’à l’affaiblissement du prestige américain dans l’espace postsoviétique d’Asie centrale, en passant par les divisions parmi les pays de l’UE et de l’OTAN que les tentatives américaines de punir la Russie a provoquées. Partout, l’on tire les leçons de la dernière guerre caucasienne.

La réaction militaire russe a représenté une leçon de chose en matière de Realpolitik, en particulier pour les forces politiques pro-occidentales du Caucase et d’Asie centrale ; ces dernières s’étaient jusqu’à présent construites sur la base de l’influence et de la capacité de projection des États-Unis. Or, dans toute la région et au-delà, Washington a montré une certaine impuissance tant sur les plans politique et économique que militaire, laissant apparaître ce que recouvraient réellement les rodomontades en trompe l’œil. Cela risque bien d’avoir des conséquences douloureuses pour les projets américains à long terme visant à contrôler cette région riche en énergie et en matières premières. Les futures élites dirigeantes d’Asie centrale pourraient bien ne plus avoir envie d’asseoir leur carrière sur le soutien américain. C’est même le contraire qui devrait peu à peu se dessiner. On peut raisonnablement faire l’hypothèse que la structure régionale de sécurité baptisée Organisation de coopération de Shanghai (OCS) tirera profit de cette évolution.

Sont membres permanents de cette institution la Chine, la Russie, le Kirghizstan, le Kazakhstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. L’Inde, l’Iran, la Mongolie et le Pakistan y sont associés avec le statut d’observateurs. On savait déjà, avant même la guerre d’août dans le Caucase, que le sommet prévu le 28 août à Douchanbé (Tadjikistan) allait réévaluer l’OCS en tant qu’organisation régionale, au détriment de la CEI (1).

L’OCS a été fondée en 2001 à partir du « groupe des cinq » associant la Russie et la Chine à trois des anciennes Républiques soviétiques d’Asie centrale – mais sans le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Ce groupe avait pris naissance en 1996 comme forum destiné à résoudre les vieux conflits frontaliers entre l’URSS et la Chine populaire, notamment autour du fleuve Amour. Issus des négociations diplomatiques, les quinze documents signés sur le tracé des frontières ont été rassemblés sous un chapeau commun baptisé « traité de Shanghai ».

C’est sur cette base que les chefs d’État et de gouvernement des pays concernés décidaient dès cette date d’approfondir leurs relations interétatiques aux niveaux diplomatique, mais aussi économique, militaire et technologique. En outre, ils convenaient de combattre en commun les trafics régionaux de drogues et d’armes, le « terrorisme », l’« extrémisme politique » et le séparatisme. Étaient également concernées les disputes non résolues portant sur les gisements de matières premières et réserves d’eau transfrontalières. En 2001, dans la foulée de l’adhésion de l’Ouzbékistan, fut fondée formellement l’Organisation de coopération.

Les cinq Républiques d’Asie centrale – devenues indépendantes après l’éclatement de l’URSS – occupent une place non négligeable dans les relations internationales, pour plusieurs raisons. La première est la convoitise qu’ont éveillée, chez les dirigeants américains et européens, les considérables réserves en gaz et en pétrole dont elles disposent. La deuxième tient à la position stratégique qu’elles occupent : leur territoire est idéalement placé pour mener des opérations contre « le ventre mou » de l’ours russe, mais aussi contre la région autonome chinoise du Xinjiang, en proie à des menées séparatistes sporadiques.

Cette configuration est de nature à entrainer la renaissance du « Grand Jeu ». Ainsi avait-on désigné, au XIXème siècle, la rivalité entre l’empire britannique et la Russie impériale pour la maîtrise des richesses de l’époque. L’attaque du premier contre la seconde avait été mise en échec par la Révolution d’Octobre 1917 suivie de la fondation de l’Union soviétique, en 1922. C’est ensuite l’URSS qui empêcha les stratèges du IIIème Reich d’accéder aux hydrocarbures caucasiens, censés alimenter la machine de guerre nazie. Dans cet esprit, son éclatement a été décrit par Vladimir Poutine comme « la plus grande tragédie stratégique du 20ème siècle ».

Cette fois, c’est contre la Russie et la Chine que le Grand Jeu est conduit par les dirigeants américains et européens, avec notamment les diverses tentatives de « révolutions colorées » qui ont ou auraient dû installer dans les capitales d’Asie centrale des « marionnettes » favorables à l’Occident. C’est aussi dans ce contexte que des puissances telles que l’Inde, le Pakistan, la Turquie et l’Iran se sont efforcées d’être parties prenantes.

La troisième raison qui confère une importance stratégique à l’Asie centrale n’est autre que la guerre menée par les États-Unis et l’OTAN en Afghanistan. Celle-ci a considérablement contribué à déstabiliser toute la région.

Occasion opportune

Après huit années de pouvoir eltsinien (1991-1999), la Russie, très affaiblie militairement et économiquement, était confrontée à des problèmes financiers aigus, et ne pouvait guère se permettre, par exemple, d’entretenir des troupes le long de l’immense frontière avec la Chine. Et ce, au moment même où les nouveaux États centre-asiatiques se trouvaient dans une situation pire encore, au point de solliciter Moscou pour leur propre protection frontalière. L’occasion était opportune pour le Kremlin, qui pouvait ainsi regagner un peu d’influence dans son « étranger proche » dans le cadre du nouveau traité, et en accord avec Pékin. De leur côté, les dirigeants centre-asiatiques entendaient obtenir via l’OCS un soutien plus actif contre les mouvements islamistes, ainsi qu’une aide économique renforcée parallèlement aux investissements russes et chinois. De fait, la Chine, en particulier, a massivement investi au Kazakhstan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan.

Cette dernière avait en outre tout intérêt à la tranquillité, à la sécurité et à de bonnes relations avec ses voisins d’Asie centrale et avec la Russie. Pourtant, Pékin avait un objectif essentiel : mettre le pied dans la porte d’accès aux ressources énergétiques des Républiques d’Asie centrale, ainsi qu’à leurs marchés, où nombre de marchandises chinoises pouvaient trouver preneur. Et ce, tout en s’assurant de la coopération avec ses voisins dans la lutte contre les séparatistes islamistes actifs dans l’« ouest sauvage » du Xinjiang. C’est dans ce contexte que Pékin a suivi de près l’avancée américaine en Asie centrale. D’où la convergence de vues avec Moscou dans le cadre de l’OCS pour limiter voire refouler l’influence croissante de Washington dans la région – une préoccupation commune qui prit corps très nettement dès 2005.

C’est précisément cette année-là que de grands médias occidentaux sonnèrent le tocsin en dénonçant une alliance « dirigée contre l’Ouest » à l’occasion du premier exercice militaire sino-russe de grande ampleur – « mission de paix 2005 » – dans le cadre de l’OCS qui se tint du 18 au 25 août sur la presqu’île chinoise de Shandong. Les dirigeants occidentaux exprimèrent leur « préoccupation » de voir la Russie et la Chine prêtes, avec leurs alliés centre-asiatiques, à assumer « la responsabilité de garantir la stabilité dans la région » – une stabilité qui n’intéressait pas forcément la Maison-Blanche et ses alter ego européens… C’est également ce constat que soulignait de son côté Alexandre Douguine, chef du « Mouvement international eurasiatique » à Moscou, dans une interview donnée en août 2005 à l’agence russe Ria-Novosti. Selon ce dernier, « la conception américaine d’un empire mondial piloté par les États-Unis heurte les peuples et les États, qui préfèrent une architecture multipolaire à une architecture unipolaire. La signature américaine des événements en Géorgie, mais aussi en Ukraine, au Kirghizstan et en Ouzbékistan témoignent qu’à Washington, on table sur un reformatage stratégique de l’espace postsoviétique au détriment des intérêts de la Russie et de la Chine ». C’est la raison pour laquelle Moscou et Pékin « ont été poussés, après les différentes ‘révolutions colorées’, à un partenariat géopolitique solide ».

L’OCS peut du reste se prévaloir d’importants succès dans sa volonté de refouler les ambitions de la Maison-Blanche. Un des premiers signes en ce sens se manifesta le 4 mars 2005 : alors que les États-Unis et l’OTAN entendaient élargir le mandat concernant « les opérations militaires et humanitaires » pour l’Afghanistan à la base kirghize de Manas en vue d’y déployer des avions-espions AWACS surveillant la Chine et d’autres pays de la région, le gouvernement kirghize refusa, après consultation de ses partenaires de l’OCS.

De même, en juillet 2005, après les consultations menées entre ses pays-membres, l’OCS exigea de l’Alliance atlantique une date de retrait de deux bases, situées respectivement sur le territoire de l’Ouzbékistan et du Kirghizstan, qui avaient été mises à disposition pour la « lutte anti-taliban ». Une décision qui constitua un coup de frein brutal à la stratégie américaine d’utiliser le prétexte afghan pour s’assurer le contrôle sur l’Asie centrale, et au final, pour y établir l’économie de marché néolibérale – un projet dont Washington n’a nullement fait mystère.

« Intérêts stratégiques considérables »

Dès 1998, un haut responsable de l’administration Clinton avait publié un article de fond (2) pour attirer l’attention sur l’importance de l’Asie centrale. Selon cet auteur, les Américains ne devraient pas éparpiller leurs forces dans de multiples petites interventions, mais se concentrer sur une région pour laquelle « cela vaut vraiment la peine de se battre » : « de manière générale, il n’y a qu’une région sur le globe où nos intérêts de sécurité pourraient être confrontés à la barbarie. Il s’agit de l’espace qui s’étend autour du golfe persique, jusqu’à la mer Caspienne au nord, et l’Asie centrale à l’est. Cette région est approximativement aussi étendue que les USA, et recèle les trois quarts des réserves mondiales de pétrole, ainsi que les deux tiers de celles de gaz ».

De fait, cette suggestion a été suivie par l’administration Bush, via la campagne d’Afghanistan. En octobre 2003, Elisabeth Jones, secrétaire d’État adjointe, soulignait devant le Congrès « les intérêts stratégiques considérables » des États-Unis en Asie centrale, et précisait que ceux-ci n’étaient « nullement de nature temporaire », et donc plus vastes que seulement le sort de la guerre en Afghanistan. C’est pourquoi les USA et leurs alliés occidentaux n’avaient, selon elle, aucune autre alternative que d’« encourager les forces travaillant au changement des régimes en place ». Ces changements devaient dès lors être provoqués avec l’aide des mouvements « démocratiques » qu’on n’allait pas manquer de financer.

Le Congrès a dès lors jeté les jalons de l’action américaine en Asie centrale en s’appuyant sur l’« Initiative route de la soie » (3) et les fonds qui y étaient associés, en espérant pouvoir imposer les « réformes » économiques ainsi que l’extension des oléoducs et gazoducs vers l’Ouest. A la lumière des tentatives de déstabilisation au Kirghizstan en mars 2005, et des douloureux événements en Ouzbékistan, les promesses de Mme Jones ont dû sonner comme des menaces pour les gouvernements de la région.

Immédiatement après la « libération » des puits de pétrole irakiens, Donald Rumsfeld, le ministre de la Défense, entreprit d’organiser le contrôle des réserves d’hydrocarbures centre-asiatiques – et ce, au moyen de la stratégie dite des « nénuphars », autrement dit l’établissement de points d’appuis, notamment dans les ports et aéroports, qui peuvent être rapidement mis en œuvre en cas de besoin. Le chef du Pentagone entendait ainsi disposer en différents endroits d’Asie centrale et autour de la Caspienne de bases américaines susceptibles de se multiplier comme des « nénuphars » pour finir par recouvrir l’ensemble du terrain. Pourtant, même l’engagement personnel du ministre – et ses innombrables déplacements dans la région – n’apporta pas les succès escomptés.

Quand, après le 11 septembre 2001, l’aviation américaine commença à s’installer sur l’arrière stratégique de la Russie et de la Chine sous couvert de soutien aux troupes en Afghanistan et de « guerre contre le terrorisme », un général russe mit en garde : lorsque les soldats d’outre-Atlantique ont commencé à prendre pied sur un territoire, on ne peut ensuite les en expulser que par la force, rappela-t-il en substance.

Cette fois cependant, il en va quelque peu autrement – une évolution qui n’est pas étrangère au rôle grandissant de l’OCS. Ainsi, en novembre 2005, au lieu de la prolifération attendue de « nénuphars », le Pentagone dut retirer ses forces de son unique base en Ouzbékistan, Karshi-Khanabad. Ce fut ensuite la limitation des activités américaines et de l’OTAN sur leurs bases logistiques au Kirghizstan. Dans la foulée, Washington se vit imposer un bail d’un montant considérablement augmenté.

Ainsi se manifestaient clairement les premiers succès concrets de la stratégie de l’OCS visant à refouler les poussées stratégiques américaines en Asie. Donald Rumsfeld le confirma à sa manière en dénonçant avec véhémence ce « comportement inamical » du Kremlin, dont il voyait la main derrière ces évolutions.

Ces dernières années, le rôle de l’OCS n’a cessé de se renforcer. Pourtant, malgré une coopération croissante sur le plan économique et politique, ainsi que le développement de manœuvres communes – encore dernièrement en Russie du sud, avec la participation de milliers de soldats chinois – cette organisation est loin de constituer une alliance militaire avec assistance mutuelle automatique, comme c’est le cas pour l’OTAN. La diversité des intérêts économiques, des choix politiques et des traits culturels en dehors de l’Asie centrale proprement dite représente un obstacle à la mise en place de mécanismes forts et globaux d’assistance mutuelle. De plus, l’organisation n’est nullement basée sur une structure intégrée comparable à l’OTAN qui permet des réactions rapides et déterminées en cas de crise. L’OCS n’est donc nullement le pendant asiatique à celle-ci. Elle constitue cependant un contrepoids avec lequel il faut désormais compter.

(1) Communauté des États indépendants, née de l’éclatement de l’URSS pour maintenir des liens (assez lâches) entre les anciennes Républiques soviétiques.

(2) Article paru dans la revue du Pentagone Parameters sous la signature de David Tucker, responsable des opérations spéciales et des conflits de basse intensité au sein de l’administration Clinton.

(3) Officiellement, l’« Initiative route de la soie » est un programme de développement lancé en 2006 par l’ONU associant gouvernements et groupes privés, censé favoriser les coopérations dans la région.