Des blue-jeans turcs qui tuent

  
La mode fait de vraies «fashion victims»: les milliers d’ouvriers turcs qui sablent les jeans pour leur donner l’aspect usé. Ils n’esquintent pas que la toile denim, mais aussi leurs poumons.

S’il a 38 ans, la maladie a déjà ridé le visage de Mehmet Basak. On le sent faible, amaigri. Assis sur le canapé d’un modeste appartement de la banlieue d’Istanbul, il retire le masque de son nébulisateur, cet appareil qui diffuse dans ses poumons des substances l’aidant à mieux respirer. D’épais sourcils et une dense moustache noire encadrent ses joues creuses. Il tousse. Sa femme lui sert un thé sur une table basse, rare meuble de cette pièce où les matelas qui servent à coucher ses sept enfants sont empilés dans un coin. Mehmet Basak reprend son souffle pour décrire le métier qu’il a exercé entre 1999 et 2007: «J’étais debout dans une cabine de 4 mètres carrés, tenant une lance reliée à un compresseur réglé à 8 bars. Un collègue me faisait passer des blue-jeans sur lesquels je projetais du sable. A côté, il y avait un réservoir de 600 kilos de sable. Au bout d’une heure et demie, quand il était vide, je disposais d’un quart d’heure de pause, le temps que le collègue le recharge. La cabine était alors si poussiéreuse que j’en sortais méconnaissable. Puis ça recommençait, pendant douze heures par jour.» Cet ouvrier turc était sableur de jeans dans une entreprise de 350 employés qui existe toujours. Il se souvient avoir lu sur les étiquettes des vêtements qu’ils sablaient les noms de marques internationales et turques: «Levi’s, Dolce & Gabbana, Mavi Jeans, Collezione…», énonce-t-il. «Il n’y avait quasiment pas de ventilation dans cette cabine. Nous utilisions du sable de plage et le patron fournissait juste un masque de chirurgien. Il disait qu’il n’y avait aucun danger pour la santé.»
En 2007, cependant, en regardant à la télévision turque un reportage en caméra cachée dans un atelier(1), M. Basak comprend qu’il encourt des risques graves. «Dès le lendemain, au lieu d’aller travailler, je suis allé voir un médecin.» Il apprend qu’il est atteint d’une affection incurable: la silicose, l’une des plus anciennes maladies professionnelles, diagnostiquée depuis plus d’un siècle chez les mineurs de fond. Il n’a pourtant jamais entendu le moindre coup de grisou. C’est un paysan originaire de Bitlis. Déplacé par le conflit entre l’armée turque et les rebelles kurdes, il a été obligé de vendre sa ferme pour venir travailler à Istanbul.
Le professeur Kiliçaslan, spécialiste des maladies thoraciques, suit bénévolement M. Basak et quelque 200 ouvriers silicosés dans son cabinet de la Faculté de médecine d’Istanbul. Il est également membre d’un comité de soutien aux ex-sableurs, composé non seulement de médecins, mais aussi d’avocats, d’artistes et de syndicalistes insatisfaits par les mesures prises par le gouvernement turc. «Alors que les pays européens ont restreint l’usage de la silice pour le sablage au jet depuis quarante ans, il a fallu attendre avril 2009 pour que le Ministère turc de la santé interdise enfin ce type de sablage», dénonce-t-il. Un sacré retard pour la Turquie, si l’on compare par exemple à la Suisse, où l’application de contrôles plus stricts dès les années 1970 et 1980 a entraîné une réduction d’environ six fois du nombre annuel de cas de silicose, dont un grand nombre résultaient d’une exposition antérieure.
Le comité a bien pensé appeler au boycott de ces jeans sablés manuellement au compresseur, mais il faut être un expert pour les identifier. Il réclame surtout la prise en charge systématique de tous les malades. «Ayant pour la plupart travaillé au noir – comme 80% des employés du textile dans le pays –, ils ne sont pas en mesure de prouver leur relation de travail. Leurs familles se retrouvent souvent démunies après leur mort», expose Engin Sedat, coordinateur du syndicat des travailleurs du textile TEKSIF. Cet abandon révolte aussi Zeki Kiliçaslan: «Seule une poignée de ceux qui viennent à ma consultation bénéficie d’une carte de sécurité sociale. La grande majorité détient une ‘carte verte’ qui octroie aux pauvres l’accès gratuit aux hôpitaux publics. 10 à 15% n’ont rien du tout et devraient payer pour se faire soigner!»
Ce matin, il ausculte Ibrahim Kaya, un malade de 42 ans, père de trois enfants, sans couverture sociale. Trop souffrant pour travailler, démuni, l’homme ne peut plus payer son loyer. Sa famille est hébergée discrètement dans une classe, par le généreux directeur d’une école. M. Kaya a travaillé trois ans comme sableur dans un atelier clandestin qui embauchait au noir 25 personnes. «Quand je croise des jeunes portant des jeans usés artificiellement, je me hais… Dire que je vais payer de ma vie pour cette mode», soupire-t-il. Avec ses amis Yilmaz (30 ans) et Adülhamim (28 ans), également condamnés, il se remémore les étiquettes des jeans qu’ils traitaient: «Levi’s, Lee, Tommy Hilfiger, Wrangler…» énumèrent-ils. «S’il est possible que certaines pièces aient été des contrefaçons, l’ampleur de l’activité de sablage dans le pays a été telle que les grandes marques sont de toute évidence impliquées», considère Yesim Yasin, une doctorante en santé publique, active au sein du comité. 
« C’est la mondialisation »
Le docteur Kiliçaslan a tant entendu ces grandes marques qu’il désigne le coupable sans hésiter: «C’est la mondialisation, tranche-t-il. Les multinationales signent en Turquie des accords avec de grosses entreprises locales en négociant les prix. Celles-ci font appel à des sous-traitants dans le secteur informel qui imposent ces conditions de travail déplorables.» Selon les statistiques nationales, presque 10 millions d’employés sur 22 millions ne sont pas déclarés. «Il y a très peu d’inspections du travail», fulmine Engin Sedat, qui accuse le lobbying de l’industrie textile: «Les industriels du secteur se plaignent continuellement de la concurrence globale parce que la main-d’oeuvre est moins chère en Chine et au Bangladesh.»
Mehmet Basak en veut surtout à son patron à qui il avait demandé un poste moins exposé aux poussières dès qu’il a découvert sa maladie. «Me sentant fatigué, je voulais travailler huit heures au lieu de douze, tout en gardant mon salaire antérieur [de 300 euros par mois]», explique-t-il, de la colère dans la voix. Viré, il s’est lancé à ses frais dans une procédure contre son employeur, également contre l’administration «parce qu’elle a failli à son devoir de contrôle». Selon TEKSIF, près de 150 ex-sableurs malades auraient engagé de telles procédures. M. Basak a fini par gagner, au bout de deux ans, le droit à une pension de 250 euros par mois qui pourra être transmise à sa veuve. C’est peu: la somme couvre à peine le loyer et les charges du foyer.
Il feuillète un album où il a collé les récompenses scolaires obtenues par son fils cadet. «C’est un excellent élève, se vante-il. Mais quel gâchis! Depuis que je suis malade, il ne va plus à l’école.» A 13 ans, le garçon travaille au noir dans l’industrie textile. DATAS

Note : 1 Des extraits de ce reportage produit par le programme ARENA, diffusé sur Kanal D et la CNN turque, sont visibles sur Youtube, sous le titre: Silicosis & denim sandblasting.

Source : Le Courrier